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Sous la présidence des docteurs Daniel Le Cam et Louis Jeffry, deux journées dédiées à la sénologie (spécialité médicale qui étudie les affections du sein) devraient être organisées en mars prochain à Saint-Martin.

Il ne s’agit pas d’un congrès mais bien d’une « réunion d’experts », selon le docteur Daniel Le Cam, qui devrait permettre aux personnels soignants de faire le point sur ce qui peut être mis en place à Saint-Martin pour dépister, diagnostiquer et traiter le cancer du sein localement. Intitulé
« Journées saint-martinoises de sénologie », l’événement doit avoir lieu les 13 et 14 mars prochains. C’est là le fruit de longues réflexions. « Le but de ces journées est d’obtenir auprès d’experts venus de métropole, de Guadeloupe et de Martinique un aperçu de l’état actuel de la prise en charge du cancer du sein. Pour ce faire, des thématiques seront développées, etc. Nous ferons un état des lieux. Une fois qu’il sera fait, il faudra qu’à la suite de ces journées, nous définissions les objectifs à atteindre. Que pouvons-nous mettre en place à Saint-Martin ? Une fois ces derniers définis, ce sont les moyens à mettre en place pour atteindre ces objectifs qui seront abordés en deux volets : les moyens locaux et les moyens à conventions avec la Guadeloupe car on ne peut pas les mettre en place ici », indique le docteur Le Cam. Un événement inédit selon lui, car Saint-Martin est plus familier des journées de sensibilisation au dépistage qu’aux véritables débats sur la prise en charge de la maladie. Cet événement sollicite la participation de nombreux experts en sénologie, en radiothérapie et en oncologie (spécialité médicale d’étude, de diagnostic et de traitement des cancers). Il devrait permettre d’attirer l’attention sur la problématique du cancer du sein à Saint-Martin, de définir les modalités les plus efficaces à cette prise en charge, de prévoir la contractualisation avec la Guadeloupe et la Martinique pour obtenir les conventions permettant l’efficacité de cette prise en charge et de prioriser l’organisation de la prise en charge de la chimiothérapie à Saint-Martin.

Difficile à organiser

« Compte tenu de la problématique saint-martinoise, nous nous sommes dit qu’il fallait faire évoluer les choses, essayer de concentrer des spécialistes dans ce secteur et savoir ce qu’on pouvait proposer aux femmes à Saint-Martin pour le dépistage et pour le traitement, et, surtout, ce qu’on pouvait faire sur place », déclare le docteur Le Cam. Car selon lui, la femme atteinte d’un cancer du sein a, en plus du problème de sa maladie, un problème affectif. Et il faut savoir qu’elle ne guérit bien ou mieux de son cancer que si elle est affectivement soutenue. « Si on vous déplace, si on vous isole, affectivement et géographiquement, ça ira moins bien. J’ai connu des femmes qui avaient été opérées ici et qui sont parties en métropole ensuite, ça a été une déchirure terrible. Car elles partent souvent seules puisque leur compagnon et leurs enfants, le cas échéant, ne peuvent pas toujours la suivre (travail, scolarité). Tout cela nous a impactés », poursuit-il. D’où l’idée de trouver des solutions au travers de ces deux journées de sénologie. Mais il reste « beaucoup d’écueils » car il est « difficile de motiver du monde », indique Daniel Le Cam. La question financière est délicate, mais il faut payer le transport et l’hébergement des experts. « Nous n’avons pas beaucoup de solutions hormis nous faire aider par laboratoires pharmaceutiques ou par des organismes comme la Ligue contre cancer, Karukera Onco (Réseau guadeloupéen de cancérologie), l’AGWADEC, mais nous n’avons pas encore toutes les réponses », précise le médecin. Le coût total de l’événement s’élève, selon les estimations, à 20 000 euros.

Le programme de cette conférence n’est pas encore définitif, mais il est presque exclusivement dédié aux experts. Pas entièrement toutefois car les organisateurs veulent consacrer l’après-midi du samedi 14 mars à un forum pour accueillir les personnels santé et le grand public et informer sur ce qui pourra être mis en place. Comment dépister, diagnostiquer et que faire des femmes qui ont un cancer du sein à Saint-Martin ? Telles seront les grandes questions qui y seront abordées.


Chimiothérapie : une priorité à Saint-Martin

« Si tu te fais dépister et que tu es positive, qu’est-ce qu’on va faire de toi ? ». Telle est la question que pose le docteur Daniel Le Cam sur le diagnostic qui est fait à Saint-Martin en matière de cancer du sein. La réponse est bien souvent « il faut partir », faute de moyens de prise en charge à Saint-Martin.

Les femmes se posent cette question. Quand elles sont originaires de métropole, elles partent pour se rapprocher de leur famille. Autrement, elles doivent aller en Guadeloupe. Mais ce n’est pas toujours idéal notamment au niveau accueil, puisqu’il y a parfois le problème de la barrière de la langue. Puis se pose la question du transport. Si elles ont la sécurité sociale, elles peuvent se faire payer le billet, sinon, c’est impossible. Par ailleurs, il leur faut y aller seule. Tout cela constitue une grosse terreur pour les femmes qui sont parfois réticentes à faire cette démarche », indique le docteur Le Cam. C’est donc pour cette raison qu’il a décidé de se pencher sur le problème et qu’avec l’aide d’autres experts il va tenter de définir un projet de santé saint-martinois susceptible d’intéresser aussi Sint Maarten et les îles alentours. La prise en charge du cancer du sein va donc faire l’objet d’un projet INTERREG (de coopération). Pour ce faire, il faut procéder par étapes. « La première étape est d’installer la chimiothérapie à Saint-Martin car on ne l’a pas. Or, c’est ce qui arrive à la fin dans le traitement du cancer du sein », explique le médecin. Mais ce n’est pour l’instant pas simple pour les patientes car il faut les envoyer en Guadeloupe, elles y vont seules et en avion, souvent sur deux jours, et le voyage du retour ne se passe pas toujours bien, car il y a beaucoup de fatigue, des nausées, etc. « Il y a des femmes qui arrêtent même le traitement. Nous voyons de plus en plus des femmes dans des stades évolutifs avancés et pré-mortels arriver aux urgences. Les femmes meurent du cancer du sein ici. Dans l’urgence de la prise en charge du cancer du sein à Saint-Martin, il faut donc d’abord penser à la chimiothérapie », poursuit Daniel Le Cam. Et selon lui, du point de vue organisationnel, ce n’est « pas trop compliqué ». Il faut un pharmacien et du personnel dédié, car la chimiothérapie exige des gestes particuliers, mais ce sont des gestes que l’on peut faire à Saint-Martin et auxquels on peut former des soignants. « Dans un délai de 4 à 6 mois, on peut être apte à prodiguer ces soins ici », indique-t-il. La deuxième étape est de restructurer la phase de dépistage et de diagnostic, tandis que la troisième étape est de valider la prise en charge locale de la chirurgie carcinologique mammaire (qui permet entre autres la réduction des séquelles esthétiques). « Les femmes pourraient se faire opérer ici. Il y a des cas de stades très évolués qui devront se faire traiter en Guadeloupe, mais ils resteront minoritaires », souligne le docteur Le Cam.

Un projet réalisable

Après le dépistage et la biopsie pour le diagnostic, des examens complémentaires ont lieu principalement au scanner pour voir si la lésion est susceptible d’être métastatique. Après, il faut opérer. Le CH de Saint-Martin réalise plus de 30 opérations par an. Le quota nécessaire pour que ce projet de prise en charge du cancer du sein soit validé. Mais il faut un certain nombre de conditions complémentaires : la présence d’un médecin anatomo-pathologiste, d’un médecin nucléaire, etc., à Saint-Martin qui n’en dispose pas. « On ne rentre pas dans les clous », déclare donc le docteur Le Cam. Pas encore car au moyen d’une convention et d’une bonne organisation, ce que demande l’ARS, il est possible d’y arriver. « Il nous faudrait regrouper les patientes atteintes d’un cancer du sein pour que ces spécialistes se déplacent de Guadeloupe le moins souvent possible. Il faudrait aussi que nous mettions en place une consultation de sénologie, avec un médecin référencé radiologue qui fait les ponctions et les biopsies, ainsi qu’une unité de soutien et de prise en charge des femmes (psychologues, etc.). Nous sommes dans cette démarche et c’est le but de ces journées saint-martinoises de sénologie », poursuit-il. « Humaniser » le traitement du cancer du sein en permettant aux femmes de rester sur la place dans la mesure du possible, tel est aussi le but de cet événement.

Ce projet INTERREG s’inscrit, parallèlement à ces deux journées de sénologie, dans un cadre plus global qui cherche à définir la prise en charge du cancer du sein à Saint-Martin. Il devrait faire l’objet de soutiens européens.

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