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La préfecture annonce qu’un dispositif de lutte contre l’échouage des algues indésirables est en cours d’élaboration, mais l’exaspération et l’inquiétude gagnent la population. 

Un dossier sulfureux, si l’on peut dire… L’entassement des sargasses provoque aujourd’hui l’incompréhension des riverains quotidiennement exposés aux émanations de sulfure d’hydrogène propre aux algues en décomposition. D’autant qu’un nouvel échouage s’est produit il y a quelques jours au nord et à l’est de l’île. Personne pour ramasser urgemment ce qui peut l’être ?
Pendant que les touristes pataugent dans les algues et que les riverains respirent l’odeur d’œuf pourri, les autorités se concertent et planifient. Par voie de communiqué transmis vendredi dernier aux médias, la préfecture annonce ainsi des solutions. Jeudi dernier, la préfète Anne Laubiès et la présidente Aline Hanson ont en effet initié une réunion entre les services et partenaires concernés par ce dossier. « Pour lutter contre ces échouages importants, des mesures ont été décidées » est-il annoncé. « Un protocole sera signé entre l’État, la Collectivité et l’ADEME (ndlr : agence de l’environnement et de la maîtrise de l’énergie), prévoyant l’organisation générale du dispositif de ramassage des algues, la création d’une brigade verte et un dispositif d’observations. Cette brigade, dont le nombre sera de 20 agents, pris en charge par l’État et l’ADEME, et embauchés par une entreprise d’insertion locale, sera chargée du ramassage des algues sargasses, et de la préservation des milieux. Les moyens humains et matériels seront mis en oeuvre le plus rapidement possible pour assurer le ramassage des algues Sargasses, le traitement et la valorisation de ces algues ».
La préfecture assure également que « l’objectif est de restaurer la qualité des plages à l’approche de la prochaine saison touristique ». Mais ce calendrier administratif et touristique n’est pas du goût des riverains, dont la qualité de vie est impactée au quotidien.
 
COMBIEN DE TEMPS ?
A Cul-de-Sac, la colère est palpable. « Cela fait des mois que nous ne pouvons plus aller sur notre terrasse » tempête ce couple dont la maison fait face à la baie. Depuis leur salon, l’ouverture de la fenêtre dégage en effet cette odeur qui prend aux tripes, pour la vue imprenable on repassera. Un père de famille, dont la fillette de trois ans est scolarisée à l’école maternelle de Cul-de-Sac, fait part de son inquiétude: « je crains pour sa santé et je me demande si je ne dois pas la changer d’établissement à la rentrée prochaine  ». Une crainte partagée par cet autre riverain, plus catégorique : « si les algues sont toujours là en septembre, il n’y aura pas de rentrée scolaire, les parents n’accepteront pas ça ».
Yeux qui brûlent, migraines, maux de gorge, gêne respiratoire, irritabilité : les témoignages se multiplient. Si les brumes de sable ont beaucoup sévi ces derniers mois, certains ont leur propre avis sur l’origine de ces symptômes. Cet homme, exposé aux émanations nauséabondes, n’a aucun doute. « Au moment où l’odeur s’est faite sentir jusque chez moi, j’ai déclenché une forte allergie ». En colère, il estime que « laisser ces sargasses s’accumuler plus longtemps relève de la mise en danger de la vie d’autrui ». A Horizon Pinel, où les maisons donnent désormais sur une mer d’algues, l’exaspération est également à son comble: « je travaille sur Marigot » explique ce riverain. « Dès que je rentre et que je pénètre cette bulle de sulfure d’hydrogène, les symptômes se manifestent. Je pense aux résidents qui eux respirent ça à longueur de journée. Combien de temps avant une action concrète des autorités ? ».
Un pharmacien de la place fait lui état d’éruptions cutanées urticantes liées au contact avec des algues pendant la baignade : « beaucoup de personnes viennent acheter de quoi soulager leur peau après avoir été touchées par des sargasses ».
 
QUELLE NOCIVITÉ ?
En 2012, le Haut conseil de la santé publique avait rendu un avis relatif à la gestion du risque sanitaire lié aux émissions toxiques provenant des algues échouées : « la gravité de l’intoxication dépend plus de la concentration que de la durée d’exposition ». Le sulfure d’hydrogène et son odeur caractéristique d’oeuf pourri « se détecte dès 0,2 à 0,3 ppm (0,28 à 0,42 mg/m3) ; elle est nette pour 20 à 30 ppm (28 à 42 mg/m3), mais vers 100 ppm (140 mg/m3) l’odorat est anesthésié ». Concernant la gestion du risque sanitaire, l’instance préconisait alors « pour des valeurs entre 0,2 et 1 ppm sur les plages à proximité des échouages d’algues : mise en place du chantier d’enlèvement des algues et information du public ». Pour des valeurs situées entre 1 et 5 ppm le Haut conseil de la santé publique préconise « l’enlèvement immédiat des algues ». Et à partir de 5 ppm c’est l’alerte rouge : « accès réservé aux professionnels équipés de moyens de mesure individuels avec alarmes ».
A Saint-Martin, l’Agence régionale de santé réalise donc régulièrement des mesures sur les sites exposés : « de la Baie Lucas aux Grandes Cayes, on observe l’importance des échouages » rapporte M. Rozas. « Nous mesurons alors la teneur en H2S ». Et malgré l’odeur, « le taux détecté est très bas ».
Quant à la préfecture elle conseille la prudence : « ces algues ne sont pas toxiques en elles-mêmes, mais une fois échouées sur les plages, elles peuvent dégager du gaz (H2S) lors de leur décomposition. Il est donc rappelé aux personnes sensibles (asthmatiques, insuffisants respiratoires et enfants) de ne pas s’approcher des tas d’algues et de ne pas les manipuler. Dans le cas où la présence d’algues rendrait impraticable la baignade des mesures d’interdiction pourraient être prises ».
Les invasions de sargasses, qui proviennent de l’embouchure de l’Amazone au Brésil et prolifèrent par la surcharge de phosphates et de nitrates, se sont intensifiées depuis l’année 2011. C’est entre juillet et septembre que Saint-Martin connaît ses épisodes invasifs les plus importants.
 
 
Cul-de-Sac : un tapis épais de 30 centimètres
Dans son « relevé hebdomadaire des données relatives à la présence d’algues sargasses », effectué le 2 juillet, l’ARS indique que la baie de Cul-de-Sac, la Baie Orientale Nord, Lamigeot à Quartier d’Orléans et Baie Lucas sont « des points à surveiller prioritairement à cause de la quantité d’algues et la proximité des habitations ». « Le risque y est réel et des riverains ont déjà fait des signalements ». A Cul-de-Sac, l’épaisseur du tapis d’algues mesuré par l’ARS fait 30 centimètres. Il s’étirait sur 300 mètres de rivage et la bande de sargasses mesurait 10 à 20 mètres de large. A Baie Orientale, le relevé fait état d’un tapis de 5 centimètres, long de 300
 
 
Les sargasses sont recyclables en compost
Une fois ramassées et séchées, les sargasses constituent des déchets qui peuvent être recyclés. « Si le ramassage se fait correctement, ont peut faire entrer ces algues  dans la filière de déchets verts et les transformer en compost » indique le directeur de l’entreprise Verde-Sxm qui gère l’écosite, Jean-Pierre Tey. Mais un ramassage correct signifie que les algues ne sont pas mélangées à d’autres matériaux. Exit donc les machines qui ne font pas le tri et sont susceptibles de ramasser tout ce qui vient avec (sable, bouteilles plastiques etc). Ensuite, « il faut égoutter les algues et les faire sécher » poursuit Jean-Pierre Tey. D’autres applications peuvent être tirées des sargasses : charbon, biocarburant, plastique… En Guadeloupe, l’ADEME vient d’ailleurs de lancer un appel à projets pour collecter et valoriser ces algues.
 
 

Tourisme : vaille que vaille…

Plage de la Baie Orientale, les restaurateurs s’offrent les services d’une entreprise locale qui passe tous les deux jours avec un tracteur. Après, chacun fignole son périmètre au râteau et à la brouette. Mais pour qui souhaite se rendre à Pinel ou faire un tour en kayak, mieux vaut se pincer le nez et regarder plutôt dans le ciel. Alors à Cul-de-Sac, on s’adapte. Cet entrepreneur qui loue des kayaks a été contraint de fabriquer un petit ponton afin que les touristes puissent atteindre ses embarcations sans marcher dans les sargasses. Son installation, il l’a financée de sa poche : « c’est un budget conséquent et j’ai pioché dans toutes mes économies ». Mais c’était la condition pour maintenir son activité : « grâce à ça les gens prennent quand même les kayaks, quand je ne travaille pas c’est plutôt lié à la météo ». L’opérateur en a quand même gros sur la patate : « ce n’est tout de même pas insoluble, c’est vraiment malheureux de laisser ça comme ça, on a l’impression que les autorités s’en foutent ».

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