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Le 23 juillet dernier les élus réunis en Conseil exécutif ont approuvé la structuration de la filière pêche à Saint-Martin. Mais du côté des principaux concernés, l’heure est au fatalisme, face à une concurrence déloyale débridée.

Mercredi matin à Marigot, sur le marché aux poissons du Front de mer, deux pêcheurs professionnels vendaient leur butin de la nuit. Les nombreux clients ne se faisaient pas prier pour repartir avec du poisson frais. Mais à quelques mètres, sur la jetée, un étal plus rudimentaire était installé en plein soleil. Sans autorisation d’installation, au vu et au su de tout le monde. La filière pêche, aujourd’hui, c’est cela. Selon certains pêcheurs, ce serait 90% de l’activité qui se pratiquerait à l’abri des obligations déclaratives. Mais pour la Collectivité, qui répertorie seulement 12 marins pêcheurs enrôlés, l’importance des « marins informels » est le signe qu’il y a du potentiel pour développer ce secteur. Le 23 juillet, les élus réunis en Conseil exécutif approuvaient donc la structuration de la filière pêche.
 
UNE NICHE ÉCONOMIQUE
 
Sur un territoire où un quart de la population est au chômage, tout secteur d’activité susceptible de créer de l’emploi retient l’attention des pouvoirs publics. Il en va ainsi de la pêche, qui combine l’héritage d’un savoir faire traditionnel transmis de génération en génération et la mise en valeur du patrimoine gastronomique local. Or tout comme l’agriculture, la pêche n’attire plus les jeunes. En 2014, une étude pour la structuration de la pêche professionnelle, qui proposait un plan de développement pour ce secteur en berne, était financée par la Collectivité, la direction de la Mer et des fonds européens, avec le soutien de la CCISM. Ces travaux préconisaient alors un certain nombre d’actions à mener afin de ne pas arriver à l’extinction de la profession. « Désorganisation », voire « absence d’organisation » pour reprendre les mots de la présidente Hanson, caractériseraient ce secteur économique en mal d’existence.
 
ORGANISER LA FILIÈRE
 
Fidèle aux préconisations formulées par l’étude sur le secteur pêche, la Collectivité a donc fait un pas en avant le 23 juillet dernier. La filière pêche va bénéficier, à court terme, de plusieurs dispositifs dont la création d’un comité territorial de conchyliculture, des pêches maritimes et des élevages marins. « Ce comité aura pour mission la promotion des professionnels de la pêche, l’élaboration et l’application des réglementations de ce secteur, la réalisation d’actions économiques, la participation aux politiques publiques de mise en valeur de la filière pêche, et en apportant un appui scientifique et technique aux membres du comité » indique la communication de la Collectivité. Dans le même objectif, Saint-Martin aura sa propre immatriculation portuaire, une fois le bigramme SW (soualiga) validé par le contrôle de légalité. Saint-Martin ne sera donc plus immatriculée sous le PP de Guadeloupe.  
L’étude de 2014 proposant un programme de développement à long terme, d’autres actions avaient été préconisées, qui ne pourront s’organiser qu’une fois l’existant consolidé : plans de formation pour la jeunesse, création de zones techniques de pêche, création de points de débarquement (Quartier d’Orléans et Marigot), développement de l’image commerciale des pêcheurs. 
 
EST-CE RÉALISTE ?
 
Créer une véritable filière de pêche locale est certes louable, mais doit nécessiter de mobilier d’autres leviers. A commencer par la coopération avec les autorités de Sint Maarten et celles d’Anguilla. Notre territoire est en effet inondé de poissons vendus par des pêcheurs venus d’outre-frontière voire de l’île d’en face. Des pratiques plus que courantes, et qui constituent déjà une concurrence envers les rares pêcheurs déclarés. Si cet usage n’est pas mieux contrôlé, la filière continuera à vivoter. En corollaire, une plus grande fermeté dans les contrôles de traçabilité s’avère plus que nécessaire.
 

35 kilos c’est la quantité estimée de poisson consommée par habitant et par an à Saint-Martin selon l’étude menée en 2014


 

Le potentiel de la pêche locale

La production annuelle (officielle et officieuse) est estimée à 200 tonnes par an, soit 2 M€ de chiffre d’affaires révélait l’étude réalisée par le cabinet Alvi en 2014. « Le potentiel non exploité de la filière pêche représente une opportunité en terme d’emploi, car il va falloir remplacer les marins partant à la retraite » indiquait le compte-rendu du conseil exécutif du 23 juillet ayant acté la création de la filière pêche. En outre, un emploi créé sur un bateau équivaut à 4 à 5 emplois créés sur terre. Côté finances, Saint-Martin dispose de quelques enveloppes pour dynamiser le secteur : le FEAMP (Fonds Européen des Affaires Maritimes et de la Pêche), soit 769 196 € ; le plan de compensation 2014-2020 des surcoûts de la pêche et de l’aquaculture à Saint-Martin estimé à 3.1 M€ ; le FEDER, dans le cadre du PO 2014-2020, qui prévoit 1,250 M€ en investissements portuaires pour la création de deux points de débarquement. Dans le cadre de la coopération avec l’île d’Anguilla et Sint Maarten, des fonds Interreg sont également disponibles. 


 

 

La pêche illégale,  un vrai fléau
 
L’ennemi numéro 1 de la pêche professionnelle, c’est l’activité illégale. Et certains pêcheurs n’hésitent pas à dénoncer ce fléau qui nuit à leur profession. « C’est très dur » nous confie l’un d’eux en train d’écailler un vivaneau. « La concurrence déloyale est incontrôlable, et ça n’encourage absolument pas les jeunes ». Car selon lui, seuls 7 à 8 pêcheurs sont déclarés, alors qu’il en existerait « 40 à 50 autres qui vendent du poisson comme ça ». Et de pointer du doigt des pratiques qui ne se cachent même pas : « la concurrence vient aussi d’en face, le samedi matin, vous pouvez voir les pêcheurs d’Anguilla qui débarquent et tous les jours des bateaux qui arrivent sur Grand-Case et du côté hollandais ». Pour l’un de ses confrères, tout aussi désabusé, « les professionnels achètent au moins cher, c’est difficile de faire le poids ». La création d’une filière pêche, ces deux-là, n’y croient pas vraiment. « C’est impossible de vivre de la pêche ici, il faut avoir une autre activité. C’est un métier aléatoire, un jour tu peux revenir avec 100 kilos de poisson, l’autre jour avec rien du tout. Il faut néanmoins toujours payer la glace, les appâts et l’essence ». Et de regretter « l’absence de coopérative ». Ces deux pêcheurs professionnels aimeraient également « plus de contrôles dans les restaurants, pour la traçabilité ».
 
 
 
Ciguatéra : les pêcheurs professionnels connaissent les poissons vénéneux
La ciguatéra est une intoxication alimentaire due à l’ingestion de certaines espèces de poissons, contaminés par une toxine produite par une micro algue. Régulièrement, la Préfecture et l’Agence régionale de santé (ARS) mettent en garde contre les risques de ciguatéra. Et les pêcheurs professionnels connaissent bien la liste des poissons concernés, que nous avons d’ailleurs publiée dans le journal. « Ces poissons sont interdits à la vente, que ce soit sur l’étal au marché ou en restauration commerciale » souligne un pêcheur. Il s’agit par exemple du barracuda, de la carangue jaune ou encore du diodon pour n’en citer que quelques-uns.
Se fournir auprès d’un vendeur peu scrupuleux, si l’on est un consommateur néophyte, expose donc à des risques. En début d’année, 13 cas de ciguatéra étaient signalés dans l’archipel guadeloupéen. « Les consommateurs doivent rester vigilants sur l’origine du poisson qu’ils achètent » indiquaient alors les autorités.
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