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Il y a 20 ans, le 5 septembre 1995, un ouragan majeur anéantissait Saint-Martin. Se souvenir est une façon de rendre hommage à ceux qui ont tout perdu et relevé leurs manches pour rebâtir.
 
 

Triste anniversaire d’un profond traumatisme laissé à ceux qui l’ont vécu et aux milliers de personnes qui ont tout perdu. Le mardi 5 septembre 1995, l’ouragan Luis s’abattait sur nos terres. Pour certains, faire remonter les mauvais souvenirs est encore douloureux et ceux qui en parlent ont tous dans les yeux cette lueur d’effroi qu’ils accompagnent d’une même voix : « plus jamais ça ». Seuls ceux nés avant 1960 auront vécu deux fois dans leur vie une telle catastrophe : 35 ans plus tôt, jour pour jour, l’Ouragan Dona de classe 4 ravageait nos îles avec la même violence.
En 1995, la saison cyclonique affichait une activité soutenue, 30% de plus que la normale. Dans le bassin Atlantique s’est donc progressivement formée la douzième tempête de la saison, un phénomène de 600 kilomètres de diamètre qui s’est présenté aux portes de Saint-Martin le 5 septembre au petit matin. Un rouleau compresseur de 36 heures, soit un interminable confinement pour la population cloîtrée. La puissance de Luis a causé des dégâts tels que nombre de personnes se sont retrouvées dans des maisons aux toitures et fenêtres arrachées, forcées de se calfeutrer dans leur salle de bain, leur cave, leur citerne… Luis ne s’est pas tant illustré par la pluie – 165 mm maximum en 48 heures – que par ses vents poussant jusqu’à 250 km/heure et une houle destructrice qui a ravagé les côtes et fait entrer la mer dans les rues de Marigot. L’île aura été décimée aux deux tiers, sans compter le millier de bateaux démembrés.
Les témoins de cette catastrophe naturelle sont formels : Luis aurait fait bien plus de victimes que ce que les autorités l’on laissé entendre, et notamment auprès des nombreux clandestins haïtiens qui résidaient dans des baraquements rudimentaires construits à flan de colline à Concordia : « on voyait de grands sacs plastique être chargés dans les hélicoptère de l’armée, il n’y avait aucun doute » raconte cette femme qui a vécu Luis. Les dégâts ont nécessité l’édification de villages de fortune pour les sans-abris et l’intervention de l’armée française. Mais alors que la population déblayait les quelque 300 millions de francs de dégâts, un autre phénomène se préparait à frapper les terres : le vendredi 15 septembre 1995, le « petit » ouragan Marylin achevait de ratiboiser le peu de végétation qui avait résisté à Luis. Le 22 septembre 1995, les bulldozers pénètrent le secteur Concordia sur ordre du maire Albert Fleming : la Commune achève la destruction des cases de clandestins, organisant dans la foulée une opération de « retour volontaire » des immigrés.
 

Tourisme : une saison gâchée
 
Dans la Caraïbe, la saison cyclonique précède le début de la saison touristique. On se souvient d’ailleurs l’année dernière des inquiétudes liées au passage de Gonzalo à la mi-octobre. La puissance de Luis n’a laissé aucune chance à l’économie touristique de l’île dans les mois qui ont suivi, en témoignent les chiffres de l’aéroport Princess Juliana : 58.000 arrivées en janvier 1995, 23.000 en janvier 1996 ; 57.000 arrivées en février 1995, 26.000 en février 1996 ; 50.000 arrivées en mars 1995, 28.000 en mars 1996. « Sur la haute saison 1995/1996, on a accusé une perte de 40 à 50% du taux d’occupation » rapporte cet hôtelier. Dans son établissement de moyenne capacité, le chiffre d’affaires post Luis s’est effondré, et a mis deux ans avant de retrouver son niveau d’avant cyclone : 41.000 € en janvier 1995, 7.000 € en janvier 1996, 29.000 € en janvier 1997, 54.000 € en janvier 1998.
 
Une difficile reconstruction
Philippe Thévenet, aujourd’hui secrétaire de l’association des hôteliers de Saint-Martin, se souvient lui de ses premières heures à la descente de l’avion, lorsqu’il revient sur l’île avec l’un des premiers vols autorisés après la réouverture de Juliana : « c’était dantesque, on avait l’impression que l’île avait été bombardée ». Trois grandes difficultés attendaient les hôteliers au lendemain de Luis : « une gestion très complexe des dossiers d’assurance » se souvient M. Thévenet. D’ailleurs, les primes d’assurance ont connu des augmentations vertigineuses l’année suivante, même si la plupart des hôteliers étaient assurés en perte d’exploitation. Autre écueil majeur à l’heure de la reconstruction : tout le monde avait besoin des prestataires au même moment. Et organiser la saison touristique à venir, sensée débuter dès le mois de novembre 1995, s’est avéré très périlleux. « Septembre est une période de décisions commerciales, les tours opérateurs attendaient des réponses mais nous n’avions pas toutes les cartes en main » se rappelle Philippe Thévenet. La haute saison touristique 1995/1996 a donc été durement pénalisée. Certains établissements sont restés fermés et la mythique Belle Créole a mis la clef sous la porte. Les hôteliers auront néanmoins mené une action vigoureuse pour relancer les marchés. L’AHSM et chacun des hôtels avaient acté des plans de communication et des tarifications spécifiques pour séduire à nouveau la clientèle avec, en point d’orgue, la participation au salon Top Résa de septembre 1996 à Paris. 
 

Tous nos remerciements au photographe Jean Vallette pour le prêt de ses albums photo réalisés après le passage du cyclone Luis.

 
ILS ONT VÉCU LUIS, ILS RACONTENT
 
Evelyne Fleming
« C’était un enfer ! »
 
Il y a un Saint-Martin d’avant Luis et un Saint-Martin d’après Luis. C’est fou, j’ai failli mourir. Mon toit s’est arraché. Ca a été un vrai combat pour rejoindre la maison de mes parents. C’était un enfer, un cauchemar ! Et quand on a cru que tout était terminé, en fait c’était l’œil. C’est reparti de plus belle. C’était long. Et après quand on pu sortir, c’était le chaos total. Comme si Saint-Martin avait été rasé. Les paysages étaient méconnaissables. Plus tard, j’ai rejoint le lycée car l’année scolaire avait déjà débuté et il fallait nettoyer. Quand j’y suis arrivée, pieds nus, un collègue m’a demandé : « Mais, tu as oublié de mettre tes chaussures ? » Je l’ai regardé avec les larmes dans les yeux et je lui ai répondu : « Mais non, j’ai tout perdu ». Mes collègues ont été extraordinaires. Ils m’ont donné des vêtements, de l’eau… Ca a vraiment été LA solidarité. Et puis, j’ai vite relativisé et pris du courage parce que je n’étais pas la plus à plaindre. On commençait déjà à compter les morts et les disparus. De ce cyclone Luis, j’ai gardé un traumatisme. Dès qu’il y a une tempête d’annoncée, j’ai un nœud, je le vis mal. Certains vont dire qu’on n’était pas préparés, qu’on ne l’avait pas pris au sérieux. Moi, je l’avais pris au sérieux. Par contre, je ne me rappelle pas si on avait été suffisamment informés. Ce dont je me souviens, c’est de mon père, qui était handicapé et qui avait des difficultés pour parler, qui me rassurait et me disait en me tenant le bras : « Ne t’en fais pas, c’est bientôt fini ». Je retiens aussi cette solidarité qui s’est mise en place très vite. Une réaction humaine à la hauteur de la catastrophe.
 
 
Jean Vallette
« Nous n’avions plus de repères »
 
Une image satellite circulait mais c’est surtout grâce à Radio Transat et à la télévision qu’on a pris conscience de la taille du phénomène. La solidarité a joué : la veille à Home n’Tool, une petite mamie était venue se faire couper du bois pour protéger sa maison, mais elle était un peu perdue. L’un des vendeurs lui a proposé de venir chez elle après son travail pour l’aider à poser les panneaux de bois. A Concordia, proche de nous, toutes les toitures s’étaient envolées. Depuis la maison, nous avons vu disparaître les baraquements des haïtiens, alors installés sur la colline. Je me souviens aussi d’un bruit assourdissant. Paradoxalement le lendemain de Luis, il régnait un silence de mort : il n’y avait plus d’électricité, donc plus de musique qui s’échappait des maisons, plus le bruit des climatiseurs. Ce qui m’a marqué, c’est que nous n’avions plus de repères car il n’y avait plus de verticalité dans le paysage, arbres, poteaux et mâts étaient tous arrachés. En certains endroits, il n’y avait plus rien du tout. Sur Concordia, nous sommes restés un mois sans eau potable. Saint-Martin n’a jamais vraiment redémarré depuis Luis. Avant 1995, c’était un régal de vivre ici, l’île était très animée en soirée. Après Luis, beaucoup de gens n’ont pas reconstruit. Les stigmates de cette catastrophe sont restés longtemps dans le paysage. Cet été je suis allé faire des photos sur l’étang de Chevrise : la sécheresse a mis à jour des morceaux de tôle qui datent de Luis. Malheureusement, je pense que l’on en a pas tiré les leçons. Par exemple, il faudrait resserrer les tirefonds des toitures tous les deux ans : mais combien le font réellement ?
 
 
René Arnell
« Pas de bilan exact des victimes »
 
Quand on nous a annoncé qu’on allait avoir un cyclone de force 5, c’était pour moi une grande première malgré le fait que les cyclones ne soient pas rares à Saint-Martin. Luis, c’était l’apocalypse sur l’île pendant au moins 48 heures. Luis a fait énormément de dégâts. Certainement que Saint-Martin n’était pas préparé pour cela. Les gens se rappellent sans doute des villages et des petites cabanes dans les collines de Concordia et ailleurs qui sont partis en très peu de temps. Ce qui me surprends le plus avec Luis, c’est que j’ai l’impression qu’il n’y jamais eu de bilan exact des dégâts et en particulier du nombre de victimes. Personnellement, je venais de terminer la construction de ma maison. Ca a été un moment très difficile, mais j’ai eu la chance d’avoir des amis avec moi. On a vraiment passé le cyclone ensemble, on s’est soutenu pendant cette épreuve. Luis a été un vrai désastre pour Saint-Martin, surtout pour la partie hollandaise qui a mis plus de temps que nous pour se relever. Selon les anciens, ils n’avaient rien connu de comparable depuis le cyclone Donna en 1960. Quand on voit aussi ce qui vient de se produire à la Dominique, qu’il s’agisse d’un cyclone ou d’une tempête, il est important que les populations soient bien préparées à ce genre de phénomène et que les météorologistes puissent encore améliorer leurs techniques de prévisions.
 
 
Cathy Carasso
« Il ne restait que deux murs et un chiotte »
 
Côté hollandais la menace du cyclone a été prise très au sérieux. Certains estimaient même que ce n’était pas la peine de sécuriser les bateaux vu ce qui arrivait… Côté français, la menace a été prise plus à la cool car quelques jours avant Luis, la population avait été mise en alerte cyclonique pour un phénomène qui n’est jamais passé, un peu comme Erika la semaine dernière. C’est surtout mon compagnon qui a souffert : il était resté amarré à Simpson Bay sur notre bateau, route de l’aéroport. Il a tenté de le maintenir en faisant tourner le moteur, puis a été percuté par une énorme embarcation désaffectée qui l’a poussé contre les rochers. Il a lors tenté de maintenir le bateau avec des ancres et des amarres mais l’épave les a sectionnées. Mon compagnon a alors dû sortir du bateau et a rampé jusqu’à la route. Un homme l’a pris en stop, il a pu rejoindre sa voiture à Port de Plaisance et revenir sur Colombier à la maison. Mais le pire du cyclone n’était pas encore passé…Le lendemain, en face de nous, il n’y avait plus de maisons : l’une avait le toit arraché et tous les effets de ses habitants avaient volé dans le champ. Pour l’autre, il ne restait que deux murs et un chiotte. Le lendemain, lorsque nous sommes allés voir le bateau, la navette d’Anguilla s’était également écrasée dessus. On a vu des pilleurs qui s’activaient sur les bateaux échoués.
 
 
Daniella Jeffry
« Un tournant dans la vie à Saint-Martin »
 
La force de Luis était très inattendue. Quand il est arrivé, c’était comme un tourbillon. Les vents soufflaient dans tous les sens. Tout a été saccagé, y compris dans le lagon de Simpson Bay où les bateaux avaient l’habitude de se protéger en cas de cyclone. Pour se remettre dans le contexte de l’époque, le début des années 1990 marque le temps des premières défiscalisations avec son lot de travailleurs du bâtiment issus de l’immigration clandestine. Ces personnes vivaient souvent dans des villages de fortune dans les collines. Toutes ces cases en tôle ont été détruites par le phénomène. Officiellement, Luis aurait fait 4 ou 5 morts dans la population, mais ce n’est pas vrai. Il y a aussi des bateaux qui ont coulé. Et puis on voyait des hélicoptères passer au-dessus de nos têtes et qui transportaient des sacs. Je suppose qu’il s’agissait de cadavres. Les gens parlaient également d’un container qui recevait tous ces cadavres. Cela n’a jamais été officiellement reconnu, mais nous on voyait ça tous les jours. D’un point de vue économique et social, Luis a marqué un grand tournant dans la vie à Saint-Martin. Un tournant qui n’a pas profité à la population autochtone puisque la politique étatique a pris alors le dessus.
 
 
Jean-Gabriel Crespin
« Mon voisin s’est mis dans sa citerne pour se protéger »
 
« J’habitais en bas de Pic Paradis. Pendant toute la durée du confinement, ma principale difficulté a consisté à sécuriser une grande baie vitrée : malgré l’installation d’une planche de contre-plaqué et d’une grille extérieure, elle a gondolé dangereusement pendant la phase de confinement. Dans l’urgence, j’ai donc dû démonter un canapé et une bibliothèque pour renforcer la protection. Nous venions aussi de faire construire une maison dans les hauteurs de Pic Paradis, qui était presque terminée : une partie de la toiture a été arrachée. Le passage de Luis fut très impressionnant, on a très peu dormi. Je garde surtout en mémoire le récit de mon voisin qui a dû passer le cyclone accroché dans sa citerne avec quelques vivres : le toit de sa maison avait été complètement arraché, et c’est le seul moyen qu’il avait trouvé pour se protéger. A Pic Paradis, nous sommes restés 3 semaines sans électricité. C’était le camping ! Tous les soirs nous organisions de grandes tablées pour manger les victuailles des congélateurs.
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