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Plus de trois heures ont été consacrées hier par le tribunal correctionnel à l’examen d’une affaire de violences volontaires et habituelles sur deux enfants âgés de 8 et 9 ans.
 
 

Les parents sont divorcés, les enfants vivent à Sandy Ground chez la mère – en concubinage depuis mai 2015 avec un nouveau compagnon – et voient régulièrement leur père. C’est ce dernier qui donne l’alerte à la gendarmerie le 16 novembre 2015 en portant plainte contre son ex pour violences, après avoir remarqué des traces de coups sur ses deux enfants. Et il revient à la gendarmerie le 4 janvier, parce que son fils porte des hématomes sur les avant-bras et les cuisses. L’enfant a depuis été confié à son père, mais la petite fille reste chez sa mère. Hier, alors qu’il présidait le tribunal correctionnel réuni en audience collégiale, le juge Égron-Reverseau a longuement détaillé le procès-verbal de l’audition des enfants, après avoir spécifié que les gendarmes prennent toutes les précautions possibles lorsqu’ils entendent des enfants, notamment en filmant l’audition.
 
Interrogé le premier, le garçon comprend bien que ses parents sont séparés et que sa mère a un nouveau compagnon, Michael. «Comment ça se passe avec Michael?  Il fait signe de la main que l’ambiance est très moyenne. Tu peux expliquer ? C’est Michael, parce que des fois il me frappe. Avec ses mains ? Non, avec sa ceinture. Pourquoi ? Parce que je ne range pas ma chambre. Souvent ? Oui, quand je fais des bêtises. Et il frappe avec quelque chose d’autre que la ceinture ? Oui. C’est quoi ces traces sur tes bras ? C’est quand il m’a frappé avec le câble télé. Comment il a fait ?» L’enfant fait le geste de fouetter et se met à pleurer. «C’était la première fois qu’il te frappait avec le câble ? Des fois il me frappe avec le câble, des fois avec la ceinture, mais Maman a jeté le câble et lui a dit d’arrêter. Michael frappe aussi ta soeur ? Non, c’est seulement Maman qui la frappe. Et il ajoute : «Moi je veux vivre avec mon Papa».
 
« Je vais te brûler le zizi »
 
Le rapport d’expertise du médecin légiste confirme les coups assenés avec la ceinture et le câble et fait état de nombreuses plaies superficielles en cours de cicatrisation, ainsi que d’hématomes et d’ecchymoses au niveau des deux membres supérieurs et des deux membres inférieurs. Toujours selon le médecin, les dires de la petite victime correspondent aux traces visibles sur son corps. Mais les sévices ne s’arrêtent pas là. Le petit garçon ne contrôle pas toujours sa vessie ni ses intestins la nuit et le compagnon de sa mère l’a menacé de lui brûler le zizi ou les fesses s’il continuait. Et comme il crie lorsqu’on le frappe et que le voisinage pourrait entendre, Michael change parfois de technique. Il le force à se mettre à genoux et à tenir une bouteille d’eau d’un litre et demi en l’air, au bout de chaque bras, et il compte. Et lorsque le petit n’en peut plus, il a le droit de poser les bouteilles, mais pas de baisser les bras.
 
Frappée pour de la vaisselle
L’audition de la fillette met en évidence un positionnement tout à fait différent. Pour elle, il est normal d’être corrigée lorsqu’elle fait des bêtises. «Comment ça se passe les corrections?» demande le gendarme enquêteur. «Maman dit à mon frère de se tourner et elle lui donne des coups de ceinture sur les fesses, mais comme il crie et qu’il bouge ça marque ses pieds, qui deviennent tout rouge et Maman met de la pommade. Ta Maman tape sur ton frère ? Quand il fait des bêtises. Quand il n’y a pas d’école, elle nous installe sur le canapé et nous dit de ne pas faire de bêtises sinon Michael va frapper. Il a frappé mon frère et ça a fait des bleus. Il me frappe aussi. Une fois, je faisais mal la vaisselle et il m’a frappé sur les pieds et sur les jambes. Pourquoi encore il te frappe ? Moi, c’est parce que je fais la tête. Mon frère, c’est quand il n’obéit pas. Ce que dit Michael, c’est la vérité. Mon frère me frappe et quand il me frappe Maman le frappe. Moi aussi je le frappe, quand j’ai du travail à faire dans la maison et qu’il ne veut pas m’aider. À quel rythme les coups pleuvent-ils? Pas tous les jours, mais au moins une fois par semaine pour moi et trois fois par semaine pour mon frère. Et qui frappe le plus, Maman ou Michael ? Les deux. Et sinon, c’est moi».
Le Président interrompt sa lecture pour remarquer que l’on a l’impression que cette famille ne connaît pas un moment de sérénité. L’examen de la fillette par le médecin légiste montre de nombreuses cicatrices anciennes et d’autres plus récentes, mais, sauf pour un coup de ceinture particulièrement visible derrière la cuisse, elle les explique par des chutes à vélo, des piqûres de moustique, des écorchures… Elle a peur pour sa mère. «Papa, il veut porter plainte, il veut que Maman aille en prison. Mais tout ce qu’il sait faire, c’est me donner de l’argent sans raison. Je reste avec Maman. Papa, il a frappé Maman avec une batte de base-ball». Après cette lecture accablante, le président interroge les parents.
 
«Vous n’avez pas contesté vous être servi de la ceinture et du câble. Considérez-vous que c’est normal?». La mère : «Je les tape une ou deux fois par mois, mais ma mère m’a toujours tapée, alors moi je tape. Moi je travaille, les enfants sont à la maison et tous les enfants du quartier viennent chez moi. Ils mangent tout ce qu’il y a à la maison et je n’ai pas assez d’argent pour nourrir tout le monde. Je leur dis qu’il faut arrêter et je la tape quand ça se répète plusieurs fois. J’aime mes enfants. Mais mon fils, depuis le petite section, il ne voulait pas aller à l’école. Il pleurait tout le temps à l’école. Il voulait tout le temps son Papa. Mais mon ex-mari ne me parle plus ». Le juge : «Vous trouvez normal de les frapper avec une ceinture ou un câble? Et de le faire mettre à genoux avec les bouteilles d’eau?». La mère : «À genoux, ça va, mais pas les bouteilles d’eau. Et ma mère m’a frappée plusieurs fois avec un câble et si elle ne l’avait pas fait, j’aurais fini comme certaines à fumer de la marijuana». Le juge : «Comment considérez-vous le fait d’être au tribunal?». La mère: «Je ne connais pas la loi française. Tout le monde tape les enfants. J’apprends la loi maintenant ». En finissant par reconnaître que si ça laisse des traces, ce n’est pas normal.
 
« J’ai prix un câle et je l’ai frappé »
Le concubin, lui, reconnaît d’emblée qu’il a dépassé les limites. Il regrette, se sent mal à ce sujet, dit qu’il a acheté de la crème à la pharmacie pour les bleus et il ajoute : «Je veux lui apprendre ce qui est bien et ce qui est mal». Il reconnaît s’être mis très en colère le jour où le garçon lui a volé de l’argent, retrouvé dans son cartable. «J’ai pris un câble plié en deux et je l’ai frappé». Au sujet du pipi au lit, il affirme avoir beaucoup fait pour que le garçon arrête. Et pour le supplice à genoux avec les bouteilles, il remarque : «je ne vais pas le taper tout le temps». «J’ai bien compris le souci éducatif que vous avez envers les enfants de votre compagne, mais ce sont des sévices importants, ne le comprenez-vous pas, c’est juste une question de bon sens,» lui rétorque le magistrat. «J’ai réfléchi», répond le compagnon, «mais c’est trop tard, ce qui est fait est fait. Si je ne peux pas me contrôler dans le futur, je partirai, je quitterai la maison et je les laisserai avec leur mère». Le juge aux affaires familiales a ordonné un suivi, mais aucun éducateur ne s’est manifesté jusqu’à maintenant.
 
Ils risquent 5 ans de prison
Dans son réquisitoire le procureur Ohayon a évoqué «un dossier qui nous touche tous, parce que nous sommes tous des parents», une mère et un beau-père qui risquent cinq ans de prison, et deux jeunes enfants victimes de violence habituelles. Le droit à la correction existe, précise-t-il, mais on n’envoie pas en correctionnelle un parent qui a logiquement corrigé son enfant par une tape sur les fesses ou sur la main. Il est inquiet de constater que les enfants considèrent ces violences comme normales. Que la mère a été élevée par la sienne à coups de ceinture et qu’elle élève sa fille de la même manière. Il s’adresse alors directement à la petite : «Écoute moi, ce n’est pas normal de frapper les enfants. Et lorsque toi tu auras des enfants, sache qu’il ne faudra pas que tu les frappes». Il demande une peine d’avertissement, «parce qu’ils n’ont rien à faire en prison».
Pour leur défense, leur avocate a tenté de charger le père, «démissionnaire», qu’elle a ensuite accusé de séquestrer le fils dont il a la garde. Mais son principal argument réside dans l’explication culturelle. «On a l’habitude aux Antilles de frapper les enfants. Je ne dis pas que c’est bien. À Saint-Martin, avant, on utilisait des branches de tamarin quand les enfants étaient très méchants. Et dans les contes français, il y a beaucoup d’histoires de coups sur les enfants. Mais ça a évolué. Et ça sera difficile avant que tout le monde soit sur le même niveau». Le tribunal a jugé que les comportements des deux adultes avaient dépassé la limite du droit de correction et qu’il y avait bien violences sur les deux enfants. Il a condamné la mère à six mois de prison avec sursis et le compagnon à huit mois de prison avec sursis, avec une mise à l’épreuve de cinq ans. «Si dans un délai de cinq ans vous revenez devant la justice pour de nouvelles violences sur vos enfants, vous irez directement en prison, avec une peine plus importante,» les a mis en garde le juge en terminant : «Vous avez été averti de manière très solennelle, ne recommencez pas». Il reste maintenant au juge aux affaires familiales à décider de la garde des enfants et des conditions dans lesquelles elle s’appliquera.
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