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En 2011, à Grand-Case, Pascal Morelle était touché par deux balles et l’affaire faisait grand bruit sur toute l’île. Peu après, deux frères étaient placés en détention provisoire en Guadeloupe. L’affaire a été jugée jeudi dernier par le tribunal correctionnel.

Blessé par deux balles alors qu’il sortait du restaurant le Shore, le 26 juin 2011, Pascal Morelle est aujourd’hui sur une chaise roulante. Tout a commencé plus tôt dans la soirée, alors que quelques jeunes sont évincés d’une soirée privée au Centre culturel de Grand-Case. En colère, ils retournent leur frustration contre les passants, en les insultant et en leur jetant des objets divers. Juste en face, au Shore, la fête bat son plein en l’honneur d’un gala de boxe organisé par Pascal Morelle. Tout se passe bien jusqu’à l’arrivée de l’épouse de ce dernier, qui lui raconte qu’elle vient d’être la cible de jets de pierres. Il sort alors s’expliquer avec ces jeunes, les insultes fusent, l’atmosphère est tendue, les gendarmes arrivent et tout semble rentrer dans l’ordre. Mais ce n’est qu’une illusion. Vers 3 heures du matin, alors qu’il sort du Shore, l’éclairage public est coupé depuis quelques minutes et les pneus de son véhicule, garé près du Pressoir, sont crevés. Il s’installe à bord lorsqu’un individu armé d’un fusil à pompe tire trois balles à travers la vitre du conducteur. Il est touché par deux fois, au thorax ainsi qu’à la fesse et au col du fémur gauche. Il s’effondre et sera transféré en Martinique, où il restera dans le coma pendant huit jours.
 
DES PERLES BLANCHES DANS SES NATTES
Cette tentative d’assassinat déclenche une enquête, qui aboutit à l’arrestation de deux frères et à leur détention provisoire en Guadeloupe. Retrouvés par les gendarmes, les étuis des deux balles portent leurs deux traces ADN. Et le boîtier EDF a été dévissé et ouvert peu avant afin d’accéder au disjoncteur. Interrogé, le propriétaire du Shore a remarqué deux individus accroupis dans l’ombre, «qui donnaient l’impression de préparer un mauvais coup». Les empreintes digitales du plus âgé des deux frères, S.L., sont retrouvées sur la voiture de Madame Morelle, dont les pneus ont également été crevés, et il faisait partie des caillasseurs.
Pascal Morelle, lorsqu’il a enfin pu être interrogé, explique qu’il s’est particulièrement «pris la tête» avec un jeune homme (S.L.) et son frère. Que ce jeune homme est revenu le voir un peu plus tard au Shore en lui reprochant d’avoir agressé un autre jeune. Qu’il a vu son agresseur, masqué et armé d’un fusil à pompe juste avant qu’il ne tire. Un homme grand et fin, en tenue de camouflage, qu’il identifie sur une photo, grâce aux perles blanches entremêlées dans ses nattes.
 
DES VERSIONS DIFFÉRENTES
«Vous étiez présent lorsque Pascal Morelle est sorti du Shore pour discuter. Vous avez eu une embrouille?» demande le président Égron-Reverseau à l’aîné des frères, que les gendarmes désignent comme le leader du groupe et qualifient d’arrogant. «Non, je n’ai pas eu d’embrouille, mais je suis intervenu quand il a poussé un jeune». Puis il raconte qu’il dormait au moment des faits et que sa copine l’a réveillé après avoir entendu les coups de feu. La perquisition à son domicile ne permet pas de retrouver l’arme et il nie en bloc toutes les accusations. L’ADN sur la cartouche? Il dit d’abord ne l’avoir jamais touchée avant de se reprendre, oui, il l’a touchée, mais au moins deux mois auparavant. Et il a vendu ces cartouches un mois avant les faits à un homme qui voulait chasser… mais il n’a donné aucun élément permettant d’identifier ce mystérieux chasseur.
Le 1er août, en prison, il écrit à sa mère une lettre qui sera interceptée, par laquelle il explique à sa manière le détail des faits, comme s’il voulait que tout le monde raconte la même chose. La reconstitution organisée en février 2013 en présence de tous les intervenants a permis à Pascal Morelle d’identifier son agresseur comme étant l’aîné des frères. Le benjamin, D.L., qui comparaissait pour complicité et entre autres avoir éteint le compteur électrique, explique aux juges qu’il ne connaît rien à l’électricité, que son ADN n’a pas été retrouvée sur le compteur et qu’il a déjà fait un an de détention provisoire alors qu’aucune preuve ni aucun témoignage n’ont été produits à son sujet.
 
PASCAL MORELLE, DÉLINQUANT MAIS VICTIME
L’avocat de Pascal Morelle rappelle que son client se déplace aujourd’hui en chaise roulante et que c’est sa formation de physionomiste qui lui a permis d’identifier son agresseur grâce à sa démarche, son allure et ses cheveux. Il avance que l’on a «tout fait pour saborder l’enquête dès le départ, avec des contre-vérités en permanence». «Les deux frères se plaignent d’avoir été en préventive mais ils n’ont pas donné d’explication cohérente pour expliquer la présence de leur ADN sur les cartouches, qui est la question fondamentale».
Le procureur Michael Ohayon, tout en décrivant Pascal Morelle comme «un gros délinquant, condamné onze fois pour enlèvement, port d’armes, violences aggravées» et en soulignant qu’il était interdit de séjour à Saint-Martin au moment des faits, ajoute que «ça ne change rien, car rien dans notre État de droit n’autorise quelqu’un à tirer sur quelqu’un d’autre». Puis il liste les éléments qui accablent S.L. : il a été reconnu par Pascal Morelle et son épouse malgré l’électricité publique coupée, grâce aux phares de son véhicule et à l’enseigne du Pressoir ; l’ADN, au coeur du dossier ; ainsi que ses explications à ce sujet. «Le 8 juillet à 11 heures, il n’a jamais touché la cartouche, le même jour à 19 heures, il l’a touchée un mois auparavant et l’a vendue à un chasseur, il donne une troisième version lors de son interrogatoire chez le juge et une quatrième version plus tard où l’on voit surgir un mystérieux Ricardo. On devrait être aux assises».
Il requiert cinq ans de prison, une interdiction d’entrer en contact avec Pascal Morelle et de porter une arme. Pour D.L., en revanche, il estime qu’il est difficile de démontrer sa complicité sur une seule trace d’ADN sur une cartouche et s’en remet à la sagesse du tribunal. L’avocate de la défense a demandé la relaxe pour ses clients, en invoquant l’impossibilité de reconnaître le frère aîné, qui aurait coupé ses dreadlocks au moment des faits. Les juges ont condamné l’aîné à 5 ans de prison et ont relaxé le plus jeune. Le tribunal a reçu la constitution de partie civile de Pascal Morelle, qui sera jugée le 23 juin.

Deux frères doublement jugés

 
Les deux frères jugés dans l’affaire Pascal Morelle ont comparu le même jour dans une autre affaire de violences et ont écopé de la même peine : 18 mois de prison dont six mois avec sursis.
 
Le 2 mai 2015, Monsieur H. lave sa voiture au «Car Wash» de Quartier d’Orléans lorsqu’il voit trois énergumènes descendre de leur véhicule et se précipiter sur lui. L’un lui donne un coup de poing au visage et les deux autres s’acharnent sur lui. Sa déposition est éloquente : «Ils m’ont cassé les dents, j’en ai pour 4000 euros. Ils m’ont frappé à coups de poing et à coups de pied. Le troisième m’a dit de me taire sinon je prendrais une balle dans le cerveau». Les pompiers arrivent, l’emmènent aux urgences où le médecin lui accorde 15 jours d’ITT. Son oeil est abîmé, sa lèvre ouverte, son oreille touchée et il porte de multiples contusions. Pourquoi toute cette violence? «J’avais eu une embrouille à Chevrise, j’ai porté plainte, je suppose qu’ils ont voulu se venger, pourtant on était potes,» déclare-t-il aux gendarmes, en notant également que sa chaîne en or a disparu pendant l’agression.
 
SUBORNATION DE TÉMOINS
La gérante d’un camion snack installé à côté a tout vu et a témoigné à la gendarmerie. Comme Mr H., elle a reconnu deux des agresseurs, les deux frères S.L. et D.L., sur les photos numéro 3 et numéro 7 présentées par les gendarmes. D.L. reconnaît les violences, mais pas le vol, et affirme qu’il était tout seul sur les lieux. Le président Égron-Reverseau bondit : «S.L. a refait l’enquête de gendarmerie. Il est allé voir les témoins. C’est grave! On n’a pas le droit d’aller voir un témoin qui a déposé, ça s’appelle de la subornation de témoins!». «Mais je la connais depuis que je suis petit,» répond S.L., l’air décontenancé. Pour le procureur, les faits sont établis, médicalement constatés et «c’est effrayant». Il insiste sur la subornation de témoins et suggère au tribunal d’ordonner une commission rogatoire pour que la gérante du camion dise dans quelles circonstances S.L. est venu l’importuner. Il explique ensuite aux deux prévenus que «le rôle du procureur est de prendre à l’audience la défense de la société et d’exposer ce qu’il croit être convenable pour la société. Si demain on vous casse la figure, je ferai ce qu’il faut pour que vos agresseurs soient punis, dans l’intérêt de la société».
Il requiert un an de prison dont quatre mois avec sursis, l’obligation d’indemniser la victime et l’interdiction de s’en approcher. L’avocate des deux frères tente de trouver une raison à ces faits, en expliquant que la victime et D.L. avaient deux ex en commun et que les choses avaient mal tourné. Le tribunal a requalifié les faits en violences aggravées commises en réunion et les a condamnés à 18 mois de prison dont six mois avec sursis, l’interdiction d’approcher la victime et de porter une arme, et a ordonné une expertise médicale pour évaluer les dommages et intérêts. 
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