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Dans une lettre ouverte, Louis Mussington remet en cause le principe de continuer à réclamer une prison à Saint-Martin, estimant qu’il faut donner la priorité à une politique sociale et éducative. Le député Daniel Gibbs, qui a déjà pris connaissance de cette missive, a tenu à répondre par interview.

Louis Mussington: «Une prison n’est pas une priorité pour Saint-Martin»
 
« Plus que jamais, et ce n’est un secret pour personne, Saint-Martin traverse une période difficile et incertaine sans précédent. Et c’est pour cela justement qu’il serait intéressant et surtout utile de préparer et de présenter des dossiers bien ficelés qui seront susceptibles de retenir l’attention de tel(le) ou tel(le) membre du gouvernement.Pourquoi alors s’acharner à défendre un dossier sur lequel le gouvernement a déjà donné une réponse défavorable et justifiée, si ce n’est par manque de clairvoyance ?
 
A toutes celles et à tous ceux qui le veulent bien, je rappelle que le président de la République, lors de son passage à Saint-Martin le 8 mai 2015, s’est prononcé (entre autres choses), en faveur de la création d’un centre socio-éducatif, d’un pôle de développement linguistique, d’une école hôtelière d’excellence etc. A mon sens, il aurait été beaucoup plus raisonnable voire rationnel (de la part de nos deux parlementaires ainsi que de la part des actuels dirigeants et membres de notre Conseil territorial), de poursuivre des discussions relatives aux différents points sur lesquels le président de la République s’est engagé, à accompagner techniquement et financièrement la Collectivité de Saint-Martin.
 
En tant qu’homme de conviction et d’engagement pour mon pays, je pense que privilégier le dialogue dans ce sens-là, et exclusivement dans l’intérêt de notre territoire, aurait été en conformité avec non seulement les engagements du chef de l’Etat mais avec les besoins très urgents et réels de la COM de Saint-Martin, de sa population et de notre jeunesse en manque de moyens et d’outils de formation, en manque constant de qualification et de possibilités d’insertion. Sans nul doute, une école hôtelière répondra aux attentes de certains restaurateurs qui ont des difficultés à embaucher des jeunes issus d’une institution de formation de la République française en l’occurrence le Lycée des Iles du Nord, chargé de la formation des jeunes de l’île, dans le domaine de la restauration.
 
Un centre socio-éducatif sur Saint-Martin pourra de toute évidence contribuer à la réinsertion d’un pourcentage assez significatif de jeunes en marge de la société et qui malheureusement croupissent dans les prisons en Guadeloupe. Comme beaucoup, nous sommes très préoccupés voire attristés par l’ampleur de la délinquance sur le territoire. De ce fait, nous n’avons eu de cesse d’alerter les pouvoirs publics sur la nécessité de prendre en compte de manière urgente et significative la jeunesse saint-martinoise.
 
Nous affirmons qu’à l’heure actuelle, construire un centre pénitentiaire ne peut être une priorité que pour notre député qui visiblement a fait le choix pour une « jeunesse sélective» pour Saint-Martin. Nous estimons que vouloir à tout prix construire prioritairement une prison revient à vouloir traiter les symptômes d’une maladie et non à attaquer les causes fondamentales de cette pathologie. Dans cet ordre d’idée, il est raisonnable de penser qu’il y a eu une erreur d’évaluation de la situation ? La problématique de l’insécurité sur le territoire ne peut être traitée uniquement au travers de la répression et de l’incarcération des jeunes. Certes, il faut mettre hors d’état de nuire ceux qui portent atteinte à nos libertés fondamentales, à notre sécurité, à nos valeurs républicaines.
 
Cependant, nous disons que le territoire a besoin en urgence d’une véritable politique publique éducative, où l’accent sera mis en premier lieu, sur une réforme de l’enseignement à Saint-Martin conformément aux dispositions de l’article LO 6314 9-10 de la Loi Organique et en deuxième lieu, sur le développement de la formation post-bac. Un pôle universitaire répondrait parfaitement aux attentes de certains jeunes qui ne sont pas préparés pour partir vers l’Hexagone. D’autant plus, ce pôle facilitera la tâche des parents qui n’ont pas forcément les moyens de payer les études de leurs enfants.
 
Il pourrait être intéressant  de revenir sur les propos d’Alain Juppé, en campagne à Saint-Martin pour les primaires de la droite et du Centre, qui a insisté sur la nécessité de mettre la question de l’éduction au cœur des priorités. Et d’ailleurs, il conviendrait de rappeler que tous les maires de France s’accordent à dire que pour faire reculer  les actes d’incivilité, de délinquance juvénile et de violence dans les villes, il faut impérativement faire baisser le taux d’échec scolaire. Plus que jamais, cette règle doit s’appliquer à Saint-Martin. On ne peut se permettre de la changer sur ce territoire. Le très célèbre poète et écrivain Victor Hugo a écrit : « Ouvrez une école, vous fermerez une prison ». Nous insistons sur la nécessité de former nos jeunes afin qu’ils soient aptes à entrer sur le marché de l’emploi. L’employabilité de nos jeunes est un élément capital pour le développement économique et social du territoire.
 
En conclusion, il y a lieu de s’interroger sur la prise de position de notre actuel député qui se fait le chantre du projet de construction d’une prison. Que recherche-t-il au juste ? Qu’en sait-il ? Qu’a-t-il fait en faveur des prisonniers de Saint-Martin (des jeunes en particulier) et en faveur de leur famille ? L’article 719 de la Loi n° 2015-433 du 17 avril 2015 précise que les parlementaires sont autorisés à visiter à tout moment les établissements pénitentiaires. A-t-il eu un seul instant l’envie de s’y rendre ? Pourtant, une telle visite aux ‘oubliés de notre territoire’ pourrait démontrer un réel intérêt pour la population carcérale originaire de Saint-Martin et aussi aider à mieux comprendre sa détresse. »
 
 
Daniel Gibbs: «Je veux tout, je me bats pour tout avoir et je ne vais pas m’en excuser»
 
SMW : Candidat déclaré aux prochaines présidentielles territoriales, Louis Mussington fustige le fait que vous feriez, selon lui, de l’obtention d’une prison à Saint-Martin la priorité de votre mandat parlementaire : qu’en est-il exactement ?
 
Daniel Gibbs : J’ai eu une séance de travail avec le garde des Sceaux il y a quelques semaines à Paris et j’ai en effet tenu – parmi d’autres sujets – à aborder la question de l’obtention pour notre territoire d’une prison. Un sujet qui inquiète visiblement beaucoup Louis Mussington dont je regrette la malhonnêteté intellectuelle, aussi permettez-moi de le rassurer : une prison pour Saint-Martin n’est que l’une des nombreuses priorités de mon mandat… Ce que je prône ? Une action publique cohérente et complète qui s’inscrive dans l’esprit et le respect du 74 : le 74, ce n’est pas moins d’Etat à Saint-Martin, c’est au contraire une présence renforcée de l’Etat sur l’île, pour une relation directe. Pour être clair : je veux moins de Guadeloupe à Saint-Martin, pour que Saint-Martin fonctionne pleinement. Je veux que l’on traite enfin Saint-Martin en Collectivité, pas en ex-commune de la Guadeloupe. Et c’est pour cela, oui, que depuis juin 2012, je travaille sans relâche à l’obtention d’une préfecture de plein exercice pour Saint-Martin par exemple, ou que je milite pour un vice-rectorat digne de ce nom… C’est aussi pour cela que, sur le plan judiciaire également, je souhaite une « chaîne » complète : une chambre détachée de Basse-Terre, un vrai service d’aide aux victimes, des audiences facilitées pour Saint-Barthélemy, de véritables leviers pour la prévention ET un établissement pénitentiaire à Saint-Martin… Je veux tout, je me bats pour tout avoir et je ne vais pas m’en excuser.
 
L’Etat semble avoir enterré le dossier d’une prison à Saint-Martin : pourquoi continuer à en faire l’une des priorités de votre mandat ?
 
Mais parce que ma demande est légitime ! D’abord, comme je viens de le dire, parce qu’un établissement pénitentiaire vient compléter, boucler, notre « chaîne » judiciaire…
Ensuite, parce que cette demande répond à un besoin : les affaires de Saint-Martin encombrent les tribunaux de Guadeloupe, une centaine de détenus de Saint-Martin est incarcérée en Guadeloupe aujourd’hui dans des conditions déplorables. Déplorables, oui, et oui, je suis bien placé pour le savoir ! J’ai été un membre très actif du groupe de travail sur les problématiques pénitentiaires ultramarines de Madame Taubira, je suis allé jusqu’à Mayotte pour faire le tour de nos prisons Outremer : qu’on ne vienne pas me dire que je ne connais pas les prisons de nos territoires et leur lot de misères et d’inhumanité !
 
Maintenant, se battre pour l’obtention d’une prison pour Saint-Martin, ce n’est pas ranger notre jeunesse dans la catégorie de « délinquants en devenir » ou je ne sais quelle autre ineptie… Parce qu’il faut pouvoir débourser au bas mot 400 euros l’aller-retour Pointe-à-Pitre/Saint-Martin – entre frais d’avion, d’hébergement, de taxi – … pas un de nos jeunes de Saint-Martin ne reçoit de visite de ses proches, qui n’en n’ont tout simplement pas les moyens, alors que l’on sait combien le maintien du lien familial est primordial pour la réinsertion.
 
Primordiales pour la réinsertion aussi, les actions de formations professionnelles ou de lutte contre l’illettrisme… : Louis Mussington, qui se fait le chantre de l’éducation quand il s’est illustré par son absence totale de travail quand il était président de la commission sur le bilinguisme sous la précédente mandature notamment – ignore-t-il que les détenus de Saint-Martin, bien qu’anglophones mais parce que Français, sont purement et simplement exclus des dispositifs de formations de Français Langue Etrangère en prison par exemple ?  
Je pourrais multiplier les exemples concrets qui justifient un établissement pénitentiaire sur notre territoire, et j’invite les « sachants » à travailler leur dossier avant de se répandre en communiqués nauséeux…
Je veux nos jeunes dans de grandes écoles. Je veux que la jeunesse de Saint-Martin puissent étudier, vivre, s’épanouir, travailler sur l’île… Je sais les maux qui conduisent une centaine d’entre eux derrière les barreaux aujourd’hui et je me bats pour que tout soit mis en place pour mettre un frein à ces situations. Ce n’est pas pour autant qu’il faut être coupé des réalités ou faire de l’angélisme populiste.
 
Pouvez-vous convaincre l’Etat de faire machine arrière sur ce sujet d’une prison pour St-Martin ?
 
Je ne sais pas si l’Etat reviendra sur cette question mais je sais que si l’on ne se bat pas pour faire bouger les choses, nous n’obtiendrons rien. Attentisme et résignation ne sont pas dans mon vocabulaire, Saint-Martin doit se donner les moyens de ses ambitions. J’ai même proposé au ministre de la Justice une alternative à la prison : l’application à Saint-Martin d’un article du code de procédure pénale qui permettrait d’incarcérer des prévenus 3 jours sur notre territoire, dans les locaux de la gendarmerie par exemple, dans l’attente d’un nouvel arbitrage sur notre situation. Voilà qui règlerait la problématique des comparutions immédiates, qui faciliterait l’exercice de la défense, qui permettrait aux victimes de se constituer, qui ferait faire des économies conséquentes… Je n’ai pas d’ « université » à vendre moi, je suis dans le concret et dans le pragmatisme.    
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