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Anne Laubies a pris ses fonctions à la préfecture des îles du Nord le 8 juin 2015. Un an après, la représentante de l’Etat nous a accordé un entretien pour faire le point sur certains des dossiers qui la mobilisent.

SMW : Vous plaisez-vous à Saint-Martin ? Quel bilan tirez-vous de cette première année sur notre territoire ?
Anne Laubies : Oui je m’y plais beaucoup ! Saint-Martin est extrêmement intéressant sur le plan professionnel. Cela implique des sujets très divers, parfois complexes sur les deux collectivités avec lesquelles les services de l’Etat travaillent en vrai partenariat. Je crois qu’on arrive à trouver les solutions les plus adaptées. Je suis arrivée juste après la visite officielle du président de la République, avec une feuille de route. Et il y avait quelques grands objectifs : la sécurité, la gestion de crise et des risques, et l’accompagnement des deux Collectivités sur les sujets évoqués avant la visite du président de la République. Je travaille beaucoup avec les deux COM, leurs services, les services de la préfecture de Guadeloupe, les services régionaux de l’Etat, le ministère de l’Outre-mer.
« Il y a eu un cadencement des projets »
Des dossiers ont avancé, comme la chambre détachée du tribunal, la sécurité, l’Education nationale où la COM a fait un vrai travail sur le Pôle d’excellence hôtellerie – tourisme et le Centre des langues. Des réflexions ont été menées toute cette année comme la création du foyer socio-éducatif. Nous avons aussi effectué un très gros travail sur le RSA, même s’il n’est pas abouti. Avec les deux collectivités, il y a eu un cadencement des projets. Nous n’avons jamais perdu de vue les dossiers auxquels les uns et les autres étaient attachés pour les porter et les défendre.
Depuis septembre 2015 et le départ de Mathieu Doligez, la préfecture des îles du Nord n’a plus de secrétaire général. Cela signifie t-il que l’Etat ponctionne les moyens accordés à nos territoires ?
En fait il s’agit d’un changement de type de poste. Jusqu’à présent il était tenu par un cadre A du ministère de l’Intérieur. Lors de réflexions avec le préfet de Guadeloupe et le ministère de l’Outre-mer, il m’a semblé que ce poste de secrétaire général devait être tenu par un sous-préfet, comme c’est le cas à Saint-Pierre et Miquelon ou à Wallis et Futuna. Il y a 50.000 habitants entre Saint-Martin et Saint-Barthélemy, ce qui le justifie. A la fin de l’année dernière, les ministres ont donc décidé de créer le poste de sous-préfet. L’appel à candidatures a été fait et sa nomination devrait intervenir dans les jours qui viennent. En fait ce n’est pas une question de moyens, mais de positionnement de l’Etat et de la préfecture sur les îles du Nord. Dix ans après le changement institutionnel, les évolutions se sont faites pour les collectivités territoriales et elles doivent se faire de la même manière pour l’Etat. J’ai été suivie dans cette analyse par les ministres des Outre-mer, de l’Intérieur et le préfet de Région : avoir un membre du corps préfectoral qui supplée le préfet naturellement c’est plus facile. On est sur une présence de l’Etat plus forte.
Déjà 6 homicides en partie française depuis le mois de janvier. Quel bilan tirer des 6 premiers mois de l’année 2016 pour la délinquance globale ?  
La question de la sécurité sur Saint-Martin est absolument essentielle. D’autant que l’île est binationale avec une frontière très poreuse. L’année dernière on a d’abord connu une augmentation de la délinquance générale avec un début d’année particulièrement difficile, même si globalement la tendance est baissière depuis plusieurs années. En 2015, la délinquance générale a quand même été en baisse de 2 % car la 2ème partie de l’année a été bien meilleure en termes de résultats que le début d’année. Pour la population je comprends que cela ne se voit pas toujours… Le président de la République s’était engagé sur des moyens supplémentaires, un nouveau peloton d’intervention de la gendarmerie est donc arrivé en août dernier.
« La délinquance reste à un haut niveau, impossible de dire le contraire »
Cette année la baisse de la délinquance se poursuit. Les atteintes aux biens – ou délits d’appropriation – chutent de 24% sur une année glissante. Sur les vols à main armée, la baisse est très nette : pour le premier trimestre 2016,  27 faits ont été comptabilisés contre 66 faits en 2015 sur la même période. Entre avril 2015 et avril 2016 les braquages baissent de 56%. Tout ceci ne veut pas dire que la délinquance n’est pas à un haut niveau. Elle reste à un haut niveau. Impossible de dire le contraire. En 2016 on est déjà effectivement à 6 homicides. Il y en a eu 6 en 2015, 8 en 2014 et 8 en 2013.
 
L’objectif qu’on s’est fixés avec le commandant de gendarmerie consiste à avoir une présence constante sur le terrain. J’ai demandé des patrouilles pédestres, d’aller dans les quartiers, afin que cette présence soit bien visible. Mais nous savons que malgré la présence terrain, rien n’est acquis. Il est donc important de continuer ce travail avec l’implication très forte des gendarmes mobiles et de la police territoriale.
 
Parallèlement nous travaillons avec la COM pour que les actions de prévention de la délinquance soient clairement identifiées. Par exemple, nous avons fait un vrai travail avec la Collectivité et le procureur de la République sur le CLSPD (conseil local de sécurité et de prévention de la délinquance, ndlr), mais aussi dans le cadre de la Politique de la Ville et avec le fonds interministériel de prévention de la délinquance, l’Ecole des parents… C’est travail absolument fondamental. La question de la sécurité c’est trois piliers : prévention de la délinquance, présence sur le terrain des forces de l’ordre, répression.
La hausse des cambriolages a été l’un des gros points noirs de l’année 2015. Est-ce que les dispositifs « voisins vigilants » et « vigi-commerces » annoncés sont opérationnels ?
Les cambriolages sur les locaux commerciaux nous ont vraiment posé souci, il y a eu une période assez difficile. Nous avons commencé un travail avec la CCI et mené une série de réunions avec la Collectivité. Les dispositifs n’ont pas encore abouti, mais ce sont des dossiers que je souhaite reprendre avec eux pour bien les travailler. Cela dit nous constatons une baisse très forte des cambriolages depuis le début de l’année, soit moins 51% par rapport à 2015.
L’année dernière l’Etat a injecté 100.000 € pour financer le ramassage des sargasses par les Brigades vertes. Ces algues commencent à revenir. Pourra t-on toujours compter sur le soutien de l’Etat et à quelle hauteur ?  
Depuis l’été dernier il y a eu des réunions très régulières entre la Préfecture, la Collectivité, l’association Centre Symphorien d’Insertion qui emploie les Brigades vertes. En 2015 je rappelle il y a eu en fait deux interventions de l’Etat : les 100.000€ dans le cadre de la convention avec la COM, ce qui a notamment servi à acheter un camion pour le ramassage et le transport des algues; et le recrutement des 20 agents de la Brigade verte, rémunérés à 90% par l’Etat et 10 % par l’ADEME. En tout ça représente une aide à hauteur de 200.000€ sur 2015, pour lutter contre les sargasses. Je précise également que lorsqu’il n’y a pas d’échouages, les Brigades vertes interviennent dans les quartiers, pour sensibiliser la population à des questions environnementales telles que le tri, la propreté.
 
Sur 2016 pour le moment rien n’est décidé. Mais le contrat des Brigades vertes arrive à échéance en septembre 2015 et nous sommes actuellement en train de mettre en place son renouvellement avec la préfecture de Guadeloupe, car elles ont démontré l’intérêt de leur mission. On se prépare à de nouveaux échouages d’algues, on a eu des alertes et j’ai déjà réuni le comité sargasses pour organiser le ramassage.
Quel rôle va jouer l’Etat dans le projet d’aménagement de la Baie de Marigot, qui mobilise beaucoup les élus, mais suscite aussi quelques inquiétudes ?
C’est un projet qui est porté par la Collectivité. L’Etat a lui un rôle de cadrage sur le volet environnemental, que nous avons déjà commencé à exercer. Un projet de ce type nécessitera des études d’impact, pour certaines très poussées, et l’avis de l’autorité environnementale, car il implique des dragages, des créations de terre-pleins, des constructions, ce qui relève de la loi sur l’Eau. Il y a tout un travail que nous sommes déjà en train de mener avec la DEAL Guadeloupe pour faire un rétro-planning sur l’ensemble des procédures qui devront être mises en œuvre afin que ce projet arrive à son terme, dans le respect des contraintes environnementales. L’Etat a donc un rôle à jouer sur le respect des textes et des normes pour que le projet puisse se faire, si c’est la volonté de la Collectivité.
De quels moyens disposent réellement Saint-Martin et sa population, pour lutter contre la propagation du Zika, virus à risque pour les femmes enceintes ? Pourquoi les pulvérisations d’insecticide n’ont plus cours comme ce fut le cas par le passé ?
Nous sommes en phase épidémique et on suit le Zika avec une très grande attention. Les pulvérisations, tous azimuts, ont été abandonnées, car les risques de pollution sont avérés et les insectes ont développé des résistances. Mais l’ARS est très impliquée dans la lutte anti-vectorielle et dans la lutte contre les gîtes larvaires. Sur le Zika, il faut cibler l’intervention. Dès qu’un cas est confirmé, immédiatement l’ARS se rend au domicile, inspecte les lieux, fait les nettoyages et pulvérisations qu’il faut. C’est une action beaucoup plus ciblée qu’auparavant, qui demande une intervention pratiquement individuelle et qui doit permettre d’éviter la propagation du virus. L’hôpital s’est aussi réellement mobilisé pour les femmes enceintes. Je rappelle néanmoins que pour le Zika, comme la Dengue et le Chikungnya, la première des actions est personnelle : mettre des golomines dans sa citerne, s’enduire de produit, c’est la responsabilité de chacun d’entre nous. Et l’ARS va continuer ses actions de sensibilisation pendant la période estivale.
La préfecture travaille t-elle réellement avec le côté hollandais pour harmoniser les alertes cycloniques afin d’éviter la confusion pour la population ?
Gonzalo a été un déclencheur dans cette réflexion. Car pour la population, il n’est pas compréhensible qu’on dise une chose d’un côté et une autre de l’autre. Il y a donc eu plusieurs réunions avec les collègues du côté hollandais afin d’avoir une gestion de crise commune, non seulement pour ce qui concerne l’alerte, mais aussi dans les outils. C’est d’ailleurs dans cet esprit que nous avons récemment inauguré un marégraphe.
« Nous travaillons avec Sint Maarten sur l’installation d’un radar météorologique »
Désormais nous travaillons avec Sint Maarten sur l’installation d’un radar météorologique qui sera situé côté hollandais, afin d’avoir une analyse commune de la situation. Météo France souhaitait en effet disposer d’instruments de mesure sur Saint-Martin. Je rappelle que nous Français, avons des procédures très anciennes, avec un système de gradation jaune, orange, rouge violet. Chacune de ces alertes est déclenchée en fonction des analyses climatologiques de Météo France. En revanche à Sint Maarten il n’y a pas ce système et ils se calent sur les informations du NHC. Nous n’avions donc pas la même lecture du risque, ni les mêmes procédures pour alerter la population. La nouvelle station météo sera un outil précieux.
La 2ème phase du Plan Séisme Antilles, dotée de 40 millions d’euros, vient d’être déclenchée. Que prévoit-elle pour Saint-Martin ?
C’est effectivement un effort de 40 millions d’euros pour la période 2016-2020, sur toutes les Antilles. Récemment nous avons reçu une mission interministérielle qui a rencontré tous les partenaires, dans toutes les îles. Il est demandé aux collectivités d’élaborer, pour la fin septembre, un programme pluriannuel afin de décliner localement ce plan séisme et de le budgéter. Il y aura des renforcements parasismiques pour les bâtiments publics (écoles, santé, logements sociaux, centre d’incendie et de secours…). Une autre partie des financements sera allouée à des formations pour les professionnels du bâtiment et des actions de sensibilisation pour le grand public. Nous avons déjà commencé, avec les deux collectivités de Saint-Martin et Saint-Barthélemy, à travailler.
Les élus n’ont pas masqué leur déception suite à la décision du Conseil constitutionnel relative au calcul de la compensation des charges. Mais la COM a aussi esté en justice afin de contraindre l’Etat à lui reverser les sommes relatives aux prélèvements encaissés sur les produits commercialisés par la Française des Jeux et le PMU. Soit 2,2M€ pour la seule période du 15 juillet 2007 au 31 décembre 2012. Dans le cadre du protocole d’accompagnement financier de la Collectivité, signé fin 2012, le préfet avait pris l’engagement de porter la demande de la Collectivité. Qu’en attendre aujourd’hui ?
Ce sont des dossiers, liés au changement institutionnel, que je suis avec une très grande attention. Nous travaillons vraiment avec la Collectivité de Saint-Martin sur ces sujets. La COM a effectivement engagé un certain nombre de contentieux contre l’Etat. Le rôle du préfet consiste à l’accompagner, à faire remonter au ministère les questions posées, à apporter des éléments d’information. C’est ce que qu’a fait mon prédécesseur et que je continue à faire très régulièrement. Concernant la Française des Jeux, le tribunal administratif est saisi, il faut le laisser décider.
Votre prédécesseur Philippe Chopin déplorait que les crédits européens disponibles pour Saint-Martin soient trop peu mobilisés. Sur les 69 millions d’euros attribués pour la programmation 2014-2020, les porteurs de projets sont-ils plus réceptifs ? Quelle est la part des fonds déjà attribués ?
Philippe Chopin évoquait le programme précédent. Sur le programme 2014-2020, et parce qu’il y avait cette expérience, nous n’avons pas été en manque de projets. C’est un programme dynamique qui avance bien, sur le FEDER comme le FSE. On est à 20% de crédits engagés, sur le FEDER comme sur le FSE. Il y a quelques gros et beaux projets bien lancés comme la STEU de Quartier d’Orléans et l’adduction en eau potable. Il y a aussi les petits projets que nous accompagnons au maximum.
« La demande de crédits européens traduit clairement le besoin d’investissement à Saint-Martin »
En 2016, deux ans après le début du programme, nous avons déjà des lignes budgétaires où il y plus de projets que de sous. On va se retrouver dans la situation inverse de celle qu’évoquait Philippe Chopin. Et c’est particulièrement vrai sur l’axe « développement des entreprises » du FEDER. Ça pose une vraie difficulté et il va falloir revoir l’équilibre du programme pour remettre de l’argent sur cet axe. Ce qui signifie une nouvelle discussion avec l’Europe. La demande de crédits traduit clairement le besoin d’investissement de Saint-Martin. Ça prouve un dynamisme et le besoin de financements européens.
La préfecture a lancé des appels à projets dans le cadre du Contrat de Ville 2015 – 2020 qui privilégie Sandy Ground et Quartier d’Orléans. Quels types d’actions ont été retenus ?
En 2016, 21 actions portées par 16 porteurs de projets sont financées, sur de la cohésion sociale, de l’insertion des jeunes, du développement économique des quartiers. Par exemple le Samu social, le bus santé de la Croix-Rouge, l’opération « My Quartier My Business » de la plateforme Initiative, des actions de prévention de la délinquance, de lutte contre les addictions, de réussite éducative… Ce qui représente 350.000 euros. Par ailleurs les services de l’Etat soutiennent fortement auprès des ministères, le projet de Mission locale qui doit remplacer l’AIO de la COM. Avec le projet de foyer socio-éducatif et les projets de l’Education nationale, tout ceci participe à la vie citoyenne et au développement de Saint-Martin.
Les bureaux de la préfecture doivent bénéficier de travaux et déménager temporairement. Quel sera le calendrier et où seront-ils relogés ?
C’est en fait un projet ambitieux qui va concerner la préfecture et l’ensemble des services de l’Etat implantés sur Galisbay. Il s’agit de réaliser des travaux de confortement parasismiques car c’est une obligation légale, ainsi qu’une extension limitée sur la partie qui reçoit les étrangers. Nous avons récemment lancé l’appel à projets pour le choix du maître d’œuvre et le premier jury de sélection doit se réunir cette semaine. Pendant les travaux, les bureaux de la préfecture seront installés dans l’ancienne caserne de gendarmerie à Concordia, dont une partie a été donnée à la COM en échange de l’ancienne bibliothèque pour la chambre détachée du tribunal. Ce bâtiment va être réhabilité, puis la préfecture y sera temporairement installée pendant les travaux sur le bâtiment du Fort Louis. Une fois les travaux terminés, la préfecture reviendra à la préfecture et les bâtiments rénovés de Concordia accueilleront les services de l’Etat aujourd’hui installé à Galisbay. Nous faisons en fait une triple opération, qui devrait durer quatre ans.
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