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Le Père Noël existe, nous l’avons rencontré au bout d’un sentier à peine carrossable où même un traîneau 4×4 hésiterait à s’engager.

Alexandre, c’est son nom « Alexandre-Lubin Hodge » précise-t-il. Si Alexandre peut sembler être un prénom connu de tous, Lubin l’est moins et lorsque l’on se penche un peu sur son étymologie on apprend que par ses origines latines on pourrait traduire cela par «loup», et cela va à ravir à notre homme car s’il existe des loups solitaires à Saint-Martin, il pourrait bien en faire partie.

Né il y plus de 70 ans, Alexandre-Lubin est un pur Saint-Martinois, un peu bourru mais accueillant, attachant et intarissable quand aux anecdotes qui ont ponctué sa vie, mais sa grande fierté ce sont ses deux filles qu’il a adoptées.

De ses ancêtres Normands, il a gardé le sens du relativisme, sans excès de langage, il ne prononce pas une parole en l’air, tout ce qui est dit est mûrement réfléchi. Ses aïeux Irlandais lui ont sans doute légué une certaine pudeur qui pourrait presque s’apparenter à de la timidité tellement l’homme reste humble dans ses propos.

Solide gaillard qu’il ne fallait certainement pas défier du regard il y a quelques années, il a maintenant la bonhomie rassurante de l’ancêtre à barbe blanche et il ne lui manque qu’une houppelande rouge pour jouer le Père Noël avec ses cheveux bouclés en bataille.

Mais voilà, ces derniers temps Petit Papa Noël n’a pas la tête à plaisanter car sa vie ne lui a pas réservé que de bons moments. Il ne décolère pas et cela fait 40 ans que ça dure…

En effet, quelques années après avoir effectué son service militaire (en Vendée où il apprendra la photographie pour laquelle il garde encore une grande passion), il achète en 1977 un terrain entre Grand-Case et la Savane et entreprend d’y construire sa maison où il réside encore aujourd’hui, ainsi qu’un immeuble de 8 appartements destinés à la location.

Pour ce faire, il lui faudra ouvrir une voie d’accès au travers la végétation hostile dégageant au passage d’énormes roches. Puis, comprenant que les services concernés ne lui fourniront ni l’eau ni l’électricité, il achètera et installera lui-même le réseau nécessaire à l’alimentation électrique des bâtisses, coût total : 19.000 dollars de l’époque auxquels viendront s’ajouter les frais administratifs divers soit 32.000 dollars au total, une fortune !

Il ne s’imaginait pas que bien des années plus tard, une puis deux puis plusieurs maisons allaient pousser le long du chemin se branchant sans vergogne à son réseau sans lui accorder le moindre dédommagement, pas plus que la commune de Saint-Martin n’a consenti à intervenir en sa faveur pour qu’il ait gain de cause pour que l’eau de la ville arrive jusqu’à sa porte. Sans eau courante, Alexandre n’a donc pas pu louer ses appartements flambants neufs et sans rentrée d’argent. Il n’a pas pu non plus rembourser le crédit qu’il avait contracté, son métier de plombier-entrepreneur dans le bâtiment ne lui permettant pas de faire face à cela, d’autant plus que certains commanditaires de gros chantiers sont souvent partis sans le rétribuer pour son travail et sans laisser d’adresse (tradition locale).

Huissier, procès, verdict : l’immeuble est réquisitionné par la banque et Alexandre a tout perdu. La sagesse de notre homme l’a rendu philosophe et il n’a que faire de ce passé peu glorieux, mais son sentiment d’injustice demeure et comme tout bon Père Noël qu’il est, il ne supporte pas que certains « petits enfants » reçoivent des cadeaux plus gros que les autres, sans parler de ceux qui n’en ont jamais eu…

Saint-Martin c’était « son » île, mais il ne la reconnaît plus et la complaisante nonchalance des services publics qui fait le charme des Antilles et dont on s’accommodait encore il y a quelques années, ne lui convient plus.

« Avant » dit-il « on pouvait vivre tranquillement sans beaucoup d’argent et sans problèmes, mais maintenant il faut payer des impôts et des taxes injustifiées, sans avoir aucune contrepartie. J’attends toujours qu’on vienne goudronner le chemin qui se détériore d’année en année. Un jour, je ne pourrais même plus sortir de chez moi ».

Les deux chiens qui lui tiennent compagnie montrent eux aussi des signes de lassitude et traînent la patte tels de vieux rennes exténués par une trop longue tournée. Et lorsque l’on demande à Alexandre-Lubin son désir le plus profond, il répond sans hésiter : « Prendre ce qu’il me reste et foutre le camp ! ».

On vous aura prévenu, bientôt à Saint-Martin même, le Père Noël n’existera plus…

Jean-Michel CAROLLO

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