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Tel Ulysse traversant le détroit de Messine, notre reporter a été attiré par les accents magiques et envoûtants du chant des sirènes, mais son navire ne s’est pas échoué sur les récifs et sans perdre le sens de l’orientation, il a réussi à entrer en contact avec une de ces divinités de la mer. 

Celle-ci n’est pas la fille du fleuve Achéloos et de la Muse Calliope, elle s’appelle Barbara et elle est née à Cassis, cité provençale des Bouches-du-Rhône célèbre pour ses calanques et son vin blanc. Barbara y a grandi, non loin de la mer qui allait vite devenir son terrain de jeux préféré. 

Très jeune, délaissant les garrigues peintes par Georges Braque et Raoul Dufy, elle plonge déjà du haut des falaises et s’aventure même parfois sous les blocs de calcaire pour y découvrir des cavernes sous-marines oubliées, habitées seulement par quelques rascasses malicieuses. 

Sans l’encourager vraiment, ses parents la laissent toutefois faire son apprentissage de nageuse et apprivoiser l’élément liquide qui ne la quittera plus. Il faut dire que son beau-père a tout de même largement contribué à cette éducation improvisant parfois des exercices hors du commun. “Lorsque nous sortions en bateau, une fois arrivés au large, il me prenait dans ses bras et me jetait par dessus bord, le but du jeu étant de rattraper un cordage qu’il me lançait ensuite afin de pouvoir remonter sur le pont le plus rapidement possible”, nous explique Barbara en se remémorant ses souvenirs et l’on peut voir le bonheur de l’enfance remonter à la surface dans ses yeux qui brillent. 

Un beau jour de 1984, toute la famille traverse l’Atlantique afin d’effectuer le convoyage d’un catamaran laissé à Saint-Martin, l’île ne ressemble en rien à ce que nous connaissons aujourd’hui et tout ce petit monde est séduit par sa beauté sauvage et ses paysages où le tourisme de masse ne règne pas encore en maître. Bref… le retour est déprogrammé, Barbara à 16 ans et elle ne repartira pas de sitôt. 

Son amour de la mer et des poissons ne la quitte plus, les pique-niques dominicaux sur les plages désertes sont prétexte à aller nager et plonger toujours plus loin et elle développe alors une technique d’apnée bien à elle qu’elle pratique encore aujourd’hui. C’est à cette période qu’elle découvre l’usage de la mono-palme très peu répandue (importée en Europe par des sportifs russes). Ce moyen de propulsion aquatique la séduit totalement, elle ne s’en sépare plus même lorsque l’heure de repartir pour la métropole sonne après 10 ans d’insouciance saint-martinoise. 

Un mari, un fils et un métier… la voici qui s’installe dans sa ville natale pour y travailler le bois, le fer ou la pierre et créer de fabuleux objets destinés à la décoration, elle ouvre une boutique dédiée à son art tout en se gardant des moments privilégiés pour aller nager régulièrement, mais la Méditerranée ne la fait pas rêver, pas plus que l’Atlantique d’ailleurs alors elle entame une série de voyages à travers les océans et les mers du monde entier. Elle découvre les Seychelles, Madagascar ou l’Île Maurice ou “tout est plus beau, les fonds sont magnifiques et les poissons ont mille couleurs, l’océan Indien c’est le top du top”, selon elle. Mais son cœur est à Saint-Martin et elle ne tardera pas à y revenir car c’est ici que ses émotions aquatiques sont les plus fortes. 

La pratique de la nage avec une monopalme est un vrai sport et si cela peu paraître gracieux et facile, il faut fournir des efforts pour parvenir à une maîtrise complète de la discipline et Barbara ne se ménage pas, elle fait du ski ou du jogging pour garder une souplesse et le souffle nécessaire. “La technique de la palme peut s’apparenter à la nage papillon”, dit-elle “avec cette incroyable sensation de glisse et de fluidité, d’où l’idée de la queue de sirène qui m’est venue un jour qu’on m’avait comparée à cette créature mythique”.  

Désormais parée de son fourreau de fibres, elle nage sur toutes les plages de l’île et dans les piscines privées pour le plus grand plaisir de nageurs admiratifs qui se laissent vite tenter par un essai. Petits et grands, jeunes et moins jeunes, hommes ou femmes, nager comme une sirène n’est pas seulement réservé aux belles jeunes filles des côtes sauvages et tous sont unanimes pour dire que c’est une expérience à vivre et à revivre. 

Barbara donne donc des cours pour devenir sirène (mais oui, c’est possible), en piscine pour les débutants et directement en mer pour les nageurs confirmés. 

Elle aimerait pouvoir former une équipe pour présenter de véritables shows aquatiques avec musique et chorégraphie, mais les critères de sélection sont ardus et pour le moment, elle se contente d’exhibitions pour des fêtes privées ou des anniversaires. 

Résidente de la Baie Nettlé, vous pouvez la voir régulièrement effectuer ses volutes dans le bassin de l’hôtel Mercure, tôt le matin, puis elle part au hasard dire bonjour à ses amies les tortues au large de Tintamarre ou dans les eaux claires de Pinel. “Je ne reste jamais très longtemps hors de l’eau, il m’arrive souvent de rentrer en pleine nuit (Barbara est une fêtarde) et d’enfiler ma palme pour aller nager un peu avant de dormir”. 

Elle se désole toutefois de constater que les fonds Saint-Martinois sont loin d’être propres et ses retours sur la terre ferme se font souvent avec les bras chargés de canettes, de sacs plastique et divers détritus car notre sirène est écolo et elle regrette amèrement le temps ou le béton n’avait pas encore jeté son dévolu sur les plages et au-delà, faisant fuir les oiseaux et réduisant les bancs de poissons à peau de chagrin. 

“J’aime Saint-Martin au plus profond de moi-même mais je suis triste de la voir se détruire peu à peu, il faut prendre conscience de cela et réagir rapidement, sinon le sentiment de liberté que l’on éprouve en nageant tel que moi aura vite fait de disparaître à tout jamais”. Barbara a raison, il ne faudrait pas que cette histoire se finisse en queue de poisson…

J-M. C.

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