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NDLR : Il y a au niveau de la sphère médiatique locale d’étranges synchronicités spatio-temporelles qui amènent parfois un sentiment de redondance, nous ne nous attarderons pas, notamment au regard de la profondeur des sujets… pas de volonté de sensationnel, pas de UNE, pas de voyeurisme, juste le témoignage d’un homme qui a accepté courageusement de se prêter à un exercice de sincérité qui lui sera peut être bénéfique dans sa trajectoire chaotique.
Ce n’est plus à démontrer, les strates sociales ne se mélangent que peu et la transversalité est une qualité trop rare pour qu’elle prédomine.

Mardi matin, autour d’un café, nous avons eu la chance de croiser un homme. Vous le croisez aussi, régulièrement, forcément…

Il a pleinement conscience de ce qu’il véhicule, il sait qu’il incommode, insupporte, il sait les injures, les regards… Il sait sa marginalité, il sait son addiction. Mais plus que tout, il sait que pour survivre encore, il lui faut être aussi transparent que possible. En cela, nous, la société, participons à sa lente mais implacable déshumanisation… d’ailleurs, à notre premier contact, c’est un mélange de surprise et de crainte qui passera dans ses yeux.

Son histoire est déjà trop longue et elle débute à Saint-Martin en 1996. On se demande régulièrement comment ils arrivent ici. Pour lui c’est assez simple… originaire de Toulon où la drogue a déjà pris le pas sur la réalité, le manque l’amène à “casser une pharmacie” pour y trouver les opiacés dont il a “besoin”. La justice le condamnera et c’est pour échapper au contrôle imposé par la “conditionnelle” qu’il posera le pied à Saint-Martin, y trouvera un emploi, un logement. Ces deux garde-fous lui permettent une certaine maîtrise de sa dépendance. En 2002, au détour d’un déplacement à Saint-Barth, il découvrira en présentant son passeport qu’il fait l’objet d’un mandat d’amener pour s’être soustrait à ses obligations… et c’est là le début d’une descente qui dure depuis 16 ans : passage par Basse-Terre, puis la prison en métropole… et la drogue, toujours, sous ses formes maîtrisées ou illicites.

“Je suis revenu à Saint-Martin, c’était sans doute une erreur mais l’accès aux substituts en métropole est de plus en plus compliqué et ma dépendance est telle que je ne peux avancer si je ne prends rien et à Saint-Martin tout est accessible et à très bas prix… l’héroïne, la drogue que je prends le plus facilement, me coûte $5 par jour et s’il n’y en a pas sur l’île, le crack est partout.”

C’est un moment compliqué pour nous, ce monde nous est connu mais lointain voire volontairement lointain… “Je sais que je suis dans un cercle vicieux, mais le manque a des effets physiques terribles, si je ne trouve rien à prendre, je ne peux même pas marcher ou manger… et il faut que je marche pour pouvoir manger. Dormir est aussi un souci, il faut que je me mette en sécurité car dans ce monde, on se fait braquer pour un mégot de cigarette. J’avais un téléphone, je n’en ai plus. On ne peut pas dormir avec du cash dans les poches, il faut avoir tout dépensé avant. Je cherche à me mettre loin de tous les marginaux, de m’en protéger, ma seule chance est de ne pas avoir le cerveau complètement brûlé. Je me souviens encore que j’ai un CAP de paysagiste, un autre de soudeur, un niveau BEP maintenance des systèmes électromécaniques…”.

Il est des réalités qui viennent en butte avec l’humanité dont on se drape avec un naturel déconcertant, drap qui ne résiste pas à ce témoignage. “Depuis quelques temps, c’est un peu plus calme, mais avant, il y avait des descentes régulières de gens qui voulaient simplement casser du cracké, parce que notre présence nuit, je le sais… je le sais parce que j’ai failli perdre un œil.”

Aujourd’hui, entre substituts et accompagnement de Liaisons Dangereuses, entre héroïne et crack, la seule volonté de notre interlocuteur est de pouvoir rentrer chez sa maman, malgré ses 45 ans, pour y retrouver un cadre et “sa voiture”, parce qu’il sait pertinemment que sans un accompagnement de tous les instants, il n’est pour lui aucune issue positive. Puis un emploi, un logement… Cette idée, il semble l’avoir vissée au corps et si une période de manque lourde ne l’avait pas amené à rater son vol de retour en octobre 2016, il serait peut être ailleurs… mieux qu’ici. Il tente d’ailleurs d’entamer un parcours administratif en ce sens.

Quoiqu’il en soit, nous aurons nous le plaisir de le saluer en lui lançant un simple “Bonjour Lionel” et c’est peut être là la base d’une humanité qui refuserait l’exclusion. I.R.

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2 Commentaires

  1. Un tel article relève du chef d’œuvre de la littérature.
    Le sujet est très rarement traité ce qui relève encore sa qualité.
    Que des commentaires positifs sauf celui de David que je plains de toutes mes forces…
    J’ai 74 ans, 5 enfants, 6 petits enfants, j’affirme que nul n’est à l’abri d’un tel drame pour l’un des siens et je sais de quoi je parle, j’ai frôlé la catastrophe pour l’un des miens…
    Je n’irai pas jusqu’à souhaiter que cela lui arrive pour qu’il comprenne… la vie, peut être, s’en chargera !!!
    Quand à Lionel, c’est le pus important, il serait bon de cotiser pour lui payer son voyage, ce serait en plus un geste d’amour à l’égard de sa pauvre maman.
    Michel TRAPPLER

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