Ce papier, je vais l’écrire à la première personne tant il m’ennuie. Pas parce qu’il va responsabiliser toutes les strates de notre société mais juste parce qu’il ne devrait pas exister.

Marie, nous l’appellerons Marie, est née à Saint-Martin en 1983, son acte de naissance en atteste… Pour autant comme beaucoup de familles aux racines dispersées, elle suivra sa scolarité à Sint Maarten, puis aux USA et enfin en Haïti, dans le sillage des déplacements de sa maman.

A l’issue, c’est le retour à Saint-Martin en 2001 et l’ultra classique course aux “papiers”, la difficulté de faire valoir le droit du sol, les permis de séjour successifs, 15 ans de solutions à l’emporte pièce et d’un style de vie sans projection, sans réponse claire… rien de bien original jusque là, une problématique que partagent quelques centaines voire quelques milliers de personnes localement.

Pour autant, son témoignage ennuie et contraint à ne pas fermer les yeux sur ce procédé de banalisation qui entoure ces problématiques de nationalité, d’immigration, de papiers.

La file d’attente aux services des étrangers, elle la connaît bien… le préposé de l’époque, elle le connaît tout autant au point qu’in fine celui-ci lui indiquera qu’il n’est plus nécessaire de venir, qu’il la contactera directement. Il le fera effectivement, pour lui proposer un rendez-vous dans un vaste hôtel pour “régler ce dossier”. Benoîtement et avec la naïveté des gens aux abois, Marie se rendra au rendez-vous, mais, n’ayant pas le permis de conduire, elle s’y fera accompagner par une amie. Le préposé se dédiera alors face à la présence de ce témoin potentiel et lui fermera définitivement l’accès aux services concernés. Mais ce ne fût pas la seule conséquence :
Marie fait maintenant l’objet d’une procédure de reconduite à la frontière. Un peu plus lucide vis à vis de la démarche, c’est en prenant attache des services de Guadeloupe qu’elle parviendra à ne pas subir ce déracinement.

Mais ceci n’est qu’un épisode, le temps passe, son fils resté en Haïti grandit, et elle ne parvient toujours pas à régulariser sa situation. L’idée de quitter Saint-Martin germe et fait sa place. Les réseaux existent et sont bien connus de la strate de la société qui est la sienne. La destination classique est Saint-Thomas où un système de reconnaissance du statut de réfugié existe avec une relative souplesse, tremplin vers les US, le prix est de $4500 mais Marie sait qu’il y aura comme toujours un “léger” surcoût puisque le passeur ne la déposera pas à St Thomas mais sur une petite île au large où un autre passeur viendra délicatement lui faire les poches avant de consentir à l’amener à bon port. Au pied du mur, elle ne fera néanmoins pas ce choix pour un motif qui peut sembler enfantin… elle ne sait pas nager. De plus, les échos relatifs à la vulnérabilité des femmes et à ce qu’elles subissent sur cette île sont nombreux.

Alors Marie bosse et il n’y a pas d’autre mot : jamais elle n’a été inactive, enchaînant les employeurs et les métiers dans la restauration essentiellement, souvent hors cadre légal mais pourtant parfaitement visible. Aujourd’hui, elle dispose d’un contrat de travail, un CDD, après 15 ans de résidence, de déclaration d’impôt. Ce n’est toujours pas suffisant visiblement pour que le miracle de la régularisation opère mais c’est une avancée. Début de journée à 4h dans une belle enseigne hôtelière, fin de journée à 13h, et les extras, un peu de service pour des sociétés de catering, un peu de ménage évidemment… Bref, des journées de 14h minimum.

Et puis il y a octobre 2016 où des soucis familiaux lui imposent un aller-retour Haïti qu’elle ne peut naturellement financer. Mais la société, ou cette strate en tous cas, est bien faite ; une “amie” ayant réussi un beau mariage intégratoire, de celles qui lui veulent du “bien”, la rabattra vers un usurier qui est disposé à lui prêter la somme de 500€.

A son retour d’Haïti, elle débute les remboursements et se rapproche donc de Bob, l’usurier. Elle avait bien entendu le taux annoncé par ce prêteur : 10%… ce qu’elle n’avait pas contre pas intégré, c’est que ces 10% s’entendaient à la semaine. Depuis octobre, Marie travaille encore un peu plus pour rembourser 210€ mensuels à cet homme charitable, le capital lui, elle ne peut toujours pas le rembourser et ne le pourra pas avant des années.

L’immigration… sa gestion au quotidien, mais aussi sa gestion dans le respect d’hier, au temps où les bras manquaient et ceux du territoire étaient plus qu’ouverts. L’immigration… une problématique que l’on aborde forcément sur un axe politique bien utile en terme de électoraliste mais dont le volet humain échappe un peu au débat.

Le confort du “C’est pas moi c’est l’état” face au non moins confortable “Le traitement se fait ici comme ailleurs sur tout le territoire de la république”… L’immigration… celle que l’on stigmatise, celle dont il serait pratique de se débarrasser mais qui dans les faits participe de l’enrichissement de certains dont “l’esprit entrepreneurial” ne laisse que peu d’espace à l’humanité.

Entre marchands de sommeil, passeurs, rabatteurs, usuriers, employeurs indélicats… Marie et ses pairs n’auront pas le temps de lire ce témoignage, elle doit bosser… d’autres ne le liront pas non plus car “en campagne”, et les mauvais sujets, il vaut mieux les éviter.

IR

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