Mon enfant,

Il y a bientôt 20 ans, tu naissais ici à Saint-Martin au milieu du joyeux bazar de ce qu’on appelle désormais l’ancien hôpital.

Entourée d’un personnel et de nouvelles mamans aux origines multiples, tu faisais ton entrée dans un monde où l’égalité entre les sexes, les religions et les cultures allaient vite devenir le socle de nos vies futures et où la vigilance contre toutes les formes de communautarisme serait le lot quotidien des malheureux qui n’avaient pas la chance de vivre ici.

Du moins le croyions-nous !

Ta venue fut un bonheur intense pour Maman et moi. Tes frères, un peu dubitatifs quant à notre joie tout juste contenue, voyaient arriver la concurrence d’une petite sœur sujette à toutes les attentions, tous les câlins et avec qui ils allaient devoir partager.

Comme eux, tu as été élevée dans le calme et la sérénité d’une antre familial où, en plus des obligations scolaires, nous t’apprenions le respect des usages et des réalités de la terre d’accueil où nous avions choisi, avec Maman, de poser nos valises après de longs et enrichissants séjours en Asie ou en Afrique.

Tu devais avoir 12 ou 13 ans quand un jour, au retour de l’école où le sujet avait dû être abordé, tu nous demandas si le fait d’être née à Saint-Martin faisait de toi une Saint-Martinoise. C’était une question piège, crois-moi ! Non pas parce que j’y trouvais plusieurs réponses mais parce qu’il fallait en trouver une qui soit soluble dans le vocabulaire d’une enfant et qui, par ailleurs, ne devienne pas le sujet récurrent des conversations de cour d’école où les gamins répètent “bêtement” ce qu’ils entendent de la bouche de leurs parents et qui indique les courants de pensée d’alors, même si, à cette époque, ils s’exprimaient encore sous cape…puisqu’en grande contradiction avec l’idée de Friendly Island.

A ta question, je ne trouvais fondamentalement que d’autres questions en retour. Pas très satisfaisant, j’en conviens… Mais, vois-tu, si je devais exprimer ma pensée aujourd’hui je crois que je la résumerais en détournant l’adage qui veut que “l’on peut rire de tout mais pas avec tout le monde” et je te dirais que “tu es certainement Saint-Martinoise mais ça dépend pour qui !”.

Nous en avons reparlé hier quand, du haut de ton mètre soixante-quinze et planquée derrière ta tignasse blonde, tu m’interpellas sur les discours qui nous sont servis depuis peu en prévision des élections territoriales et qui, tous sans exception, convergent en matière d’emploi vers une préférence «Saint-Martinoise»  à l’embauche dans les entreprises et le secteur public.

Bien sûr, je t’ai épargné le caractère tout à fait anticonstitutionnel de cette mesure si elle se confirmait, mais en ces temps où Saint-Martin semble vouloir se démarquer d’un monde presque sans frontières, je n’ai pas voulu non plus te répondre, une fois de plus, une ânerie.

Non, mon enfant, tu n’es pas au sens où ceux qui voudraient nous gouverner le pensent, une Saint-Martinoise. Si tes origines étaient autres, tu aurais pu passer entre les mailles du filtre communautaire qui hante l’esprit de nos élites en mal de légitimité autochtone.

Alors, puisque la chance a fait que tu peux demain aller tenter l’aventure de la vie ailleurs, fais-le sans hésiter mon enfant et n’attends pas que la grâce touche les hurleurs, les incultes et les populistes qui ornent nos gazettes ou empoussièrent nos tympans.

N’oublie jamais cependant ce que nous t’avons appris. Vois et embrasse le monde, enrichis-toi de ses différences et de ses couleurs et si, un jour, “un vrai Saint-Martinois” vient chercher un boulot dans l’entreprise que je te souhaite de créer bien vite et bien loin, sois amnésique des sombres pensées qui limitent ici le champ des possibles, honore les préceptes que nous t’avons enseignés et ouvre lui ton cœur.

Jean Lecoutre

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