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Toutes les semaines (ou presque), je dresse le portrait d’un personnage plus ou moins connu de Saint-Martin. Sans distinction d’âge, de couleur, ni de condition sociale ou professionnelle, ceux qui se plient de bonne grâce à cet exercice ne répondent pas à un questionnaire type. Il s’agit plutôt d’une conversation à bâtons rompus entre nous et chacun d’eux est libre de raconter des tranches de sa vie comme bon lui semble. Les rencontres sont toujours passionnantes pour moi comme pour les lecteurs du St-Martin’s Week qui découvrent parfois avec étonnement la face cachée de mes “invités”.

“Later my friend, we have time”…

Ceux qui me lisent ont pu remarquer qu’il pas dans mes habitudes de m’immiscer dans le récit, mais cette fois ci fera exception. En effet, ce portrait je ne l’ai jamais fait, même s’il était bien prévu qu’il paraisse un jour dans nos colonnes. Mais voilà, la triste actualité m’oblige aujourd’hui à précipiter les choses, car voici à peine 4 jours que David Gozal nous a quitté à la stupéfaction générale sans avoir eu le temps de me raconter sa vie, comme nous l’avions envisagé, et il m’avait dit : “Later my friend, we have time”…

Enfin, de la musique quoi !

La première fois que j’ai rencontré David, il chantait sur la place du village de la Baie Orientale. Son timbre de voix et son répertoire m’ont tout de suite conquis, il faut dire que cela sortait un peu de l’ordinaire, avec de nombreux morceaux des années 70’s et 60’s voire même 50’s, bref tout ce que j’aime,  du rock à la country-music en passant par le doo-woop et le jazz parfois teinté d’un soupçon de reggae. Ni zouk, ni rap et encore moins d’un quelconque hip-hop… enfin de la musique quoi !

La vie d’artiste …

Dans son éternelle chemise hawaïenne, tenant fermement en main son vieux micro Shure 55, David enchaînait les tubes le sourire aux lèvres avec une aisance rare, d’une voix toujours juste et bien placée, non sans un certain sens de la mise en scène : jamais il ne chantait une chanson d’Elvis Presley sans avoir revêtu sa veste à paillettes et ses lunettes de soleil dorées, pas un tube de Bob Marley n’était entamé sans qu’il soit coiffé du bonnet rasta avec les fausses dreadlocks, mais le clou du show c’était bien sûr les coups de fouet qui accompagnaient immanquablement les morceaux de Johnny Cash, qui comptait sans aucun doute parmi les chanteurs préférés de David.

L’Angleterre, son berceau

Né en Angleterre au début des années 60, il avait été bercé par les chansons des Beatles et des Kinks avant que l’arrivée des punks et du reggae ne bouleverse son adolescence et lui inculque le virus de la musique à tout jamais. Créateur d’un groupe de rockabilly, un retour aux sources et une curiosité sans cesse insatisfaite avait fait de lui un grand connaisseur de la musique pop-rock de la seconde moitié du XXème siècle. C’est sur ce sujet que David et moi avons eu des conversations passionnées à plusieurs reprises, avant qu’il ne commence son show ou pendant une pause entre 2 sets. C’est comme ça que j’ai appris à le connaître (un peu) et à l’apprécier (beaucoup), semaine après semaine et le projet de lui “tirer le portrait” dans le journal est né ainsi, remis sans cesse à plus tard car il fallait remonter sur scène pour chanter Sinatra ou l’incontournable Jimmy Buffett qu’il affectionnait particulièrement, tout comme les Eagles (mais sans jamais interpréter Hôtel California car en musicien respectueux, il ne touchait pas aux vrais chefs d’œuvre dont on sait que seule la version originale mérite d’être écoutée).

If it’s too loud, you’re too old

Chanter sur une place entourée de restaurants où les clients apprécient l’animation musicale mais aspirent à dîner tranquillement n’est pas chose aisée; c’est pourquoi David était régulièrement prié par les gérants des établissements de ne pas trop monter le son au grand regret des vrais amateurs de rock. Parfois, il se laissait tout de même aller à enflammer l’assistance avec une série de hits tels que Great Balls of Fire, Blue Suede Shoes ou Tutti Frutti avec quelques décibels supplémentaires et tant pis pour les oreilles trop sensibles (If it’s too loud, you’re too old).

D’une nature généreuse comme le sont tous les entertainers professionnels, il chantait volontiers un titre que le public lui réclamait, et j’ai le souvenir d’un soir où il m’avait invité à l’accompagner à la guitare lors d’un Folsom Prison Blues endiablé.

Saint-Martin pour se mettre en scène

Arrivé à Saint-Martin il y a plus de 30 ans, David Gozal en avait fait sa seconde patrie. Son fils Joshua encore adolescent à ce jour, a toujours vécu ici à ses côtés, et si le métier d’artiste ne lui apportait peut-être pas tout le confort nécessaire, pour rien au monde il n’aurait changé son mode vie, profitant de l’instant présent sans souci du lendemain comme tant de musiciens savent si bien le faire ; mais sans pour cela brûler la mèche par les 2 bouts, trop heureux à l’idée de pouvoir monter sur scène dans les jours à suivre.

Vendredi 7 Juillet, il a donné sans le savoir son dernier concert sur la place du village de la Baie Orientale, là où je l’ai rencontré la première fois, et j’aurai tant aimé de pas avoir à écrire cette phrase qui revêt aujourd’hui un caractère trop empreint de stupidité : La boucle est bouclée. Dave, il nous restait encore de belles chansons à chanter ensemble dont quelques unes nous laissent un goût amer, mais à quoi bon…

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