Ce rapport du Préfet Gustin résultant de multiples consultations et d’un travail actif de son auteur, devait et doit constituer la trame et la référence du programme de reconstruction.

On y attendait forcément autre chose

Il devait traduire les engagements de l’Etat, les termes du partenariat Collectivité/Etat, les orientations techniques, sociales, économiques que le Gouvernement et la Collectivité avaient négociées pour mettre en œuvre la reconstruction et la relance économique de notre territoire.

La lecture du document et son analyse nous interpellent et nous interrogent très fortement sur la perception et l’image perçue outre Atlantique de Saint-Martin et de ses résidents.

En réalité, ce rapport manifeste la philosophie, la conception de l’action publique en général et pour Saint-Martin.

Toute évolution, toute relance économique, toute reconstruction semble devoir reposer sur une idée simple : la règle, la loi, la prédominance de l’Etat et des services !

Un état plus fort…

La première mesure au sommaire du rapport traite du renforcement des services de l’Etat pour assurer notamment un contrôle de la légalité plus poussé… Cela signifie-t-il que l’Etat ne se serait pas donné les moyens d’assurer son rôle depuis des décennies et que la gestion de la Collectivité s’est affranchie des règles de la République ?

Tous des incapables !!!

La deuxième orientation relève de la même analyse, du même regard de la nation à notre endroit, à savoir la difficulté, voire l’incapacité des élus locaux et de la Collectivité à assurer leurs missions notamment dans la mise en œuvre d’une gestion opérationnelle de l’après cyclone, avec en filigrane à travers l’exemple de la partie hollandaise, le risque de corruption etc etc… Or, les élus locaux n’ont guère de leçons à recevoir en la matière si l’on se réfère au piètre spectacle que nous impose la classe politique nationale.

Pour tenter de comprendre le rapport, à défaut d’y adhérer, il faut l’interpréter au second degré et le lire à travers l’imagerie et la réputation qu’ont fabriquées à la fois certains médias et différentes autorités de Saint-Martin au fil du temps.

Nous vous avons entendu… mais pas écouté

La solution et l’essence de la reconstruction ne pourraient donc se réaliser qu’à travers le prisme de l’Inspection des Finances ou autres structures qui elles seules sont en capacité de bâtir ou définir un mode de développement et l’avenir de l’île… ils seraient les uniques promoteurs d’un développement durable…

Les acteurs économiques, sociaux, voire politiques locaux ne seraient pas en mesure de déterminer leur avenir ou de conceptualiser un mode de développement, de bâtir une planification et un programme. Tout cela ne semble devoir passer que par la plume de l’Etat, qui possèderait en la matière la seule légitimité… celle du peuple n’a visiblement pas de sens, nous entamons une nouvelle ère, celle de la démocratie confisquée.

Les dégâts ? Surtout dus aux mal-façons…

Dans ce document, une longue liste de recommandations sur l’urbanisation, la politique d’aménagement etc… avec cette affirmation répétée : les dégâts subis par l’île ne sont pas les conséquences d’un phénomène d’une violence extrême mais sont liés à la qualité de la construction, à l’absence du respect des normes, bref à notre amateurisme et incompétence…

Rappelons ici que les dégâts causés par le cyclone Luis étaient eux aussi bien réels à une époque où la politique du logement, l’aménagement du territoire, la protection du littoral, la gestion du réseau pluvial relevaient  alors de la compétence de l’Etat. Certes, le territoire a depuis accueilli et subi une immigration non contrôlée et non maîtrisée. Mais cette compétence relève aussi du portefeuille de l’Etat.

Où dans ce rapport l’Etat assume-t-il les conséquences de son irresponsabilité fusse-t-elle passée ?

La communauté saint-martinoise a dû “intégrer”, prendre en charge vingt mille nouveaux arrivants en 20 ans… Quel autre territoire de la République aurait accepté un tel afflux de population ?

L’habitat spontané et insalubre existe sur tous les territoires d’outremer et dans d’autres proportions qu’à Saint-Martin, mais ici, nous savons quelle en est l’origine : une explosion démographique qui a dépassé l’offre de logement. Pourquoi l’île n’a-t-elle pas bénéficié plus largement des projets de restauration urbaine ou des lignes budgétaires au titre de la réhabilitation de l’habitat insalubre alors que la commune à l’époque avait déjà sollicité l’Etat ?

Certes, une redéfinitions des normes s’impose, comme une refonte profonde de la politique d’aménagement du territoire, mais cela suppose et mobilise des ressources conséquentes…

Poudre aux yeux…

La population de Saint-Martin, les socio-professionnels attendent de l’Etat et de la Collectivité des réponses concrètes, des engagements et des actions d’urgence. Près de trois mois après Irma, quelles sont les mesures effectivement prises, quel sont les projets, quelles sont les dispositions prises pour limiter le choc social qui s’annonce ?

L’annonce d’une dotation de 50 Millions d’euros pour 2018 pour compenser les pertes de ressources fiscales et assurer le fonctionnement de la Collectivité, le moratoire partiel sur les charges sociales pour les entreprises, la carte de crédit Cohésia pour ceux qui sont le plus dans le besoin…

Protocole opaque…

La Président de la Collectivité a signé un premier protocole, puis un second dans la lignée du premier et dont nous ne connaissons d’ailleurs ni la nature, ni les termes exacts alors que la règle démocratique voudrait qu’en la matière leur contenu puisse être porté à la connaissance de la population… Nous sommes dans l’action médiatisée et l’image. Une telle démarche ne peut suffire à répondre aux besoins et aux aspirations de la population.

La communauté saint-martinoise est en quête d’espoir, de lisibilité quant à son avenir, quant aux engagements que l’Etat mettra en oeuvre pour reconstruire le territoire.

Tout cela manque d’immédiateté, d’efficacité et semble très chronophage

Au-delà des discours, missions et florilège de messages de sympathie, se dessine une autre réalité, celle d’une population qui revendique le droit à la reconstruction des services de base d’une collectivité que sont l’alimentation en eau, son traitement, l’accès aux écoles, aux bâtiments publics, avec une claire définition des moyens nécessaires. Or, la réponse incluse dans le rapport en question refuse le droit de tirage, la dotation globale au profit d’une étude “au cas par cas”.

Serions nous une communauté sans gouvernance, sans expertise, dans l’impossibilité de définir par ses propres moyens le plan de reconstruction et la gestion de ses maigres ressources ?
Comment la majorité territoriale et la Présidence peuvent-elles accepter de telles conditions ?

Assistance ne signifie pas inexistence de l’assisté…

La reconstruction des services de base ne requiert en aucun cas de nouvelles études, elle peut s’appuyer sur les schémas existants et l’expertise des professionnels sur l’île ou en Guadeloupe. Il s’agit simplement de définir les moyens, les ressources et de bâtir un échéancier.

Pouvons nous accepter les tergiversations, interrogations, et hésitations des autorités publiques ? Nous ne sommes pas encore au temps de la projection, et encore moins de la conception à long terme, nous sommes encore dans la gestion de l’immédiat et du futur à court terme… trois mois après l’évènement !

Les sinistrés, les chômeurs, les élèves, les entreprises, les commerçants veulent retrouver une vie normale et/ou relancer leur activité, la définition du développement durable n’a guère de sens pour celles et ceux qui veulent retrouver une vie décente.

L’utopisme ne permet pas de répondre aux nécessités du présent

Il est utopique de leur faire croire que notre développement repose sur une offre touristique qui sera différente de celle qui existait antérieurement ou de celle de la partie hollandaise qui maîtrise le port, l’aéroport, l’ensemble des infrastructures qui garantissent la fréquentation touristique. La partie française a été pendant des années la cité dortoir de la partie hollandaise, elle le sera à nouveau si nous ne développons pas une politique touristique sur des fondements communs.

La définition d’un plan d’urgence s’impose, avec une allocation de moyens et de ressources autre qu’une simple compensation avec la nécessité de rouvrir le dossier clos de la compensation des charges dues au titre du transfert de compétences.

Sans marge de manœuvre…quelle reconstruction ?

Il faut redonner une marge de manœuvre à la Collectivité afin qu’elle puisse assurer son rôle d’investisseur public. Il s’agit de la première pierre d’une reconstruction et d’un développement durables. Il suffit de mesures simples pour assurer la relance d’une économie sinistrée :

  • la relance du BTP sur les secteurs évoqués ci-dessus,
  • le soutien et le financement des entreprises d’insertion, dans le cadre d’un programme expérimental tourné vers l’environnement, le cadre de vie et le soutien social.
  • la refonte de la fiscalité pour donner au territoire une attractivité économique,
  • assurer un développement des compétences vers les métiers de la gestion et de la finance, les nouvelles technologies, les pôles linguistiques etc…

Il existe de multiples propositions et rapports en la matière depuis une vingtaine d’années qui ont défini des orientations et des perspectives. Ainsi, il est possible de construire une nouvelle économie mais par un véritable partenariat et une allocation de moyens.

Il en est de même pour la reconstruction touristique, qui ne se limite pas aux hôtels et aux chambres d’hôtes. La filière touristique intègre la plaisance, les sports nautiques, l’évènementiel, le commerce… etc. Le schéma territorial de développement touristique s’enferme dans une vision réduite du concept et du projet touristique. En outre, il n’existe pas de développement touristique sans politique de sauvegarde, de valorisation du patrimoine et sans formation des hommes.

Briser la spirale du communautarisme

Il y a enfin, un dernier principe qui conditionne toute reconstruction et tout avenir lié non pas à la légalité mais aux valeurs morales, qui traduit la seule condition acceptable dans une société multiculturelle et multi-ethnique, à savoir la nécessité d’intégrer toutes les communautés dans le projet de reconstruction, tous celles et ceux qui ont choisi ce territoire et de le respecter, car sans intégration de cette population, toute velléité de reconstruction est vouée à l’échec.

Or, aucun élément du rapport n’évoque cette dimension, qui ne s’inscrit pas dans le droit commun. Sans intégration (à ne pas confondre avec assimilation), sans recherche d’une meilleure cohésion sociale au moins autour d’un projet partagé, nous ne pouvons bâtir une société apaisée, condition du développement.

Ne pas tout accepter, apprendre la force du “non”

Si Saint-Martin veut vivre, affirmons notre spécificité, notre autonomie, notre volonté d’agir. Cette affirmation ne  récuse en rien la légitimité et le besoin de l’Etat , dès lors qu’il garantit la sécurité, la protection du citoyen, le contrôle aux frontières et les libertés fondamentales…

JPF

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