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Il fait partie de ces personnages dont on sait qu’ils existent sans vraiment les connaître, et un jour on s’aperçoit qu’on ne les a jamais rencontrés.

Alors sans attendre plus longtemps, nous avons poussé la porte de son échoppe devant laquelle nous sommes passés tant de fois sans jamais nous y arrêter.

Dès les premières secondes, des senteurs d’essences de bois nobles se mêlent aux odeurs naturelles des plus grands tabacs comme pour mieux imprégner nos sens en alerte, l’endroit est petit mais pas exigu et notre hôte nous accueille avec un œil pétillant qui en dit long sur le vécu du bonhomme.

“Don G”, né Gérard Gorlier il y a tout juste 88 ans, n’a pas perdu cet accent descendu tout droit des coteaux cévenoles, d’ailleurs il nous parle du tabac en prononçant le “c” comme une marque de respect pour ce produit qu’il travaille de ses mains depuis si longtemps, tellement longtemps qu’il est le doyen des rouleurs de cigares en Terre de France et qui plus est, le seul qui ait existé à Saint-Martin et qui exerce toujours, aussi étonnant que cela puisse paraître. 

HASTA SIEMPRE TABAQUEROS 

Tout jeune, rien ne le prédestinait à ce métier puisque qu’il est entré dans la vie active en aidant tout d’abord son père qui cultivait l’olive et la vigne dans son village natal de Mus dans le Gard, il occupe ensuite un poste confortable à EDF pendant 15 ans, puis il se marie et son avenir semble alors tout tracé, mais Gérard ne tient pas en place et décide de rejoindre son frère Jacques qui enseigne les arts plastiques au Lycée de Saint-Martin depuis quelques années déjà.

Nous sommes en 1977, pour vivre il ouvre sans grande conviction une croissanterie sur la Marina Royale, puis il divorce et part découvrir la Caraïbe en compagnie de quelques amis, direction Cuba.

Entrainé dans un tourbillon d’insouciance et de fêtes où les filles sont jolies, il décide de rester plusieurs mois et se lie d’amitié avec des “tabaqueros”, les rouleurs de cigares locaux qui lui enseignent les rudiments du métier dans des ateliers pas toujours officiels mais ô combien authentiques. Après quelques allers-retours à Saint-Martin via Saint-Domingue, notre homme se prend littéralement de passion pour cette activité qui ne va plus le quitter. 

SMOKE ON THE WATER 

Afin de parfaire sa technique, il s’inscrit dans une école de “tabaqueros” reconnue à Santiago de Cuba, il y apprend à connaître les feuilles de tabac, la préparation, la fermentation et la fabrication artisanale du cigare; c’est là qu’il rencontre celle qui va devenir sa seconde épouse.

Après plusieurs mois de formation intensive, il se sent prêt à se jeter à l’eau et lors d’un ultime voyage il fait l’acquisition d’une petite fabrique de cigares et revient à Saint-Martin en rapportant dans ses bagages tout le matériel nécessaire à la mise en œuvre de son projet; ce sont d’ailleurs toujours les mêmes outils, les mêmes moules et les mêmes presses datant des années 1900 qu’il utilise encore aujourd’hui refusant systématiquement 

de les échanger contre des éléments en plastique plus modernes certes, mais sans âme et tellement moins véridiques. De ce fait, l’atelier-boutique a des airs de bateau pirate d’où semble s’échapper une fumée issue des quartiers les plus chauds de La Havane.

LES CIGARES DU PHARAON 

En 1986, il se lance donc dans la fabrication de ses propres cigares qu’il vend aux commerçants locaux, et la demande va vite croître à tel point qu’il va devoir se perfectionner encore afin d’atteindre la qualité qu’attendent les amateurs de bons cigares. Durant quelques années, Gérard fait d’incessants allers-retours entre Saint-Martin, Cuba et Saint-Domingue pour peaufiner sa technique et pour trouver les meilleurs crus au coeur des plantations les plus reculées des grandes Antilles.

En 1992, il ouvre enfin sa propre boutique rue du Général de Gaulle à Marigot à laquelle succédera celle où il officie encore aujourd’hui rue de la République. Du plus petit au plus gros, du “barreau de chaise” au “chico” vendu 1 €, tous les modèles sont disponibles et pour la petite histoire, il faut savoir que le motif qui orne les bagues de ses cigares est la fidèle reproduction de la fresque de l’église catholique de Marigot, qui avait été originellement peinte par son frère Jacques.

Il existe aussi une création originale dont Gérard n’est pas peu fier : un cigare de taille respectable dont le dessin de la bague n’est autre que le motif des Cigares du Pharaon que fumait l’ineffable Rastapopoulos dans les aventures de Tintin. 

300 CIGARES PAR JOUR 

Jusque dans les années 2000, c’est l’âge d’or du cigare à Saint-Martin et dans toutes les Caraïbes, il en vend parfois jusqu’à 300 par jour aux fumeurs locaux mais surtout aux touristes américains en mal d’authenticité et privés des tabacs cubains depuis tant d’années. Ainsi la renommée de Gérard Gorlier dépasse les frontières à tel point que l’on fera appel à lui pour installer une fabrique à Navarrenx dans les Pyrénées Atlantiques, la seule encore en activité à ce jour dans l’hexagone. Mais son port d’attache, c’est Saint-Martin et bon an mal an, il continue de rouler une petite centaine de cigares par jour même si l’engouement pour ce type de produit a quelque peu ralenti depuis un certain temps. 

L’âge de la retraite a sonné mais rien n’y fait et chaque jour qui passe voit naître de nouveaux cigares qui vont rejoindre leurs prédécesseurs dans une cave où seuls les initiés ont le droit de pénétrer, un taux d’humidité parfait et une ventilation élaborée permettant de conserver le précieux stock à l’abri des regards et des intempéries. Gérard ne fume plus depuis quelques années, mais il avoue qu’il n’y a rien de meilleur qu’un bon cigare avec un vieux rhum cubain, d’ailleurs la cave que nous avons eu l’immense honneur de visiter comporte une petite pièce à l’écart où il est aisé d’imaginer des moments conviviaux entre vieux copains sous le portrait jauni du “Che” avec son célèbre Cohiba aux lèvres… 

Mais nous n’en dirons pas plus, tout comme Gérard “Don G” Gorlier, éternel rouleur de havane, ne fera aucun commentaire sur les mots de Serge Gainsbourg qui affirmait que leur fumée envoie au paradis. 

(Fumer nuit gravement à la santé)

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