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La mort a un pouvoir magique universel, celui de sanctifier les défunts. Ce pouvoir peut, à certains niveaux, prendre la forme d’une décoration posthume mais en général, il s’exprime également et surtout au travers des réseaux sociaux et autres communiqués de presse officiels. 

Ce mort, mon héros !

Au-delà des nécessaires et bienveillants témoignages de ceux qui souhaitent partager l’information et/ou leur peine, on assiste aussi à une forme de surenchère médiatique et internautique quant à l’oeuvre et au legs du défunt… Des épitaphes qui résonnent comme un regret de la disparition d’une oeuvre, d’une pensée, d’une action, d’un héritage et la reconnaissance par tous et au nom de tous de la perte d’un élément de nos sociétés qui deviendrait majeur au moment où il ferme définitivement les yeux…

Ce processus s’est récemment illustré au niveau national lors du décès de Jacques Chirac qui n’existait officiellement plus depuis plusieurs années mais à qui la mort a rendu notoriété et grandeur. Plus près de nous, cette fin de semaine a été marquée par le décès de Daniella Jeffry et la forte émotion qu’il suscite rappelle à ceux qui l’auraient oublié que Madame Jeffry était habitée par la cause saint-martinoise et une actrice éclairée du territoire.

D’autres les avaient précédés… avant de sombrer dans l’oubli.

C’est tout Saint-Martin aujourd’hui, qui est orpheline de son plus fervent défenseur, de cette grande dame, de cette belle âme…” Claire Javois Guion Firmin, Députée

On vous préfère morts…

A la lecture des témoignages officiels consécutifs au décès de Daniella Jeffry, on ne peut s’empêcher de s’interroger quant à la place qu’elle ne tenait pas sur la scène publique locale en dehors des mentions qui étaient faites d’elle aux commémorations de l’abolition de l’esclavage.

Pas de siège au CESC pour cette présidente d’association ? Pas d’invitation au COPIL PPRN de la COM pour cette historienne qui, selon le président Gibbs, “a été de tous les combats pour la défense de notre culture, de nos valeurs, de notre identité” ? Pas d’établissement scolaire à son nom pour cette professeure d’anglais, de français, Chevalier de l’ordre des Palmes académiques ? Pas le prochain Collège 900 en tous cas puisque le Conseil exécutif a décidé le 18 septembre de le nommer “Collège Fond’Or”. Combien d’exemplaires de ses ouvrages sont valorisés au travers de l’enseignement local ? Combien ont été recommandés à Bibliothèques sans frontières dans le cadre de son projet “Culture pour tous” ? Quelle prise en compte de ses interpellations récurrentes, en ces colonnes même notamment, des élus locaux ?

“Cela fait trente ans que Saint-Martin est perdante, et que les décideurs font fi de l’intérêt général. Peut-on parler ici d’optimisme béat ? Mesdames, Messieurs, (…) Qu’attendez-vous pour agir avec efficacité ?”

Daniella Jeffry dans le St Martin’s Week – Août 2016 

Nul n’est prophète en son pays

Si dans son hommage, Daniel Gibbs considère que “De par sa culture, son savoir, sa force de caractère, elle aura animé la vie locale et nourri de ses connaissances et ses écrits des générations de Saint-Martinois”, la Dame n’aura côté français été officiellement récompensée que par l’Etat (Palmes académiques, Ordre national du Mérite).

Le travail de Daniella Jeffry aura heureusement su trouver des voies locales de reconnaissance de son vivant, mais de l’autre côté de la frontière. 

Elle était ainsi régulièrement sollicitée par les instances de la partie hollandaise (University of Sint Maarten, New Era Foundation pour la seule année 2019 par exemple) et à tel point que Sint Maarten lui doit son inscription au Programme Mémoire du Monde de l’UNESCO en 2017.

Saint-Martin n’y figure pas…

« Ce que nous vous devons, c’est qu’il ne soit pas mort en vain”

Ce sont les mots du Président Emmanuel Macron à la famille d’Arnaud Beltrame, héros post mortem de la prise d’otages de Trèbes en 2018, lorsqu’il l’a fait commandeur de la légion d’honneur à titre posthume et que l’on a simplement envie de poser en conclusion de ce triste constat qui devrait aussi nous rappeler que les fleurs reçues de son vivant sont plus appréciables que lorsque nos sens et émotions sont tous éteints, mais aussi que le territoire recèle de talents, d’intelligences et d’esprits habités qui mériteraient d’être plus et mieux utilisés, valorisés…


Mémoire du monde” est un programme créé en 1992, sous l’égide de l’Organisation des Nations unies pour l’éducation, la science et la culture (UNESCO), visant à sensibiliser la communauté internationale à la richesse du patrimoine documentaire, à la nécessité d’assurer sa conservation pour les générations futures et à le rendre accessible à un large public.

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