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La maladie a emporté à 78 ans Daniella Jeffry à 11h40, mercredi 09 Octobre 2019 à Washington, entourée de ses proches, de sa famille, dans les bras d’Aline Choisy, sa plus proche amie, l’ultime combat d’une femme d’exception.

Les obsèques se dérouleront dans le cercle privé à Washington.

Conformément à sa volonté, un moment culturel viendra célébrer sa vie publique, “a jollification celebration” et sera organisé prochainement à Bellevue, “chez” Touzah Jah Bash dont elle soutenait la cause… 

Une trajectoire hors du commun

Synthétiser la vie de Daniella est forcément un moment d’écriture complexe, la crainte d’oublier un élément, un moment. Un portrait réalisé par Jean-Michel Carollo lui avait été consacré et publié en nos colonnes en Janvier 2017.

Nous avons donc choisi de laisser à la grande dame l’initiative en nous bornant à citer ses propres mots, ceux qui vous accueillent sur la page que lui dédie son éditeur, l’Harmattan  :

Je suis professeur d’Anglais à la retraite et je me consacre à mes travaux de recherche sur l’histoire de mon île. Mes prochains travaux portent sur la période du 19e siècle, constitution de la société libre traditionnelle et du 20e siècle, période d’émigrations dans les pays de la Caraïbe et aux Etats-Unis.
Je suis née le 18 août 1941 à Marigot, Ile de St. Martin. J’ai effectué mes études primaires au Pensionnat de Versailles et secondaires au Lycée Gerville Réache de Basse-Terre (Guadeloupe), et mes études supérieures à l’Université de Paris -Sorbonne. Mariée à un Malgache, j’ai poursuivi mes études de maîtrise à l’Université de Tananarive. J’ai enseigné l’Anglais au Lycée Privé des Frères des Ecoles Chrétiennes à Tananarive, où je suis restée 9 ans. Puis je suis retournée sur mon île natale où j’habite jusqu’à ce jour. J’ai enseigné le français, puis l’anglais puis une section bilingue au collège, tout en faisant mes travaux de recherche en histoire et en participant activement à la vie associative, culturelle et politique de mon île. A ma retraite en 1999, je me suis consacrée à la publication de mes travaux de recherche.

Elle omet d’y faire figurer qu’elle était aussi traductrice Français/Anglais assermentée, un bilinguisme puissant, systématisé jusque dans ses publications qu’elle ne manquait jamais de porter à la connaissance du public dans ces deux langues.

Ses publications, dont nous ne pouvons que vous recommander la lecture au bénéfice d’une meilleure compréhension de ce petit monde insulaire à la rare complexité dans lequel nous évoluons quotidiennement, ont toujours été engagées, fruit d’un travail long de recherches historiques, de milliers de pages compulsées…

Saint-Martin au cœur de ses réflexions, Saint-Martin comme moteur de ses écrits, tous empreints d’une crainte centrale : la disparition de la culture saint-martinoise voire sa négation : “Saint-Martin – Déstabilisation sociétale dans la caraïbes française”, “Saint-Martin : Objectif Statut”, “1963: Année Charnière ”, “Le scandale statutaire sur l’île de Saint-Martin”… Nous n’avons jamais croisé Daniella sans qu’elle nous fasse part d’une recherche en cours…

Elle nous a aussi fait l’honneur de contributions nombreuses et engagées. Dans un contexte sociétal aux tensions croissantes entre communautés faute d’une compréhension suffisante, d’une volonté de partage et de ponts suffisamment robustes, avoir choisi nos colonnes pour participer à la construction ou la reconstruction de ces liens a su nous conforter dans notre ligne.

Merci Daniella d’avoir en cela contribué à notre volonté de faire en sorte que les citoyens cherchent à mieux se comprendre les uns les autres au lieu de se déchaîner sur les réseaux sociaux.

Nous ne pouvons ici que penser à son fils, Jean-Marc, animateur central de Radio Saint-Martin et qui dans la continuité du positionnement de Daniella, nous fait aussi l’honneur de nous accueillir sur son antenne aussi souvent que nécessaire, avec juste la volonté de partager points de vue et réflexions, avec le plaisir de constater régulièrement que nos divergences sont rares malgré des cultures différentes et même que de ces divergences naissent des idées qui ont pour principale vertu de permettre la transversalité !

Les connaissances accumulées par Daniella Jeffry, adossées à un fort tempérament et à un amour intense pour son île ne seraient rien sans sa volonté de partager le fruit de ses travaux, avec les saint-martinois évidemment mais aussi et peut-être surtout avec toutes celles et ceux dont les racines sont ailleurs mais qui ont intégré que l’on ne vit bien et intégré que lorsque l’on se tourne vers l’accueillant.

Beaucoup de termes accompagnent ce qu’a été Daniella Jeffry, qu’ils soient pertinents ou pas : “Nationaliste”, “Indépendantiste”, “Anti-colonialiste” etc… Nombreux auront été celles et ceux qui se seront reconnus dans les combats que menaient encore récemment Daniella pour que l’identité saint-martinoise survive aux terribles changements sociétaux qu’a vécu Saint-Martin durant le dernier demi-siècle, l’explosion démographique en premier lieu.


Evolution de la population à Saint-Martin
1960 : 4 500 habitants
1980 : 8 000 habitants
1988 : 24 000 habitants
2010 : 35 000 habitants

 

Mais rares sont ceux qui ne sont pas tombés dans le piège de la radicalité, de l’ostracisme et de la démagogie en oubliant un élément fort du travail de Daniella Jeffry : l’intelligence et la volonté de partage. Si elle était contrainte d’hurler sa saint-martinitude c’est avant tout parce qu’elle avait des difficultés à être entendue, surdité d’une société moderne et avide de développement ultra-libéral qui ne sait plus respecter l’endroit sur lequel elle pose son dévolu. Les exemples déchirent les écrans de télévision à l’échelle mondiale.

Alors que la position Corse est légitime aux yeux de la République, que l’on ne peut reprocher au Breton de l’être, pas plus qu’à l’Alsacien, qu’au Ch’ti ou au Savoyard, alors que la Députée LREM de Mayotte Ramlati Ali lançait cette semaine devant l’Assemblée Nationale dans le cadre du débat sur la politique migratoire voulu par le Gouvernement un puissant “Rendre Mayotte au Mahorais”, il semblerait que le saint-martinois revendicatif lui ne puisse être entendu ou appréhendé que comme un indépendantiste forcené, un nihiliste du droit  français et un réfractaire aux principes de la république française…

Les travaux de Daniella Jeffry, ses engagements politiques, les causes qu’elle a pu soutenir affirment pourtant le contraire en offrant la possibilité à ceux qui ne sont pas “from here” de le devenir peut être un peu plus en faisant un pas, en se penchant sur l’histoire et en acceptant le fait que cette histoire ne relève pas que de la responsabilité unique de Saint-Martin et des saint-martinois…

Daniella Jeffry avait pris ses distances avec la chose politique depuis quelques années, sans doute quelque peu résignée de voir les mandatures se succéder sans que la culture avec un grand “C”, pilier de l’identité, ne trouve le moyen de se faire une place réelle et positive dans la vie des résidents, pour perpétuer quelque chose de profondément menacé mais aussi pour la partager et repousser un sentiment d’invasion qui ne nourrit que les radicalités.

Il aura fallu beaucoup d’intelligence et une sérieuse dose d’éducation pour que Daniella Jeffry reste la porte étendard d’une cause telle que celle-là en évitant les pièges démagogiques. Une autre vertu nous a permis de nombreux moments, celle du débat contradictoire, car il était très facile de ne pas être d’accord avec Daniella puisqu’à aucun moment cela n’éveillait la volonté de nourrir une opposition, bien au contraire, il s’agissait avant tout de s’enrichir mutuellement de la vision de l’autre, de nos différences.

Les laïus seront nombreux, les héritiers de sa pensée tout autant puisque le temps politique est là, que les novateurs sont rares et qu’il sera plus aisé d’emprunter à Madame Jeffry sa popularité et quelques idées plutôt que de se montrer créatifs.

Le Saint-Martin’s week se bornera à souhaiter que :

  • le bilinguisme trouve l’espace qui lui est identitairement dû à Saint-Martin avant que l’on ne se lance dans de fumeux délires de multi-linguistes et cela passe en premier lieu par une définition lexicale et grammaticale du parler saint-martinois comme dirait Robert Romney,
  • l’héritage de Daniella Jeffry, et il est vaste tant ses écrits sont nombreux, trouve un espace de démocratisation qui permette l’accès à cette part de culture qu’elle s’est attachée à définir et synthétiser.

Merci Daniella, nous continuerons à être les vecteurs de débats sociétaux intelligents que tu auras tenté d’imposer aux décideurs jusqu’à ce qu’en les niant habilement mais systématiquement, ils t’imposent le pas de retrait de tes dernières années !


L’affaire “Minville”
Certainement l’un de ses derniers combats publics, mené aux côtés d’autres personnalités saint-martinoise et qui aurait dû alerter les pouvoirs publics de la prégnante problématique de la maîtrise du foncier, de la régularisation des dossiers liés à l’occupation et aux constructions sur les “50 pas géométriques” ou sur les zones de remblais… Daniella Jeffry avait milité pour soutenir la famille Minville. En cause, un arrêt la Cour d’appel de Basse-Terre le 3 février 2014 condamnant Narcisse Odette Minville, 82 ans, et Jean-Albert Minville, 86 ans, à payer à la société des Hôtels Caraïbes 116 200 euros à titre d’indemnité d’occupation entre le 25 mai 2000 et le 25 janvier 2014, 700 euros mensuels à titre d’indemnité d’occupation à compter du 25 décembre 2013, et ce, jusqu’à libération effective complète des parcelles, et 6 000 euros au titre des frais engagés. Comprenant “mal les raisons justifiant (leur) condamnation”, les Minville demande à la ministre Taubira “d’ordonner la révision” de cet arrêt. Car dans leur courrier, la famille indique non seulement qu’Odette Minville est née sur l’habitation litigieuse en octobre 1933, mais aussi que le père des Minville a acheté, il y a près de 90 ans, les lieux des mains de Georges Peterson qui était “propriétaire par acte authentique”. Le problème selon eux, c’est que dans les années 1962-1963, “les Saint-Martinois jusqu’alors propriétaires de cette partie du littoral (…) ont été arbitrairement dépossédés de leurs terrains en dépit de leur titre de propriété, par les ventes par la SITO, société d’Etat” à des hôteliers.
Ce sujet qui concerne nombre d’occupants de ces espaces est le terreau des discordes permanentes et aujourd’hui politiquement instrumentalisées qui existent entre la population et la Collectivité (PLU avorté en 2015) ou entre la population et l’Etat (2019 PPRn en cours de révision).
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