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Lundi 16 Décembre 2019, alors que la crise sociétale que certains osent encore appeler “grève” ou “manifestation” ne faiblit pas depuis 5 jours, nous avons eu l’opportunité de passer l’après midi devant le pont de Sandy Ground et de le franchir nuitamment pour quelques heures. La situation n’a aucune commune mesure avec les gros titres déployés sur la médiasphère, gros titres d’ailleurs régulièrement mensongers ou racoleurs…

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On nous vend du PPRn…

Les annonces ministérielles faites par Annick Girardin ces derniers jours semblent être interprétées comme une ouverture sur le sujet PPRn… En fait, la procédure, comme nous l’avions déjà indiqué, suit son cours normal : intégrer les recommandations de la commission d’enquête et les doléances étayées de la population, des socio-professionnels ou du COPIL de la collectivité demandera un certain temps… la version finale du PPRn, quelles que soient les annonces de ces derniers jours demandera du temps, quelques mois pour in fine trouver aboutir à un document en mars, avril… Mais dans tous les cas, avant la prochaine période cyclonique.

Et il en va ainsi (projet / enquête publique / intégration des conclusions de la commission d’enquête / PPRn définitif) pour tous les PPRn de France et de Navarre, conformément à la procédure républicaine. 

Ce qui coince encore pour les antis, c’est la mise en application par anticipation de la version du PPRn révisée dans son aléa submersion et choc mécanique des vagues jusqu’à ce que la version finale s’impose et la demande reste celle de revenir dans l’attente à la version du PPRn de 2011, qui serait moins “contraignant”.

En clair, si le Président Gibbs espérait un délai jusqu’en juin 2020, nous en sommes assez proches… mais juste parce que c’est le déroulé classique du process.

Pour ce qui est du retour au PPRn de 2011 dans l’attente, la ministre ne semble pas céder sur ce point, sachant que si quelque chose semble évident, c’est que ce PPRn ne trouvait depuis cette date pas une application très zélée de la part des services de la Collectivité.

Ce qui a changé ? L’exercice croissant depuis le Préfet Simonnet du contrôle de légalité des actes et décisions prises par la COM et la volonté depuis Irma de rétablir le Droit sur le territoire !

Marche blanche ce matin à Marigot, pour peu que les participants parviennent à rejoindre le spot… tout ce que le territoire compte d’officiels, élus du conseil territorial, élus de la CCI, membres du CESC, représentants de Conseils de Quartier, représentants des cultes sont attendus, vêtus de blanc pour une marche pacifique de soutien à la cause “pas ce PPRn imposé par l’Etat”.

Le braquage politique

Sans nier que le PPRn en l’état puisse ne pas correspondre aux attentes du territoire et de ses visionnaires, attentes qui pourraient être comblées par les modifications en cours, on ne peut nier non plus qu’un travail plus profond et commun entre les services de l’Etat, les techniciens de la Collectivité et les élus locaux aurait sans doute permis d’éviter cette crise… sauf que la crise, lorsque l’on passe le pont de Sandy Ground, n’est pas motivée pour ceux qui tiennent les barricades par le strict sujet PPRn qui n’est finalement que la goutte d’eau qui fait déborder le vase d’un stress de vie devenu trop lourd.

Les racines du trouble ne datent pas d’Irma, elles sont à trouver dans l’explosion démographique, dans les disparités sociales qui sautent au visage et s’accentuent, dans l’absence de cohésion sociale et de process d’intégration, de partage…

“On te laisse passer à condition que tu dises la vérité.”

Les problèmes de salubrités se poseront à un moment ou à un autre…
Ambiance : passer nuitamment le cordon de gendarmerie, se faire reconnaître des bloqueurs sur trois points de contrôle pour rejoindre l’intérieur de Sandy Ground accompagné de l’un d’entre eux pour éviter d’être pris à parti. De l’autre côté, la population est étonnamment calme… on “chill”, on discute, on se restaure un peu, on cherche les solutions possibles, on craint le débordement, on évoque le pire… Une large part de la population ne participant pas aux blocages semble néanmoins les soutenir. Deux heures trente plus tard, il faut faire le chemin en sens inverse. Les jeunes se relaient au point de contact avec les forces de l’ordre avec l’objectif de les faire reculer… trop près augmente selon eux le risque d’une charge. Les cocktails molotov volent, les pavés, dans l’autre sens ce sont les gaz… Traverser le “no man’s land” que constitue la zone tampon entre les bloqueurs et les gendarmes dans le noir absolu, tous feux éteints pour ne pas être la cible des tirs de gaz, se faire reconnaître des gendarmes et quitter cette zone qui ressemble clairement à une zone de guerre…
Barrages les uns derrières les autres, si la première ligne venait à céder, d’autres ont été prévues…

Lundi 16 – 22 heures : après avoir passé le barrage de gendarmerie et obtenu la possibilité de franchir le pont, nos entretiens avec les “bloqueurs” témoignent de craintes bien plus profondes : disparités criantes dans la reconstruction entre des quartiers où la maîtrise foncière est réelle, les assurances efficaces et d’autres quartiers où l’absence de gestion de la problématique des 50 pas géométriques, de la régularisation des titres et des permis génèrent une angoisse profonde :

“Mes grand-parents ont construit cette maison, à l’époque personne et surtout pas l’Etat n’est venu leur dire quoique ce soit et aujourd’hui on a peur que cette maison nous soit prise.”

En d’autres termes, quelle est la politique publique prévue sur ce sujet par nos élus s’il en existe une ? Le cas par cas qui porte le danger de l’appartenance politique ou une politique plus globale et équitable pour tous les occupants ?

Sur d’autres plans, les prix des loyers inaccessibles pour les bas revenus, l’absence de perspective de vie, les difficultés d’accès à l’emploi, la stigmatisation systématique sont des sujets récurrents auxquels s’ajoutent le désintérêt des pouvoirs publics, l’absence d’infrastructures et de projets dédiés, un sentiment d’abandon en dehors des périodes électorales… il y a au delà du pont de la souffrance, du doute, de la désespérance mais beaucoup de détermination.

Masque à gaz… cagoules et autres équipements pour se protéger des gaz et ne pas être reconnu…

En premier lieu, les 30 ou 40 personnes rencontrées dans une ambiance particulière puisque craignant en permanence un assaut des forces de l’ordre, refusent de cautionner ce qui se passe au delà du pont : la position de la Ministre, de l’Etat, des élus locaux, des piliers de la société en récupération systématique des évènements sur le sujet PPRn ne leur conviennent pas. Ils ne seront pas à la marche blanche ! Une contre marche est évoquée mais signifierait qu’il leur faudrait quitter leurs positions avec le risque de les perdre, elle n’aura donc pas lieu.

Qu’attendent-ils ? Des réponses claires aux problématiques listées ci-dessus et qui leur soient données par des personnes qui auraient une certaine crédibilité. Le conflit COM/Etat ne leur a pas échappé et a réduit à néant ce qu’il leur restait de crédit à l’endroit de la Gouvernance Etat/COM, des élus ou des représentants de toute institution.

Le discrédit est tel que nos échanges autour des bromates et de l’eau ne suffiront pas à convaincre de la réalité du retour à la normale.

Hors la loi certainement, mais jusqu’au-boutistes et solidaires puisque rien à perdre

Loin de l’agitation politico-politicienne de ceux qui sont en place, de ceux qui aimeraient l’être ou de ceux qui anticipent le résultat des affaires juridiques en cours autour de 3 de nos élus, les jeunes (et moins jeunes) gens rencontrés sont aussi loin des clichés que certains n’hésitent pas à répandre, en particulier sur les réseaux sociaux, et encore plus lorsque l’anonymat permet l’indécence.

Carcasses de véhicules en enfilade…

S’ils ne sont pas tous parfaitement lettrés ou ne maîtrisent pas tous parfaitement la langue de Molière ni les subtilités de l’Administration française, ces jeunes là ont une parfaite connaissance du territoire, des responsables politiques qu’ils ont vu arpenter leurs sentiers en 2017, une clairvoyance et un raisonnement qui défient toutes les conclusions de quelque commission technique et qui pourraient bien inspirer certains de nos responsables. Ce qui est clair, c’est qu’ils sont plus que lucides quant à leur situation et à l’utilisation qui en est faite au delà du pont.

Il est d’autres aspects de ces émeutes qui sont loin des clichés : une organisation et une discipline qui garantissent l’efficacité. Et après une première tentative jeudi dernier, les forces de l’ordre ne s’y trompent plus et se contentent d’une présence observatrice ; ce qui n’empêche qu’à chaque bruissement d’uniformes, une consigne unique suffit à dresser un mur d’hommes dissuasif en face des militaires.

A 23:00, de retour à la rédaction, une seule conclusion s’impose à nous : il y a un hiatus important et à la saveur étrange entre ce que nous avons entendu à Sandy Ground et les réponses ou positions adoptées par nos représentants, hiatus qui ne laisse pas entrevoir une fin de crise ou le retour à l’apaisement… une profonde remise en question s’impose et l’annonce de la création d’une commission spéciale Saint-Martin pilotée par le Préfet Lacroix de retour parmi nous saura peut-être calmer le conflit entre Daniel Gibbs et Philippe Gustin/Sylvie Feucher mais reste une annonce complètement vide de sens pour ceux qui tiennent les barricades…

L’état de la voie publique n’est pas sans rappeler la situation post Irma… et les projectiles ou encombrants ne manquent pas.
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