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Cette semaine, au-delà de l’énergie déployée pour garantir à la population un carnaval digne de ce nom, était largement occupée dans la bulle médiatique alimentée par la Collectivité par les “Assises des Politiques Sociales et de l’Insertion”, moment voulu et mis en musique par la 3ème Vice Présidente Annick Petrus.

La génèse…

L’idée de ces assises existait au sein du pôle social mais était suspendue à des questions budgétaires et de personnels. Sa mise en œuvre a vécu une sérieuse accélération suite aux mouvements sociaux des mois de décembre 2019 et janvier 2020, mouvements largement nourris par ces inégalités sociales qui rongent le territoire et détruisent toute forme de cohésion. A ce titre, l’Union du Peuple-Travailleurs saint-martinois est naturellement particulièrement vigilant quant aux doléances qui ne manquent pas de remonter durant ces rendez-vous posés avec la population mais surtout quant à la capacité qu’auront la Collectivité et l’Etat à déployer des mesures adéquates, en phase avec les attentes formulées.

Le format et la volonté du Président…

“C’est une étape majeure dans la mise en œuvre de notre politique sociale, car ces Assises vont mobiliser la population et les professionnels du champ du social autour d’un objectif commun : celui de faire un état des lieux pour pouvoir ensuite travailler sur des mesures concrètes pour nos administrés, à partir de ce diagnostic collectif.”

Le Président prendra soin dans son discours de rappeler que le social est un sujet particulièrement vaste qui ne relève pas de la seule compétence de la Collectivité mais aussi de celle “de l’Etat, ou des organismes assimilés”, invitant l’ensemble des acteurs à agir communément “sans empiéter sur les compétences des uns et des autres”.

Sur un autre plan, le Président de la Collectivité n’a pas hésité à évoquer l’absence de politique sociale des mandatures précédentes :
“A l’échelle de Saint-Martin, il s’agit de tout construire, et de mettre sur pied une politique sociale solidement ancrée et adaptée aux besoins du territoire. (…) Je suis convaincu que la réussite de ce défi d’envergure, peut-être l’un des plus difficiles à relever sur cette mandature, nécessite une véritable articulation entre les politiques de développement initiées par la collectivité et l’action sociale en continu portée par nos institutions au bénéfice de nos concitoyens.”

Ces assises ont donc été déclinées en 4 rendez-vous délocalisés dans les quartiers pour une plus grande proximité avec la population, le dernier est proposé ce soir même à Quartier d’Orléans.

Annick Petrus, 3ème Vice Présidente en charge du social et de l’éducation, animait ces moments, épaulée par d’autres élus, par la DGA du Pôle Solidarité Famille, Nathalie Marrien, Yannick Romain, Chargé de Mission auprès de la Vice Présidente, Frédéric Dumesnil, médiateur social et d’insertion et par Erika Sennoaj, ingénieure sociale.

Des remontées presque violentes, sans filtre

Si le format était quelque part un pari assez osé, la population et les acteurs du social ont su répondre présents et ces rendez vous ont pu réunir un public représentatif et participatif, clef du succès de ces assises.

Ce qui par contre est édifiant dans les témoignages et leur nature, c’est à quel point la société Saint-Martin porte de souffrance… “Il y a des gens qui n’ont rien, rien à manger, pas d’argent, toujours pas de toit et dont personne ne s’occupe…”

  • Le poids des règles, des lois, des normes, des obligations

C’est une des remontées et c’est un témoignage récurrent au fil du temps : l’inadéquation du contexte législatif français aux us et coutumes saint-martinois. C’est ce cadre légal ou normatif et la lourdeur administrative qui avaient déjà motivé l’évolution statutaire et celle-ci, pourtant effective depuis 13 ans, ne semble pas avoir facilité l’intégration des spécificités qui l’ont motivée. Les 4 producteurs d’eau par exemple, et dont l’activité a dû cesser suite à un arrêté préfectoral, ne comprennent pas le cul de sac dans lequel 

ils se trouvent et l’absence d’accompagnement pour la régularisation de leur situation alors que des produits d’importation inondent le marché sans bénéficier économiquement à la population. 

  • La discrimination

Véritable poison qui gangrène les relations humaines, plusieurs témoignages sont venus rappeler que notre image de Friendly Island et de société cosmopolite faite d’un assemblage d’une centaine d’origines est largement entachée par le rejet de l’autre du fait de cette même origine. Être saint-martinois ou pas, être mis au ban au titre d’une origine haïtienne, jamaïcaine, dominicaine, métropolitaine reste une réalité sociale forte et dans laquelle baigne une jeunesse qui n’a pourtant aucune responsabilité quant à l’histoire du peuplement de Saint-Martin. Concomitamment à ces barrières, une autre pèse sur la cohésion : un système de strates sociales qui voit s’accentuer les écarts entre les mieux nantis et les plus pauvres, interdisant toute transversalité, “Ceux qui sont plus haut ne regardent plus ceux qui sont plus bas.”

  • Le sport, le manque d’encadrement et d’infrastructures

Autre témoignage de cette jeunesse qui peine à se trouver un avenir : la difficulté d’accéder au sport dans des conditions optimales, celles qui font de la pratique sportive un élément fort d’intégration, de partage, de socialisation, d’échange et de respect des règles. Le sport apparaît comme l’un des derniers remparts à la délinquance que ne manque pas de proposer la rue sur fond de défiance communautaire, et alimenté par la nécessité de trouver les moyens de survivre : l’économie grise du trafic de drogue, d’armes, du proxénétisme, du larcin et du recel. Les témoignages dénoncent un manque de moyens accordés aux sports tant en termes d’infrastructures que de professionnels encadrants.

  • L’accès à l’emploi

Nous avons régulièrement l’occasion de traiter de ce sujet très prégnant dans la conscience collective : l’emploi n’est pas accessible à tous et une part de la population fait l’objet de discrimination à l’embauche. Il apparaît incompréhensible pour une part de celles et ceux qui souhaitent travailler que les embauches soient encore à ce point extra-territoriales alors que le territoire est en pleine reconstruction. Pour celles et ceux qui sont sans emploi et qui en recherchent un, voir des ressortissants de toutes nations trouver un emploi à Saint-Martin pendant que eux restent au chômage a quelque chose d’illogique et de profondément injuste. Nombreux sont ceux qui aimeraient voir une forme de discrimination positive bénéficier en premier lieu aux Saint-Martinois.

  • Les transports…

Le réseau de transports en commun privé ne répond pas aux besoins d’une part de la population qui de ce fait ne peut accéder décemment aux services publics notamment. Les personnes âgées, les personnes porteuses de handicap sont exclues de ces services faute de pouvoir y accéder. Parallèlement, les conditions d’accès aux services sont aussi largement critiquées entre files d’attente interminables et horaires d’ouverture inadaptés.

  • Le logement et le cadre de vie…

La densité de population à Saint-Martin a imposé le recours à une urbanisation plus verticale et les immeubles ont commencé à fleurir. Beaucoup de résidents se plaignent de la faiblesse des aménagements de ces quartiers qui ne permettent pas aux plus jeunes de disposer d’espaces récréatifs, de parcs ou d’autres infrastructures pourtant nécessaires à leur épanouissement. Sur un plan plus global, les différences de développement entre les quartiers de Saint-Martin tout comme la ghettoïsation de certains d’entre eux sont des sujets d’inquiétudes, de mal-être social et exacerbent le sentiment d’injustice et d’inégalités sur fond de discrimination.

  • La culture de l’assistanat

C’est aussi un point récurrent et qui est en bute avec ce que la culture Saint-Martinoise était avant que la République n’imprime son retour à Saint-Martin dans les années 50. Avant, pas de minimas sociaux, pas de prestations sociales et autres dispositifs supposés jouer les amortisseurs aux inégalités. Une part de la population saint-martinoise considère que le système de protection sociale à la française est mal adapté à Saint-Martin, nourrit à la fois une certaine culture de l’assistanat et de l’abus, cloisonnant des familles entières et de façon générationnelle à organiser leur vie sur la base de ces subsides.

  • Un accompagnement insuffisant des associations

On sait que la Collectivité a amorcé sa réforme des dispositifs d’accompagnement aux associations et l’on sait aussi que le tissu associatif saint-martinois est d’une très (trop?) grande richesse. Mais le foisonnement associatif semble parfois nuire à certaines d’entre elles qui peinent à se voir accompagner dans leur structuration comme dans leurs besoins de financement. Ainsi, de bonnes volontés, et il y en a, s’épuisent faute de bénéficier du soutien des pouvoirs publics et de parvenir à une certaine professionnalisation.

  • Carence d’accès à la culture…

C’est certainement la grande oubliée de ces 15 dernières années, la culture, parent pauvre des politiques publiques amputée de plus depuis Irma par la destruction de ce qui aurait dû en être l’un des principaux outils : la médiathèque de Concordia. Plus de médiathèque et donc plus de lecture publique, plus de MJC, plus de cinéma, plus de musée… plus aucune structure publique qui puisse attirer jeunes et moins jeunes à sortir de leur quartier et à fréquenter ces lieux d’échanges, de rencontre et d’enrichissement.

  • La place des publics les plus sensibles dans notre société

D’autres témoignages ont pointé nos carences en ce qui concerne notre capacité à mieux intégrer nos aînés dans la société, à leur offrir la possibilité de conditions de vie décentes. Ces remarques ont été étendues aux personnes porteuses de handicap puisqu’il ne peut être nié qu’en termes d’infrastructures publiques beaucoup pour ne pas dire tout reste à faire.

Ouverture de la boîte de pandore ?

Ces rencontres avec la population ressemblent à un exutoire salvateur pour ceux qui y ont participé alors que la distance entre les élus et le peuple, hors période électorale, est très régulièrement critiquée.

De ces moments, le Pôle Solidarité Famille sortira un “Livre blanc” qui synthétisera les doléances. Puis viendra le temps de la définition des politiques publiques supposées pallier…

Au regard des thématiques non-exhaustives listées ci-avant et qui sont révélatrices d’une société fracturée, d’une société qui a su s’embraser il y a peu encore, d’une société qui maintient une pression sur les pouvoirs publics en conservant dans certains quartiers des stocks de carcasses de véhicules qui n’ont d’autres destinations que de réinvestir les routes, les Assises des Politiques Sociales et de l’Insertion ouvrent par le dialogue instauré la porte de tous les espoirs pour la population.

Les attentes sont nombreuses sur des champs très divers et ne manqueront pas de mettre sous pression et la Collectivité en termes de moyens nécessaires pour déployer leur politique sociale et les élus de la majorité en termes d’obligation de résultat… la rançon politique de l’espoir suscité.

Aimé Césaire :
“Une civilisation qui s’avère incapable de résoudre les problèmes que suscite son fonctionnement est une civilisation décadente. Une civilisation qui choisit de fermer les yeux à ses problèmes les plus cruciaux est une civilisation atteinte. Une civilisation qui ruse avec ses principes est une civilisation moribonde.”

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