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Mercredi soir s’achevait l’édition 2020 du Carnaval de de Saint-Martin après 9 jours de festivités, de défilés et de concerts… Mission accomplie cette année encore pour l’association Festivités Carnavalesques de Saint-Martin.

We Culture, We fête

C’est le slogan posé sur ce moment culturel par l’association festivités carnavalesques de Saint-Martin qui comprend 16 membres dont 8 constituent le bureau. L’association lutte depuis 3 ans sous l’impulsion de Luciana Raspail pour que le Carnaval de Saint-Martin reste une réalité et perdure, et avec lui cette part de tradition, de patrimoine.

En cela, la mission est accomplie, l’évènement est bien là. Pour autant, il évolue et certaines de ces évolutions interrogent.

Une trop lourde organisation…

Luciana Raspail s’estime satisfaite de cette édition 2020 mais ne cache pas la lourdeur de la tâche qui ne repose que sur un nombre de membres de l’association insuffisant. Les bénévoles sont épuisés et si la satisfaction d’avoir rempli leur mission est là, la fin du carnaval est aussi libératrice.

Festivités Carnavalesques de Saint-Martin :
“Cette année a été particulièrement difficile, nous avons eu beaucoup de mal à mobiliser les gens, les manifestations de décembre et les grèves dans l’éducation nationale n’ont pas facilité les choses surtout pour la Grande Parade des enfants. Généralement, les préparations se font durant le temps périscolaire encadré par la CTOS dont les dysfonctionnements ont impacté le carnaval.”

Au delà de cette charge, Luciana et le bureau de l’Association ont déjà pris la décision de ne pas reconduire leur investissement. Élus pour 3 ans, leur mandat dans l’association arrive à terme en juin et les membres ne seront pas candidats à leur propre succession.

“J’ai donné 9 ans au Carnaval dont 3 en tant que Présidente, l’événement conserve un énorme potentiel de développement mais je dois faire un choix entre mon investissement bénévole et ma carrière professionnelle.”

Si des embryons d’idées émergent quant à la constitution d’une nouvelle équipe, rien n’est fait pour le moment et Luciana Raspail craint de devoir dissoudre l’association.

Le carnaval de Saint-Martin, s’il n’a pas de problème économique grâce aux sponsors et au large soutien de l’Office de tourisme, souffre en fait de plusieurs maux.

Le manque d’adhésion de la population

Le Carnaval est par définition un moment populaire et son succès repose sur l’adhésion du plus grand nombre. Cet engouement devrait se traduire en premier lieu par un nombre de participants plus élevé, ce qui permettrait de multiplier les troupes lors des défilés. En 2020, 3 troupes seulement étaient inscrites plus une formée un peu spontanément et au dernier moment ce qui ne permet pas de donner une dimension à la hauteur des ambitions de l’association au carnaval. Luciana Raspail voit dans cette adhésion modérée un signe de l’évolution de notre société saint-martinoise et de son éclatement : le carnaval n’est plus un moment transversal.

Au delà de ce combat quotidien pour mobiliser les carnavaliers, ce sont les objectifs même du carnaval qui seraient à redéfinir. Si l’Office de Tourisme subventionne l’événement à hauteur de 100 000€ annuellement puisqu’il constitue potentiellement un point de médiatisation de la destination et d’attrait pour les visiteurs, que la Collectivité au titre du fait culturel soutient elle à hauteur de 150 000 euros, il n’en reste pas moins que tout ne peut pas reposer strictement sur l’association et la Présidente regrette que le Carnaval ne fasse pas l’objet d’une réflexion profonde des pouvoirs publics :
quels objectifs, quel format, quelle stratégie pour faire du Carnaval un atout pour la destination et un point de partage de la Culture Saint-Martinoise ?

L’évolution évidente des défilés et des évènements…

Faute d’une définition claire de ce que doit être le Carnaval version Saint-Martin et qui fasse l’objet de la signature d’une convention avec l’Association, convention qui fixe le format, les objectifs, l’événement subit de profonds changements qui ne sont pas tous positifs si l’on en croit les retours et selon les mots même de Luciana.

D’abord… les plumes !

Il fut un temps où les carnavaliers travaillaient toute l’année sur leur costumes en faisant appel à des couturières localement, en préservant le secret des design et en collant généralement à des thèmes qui bercent le territoire. Aujourd’hui, la plume s’est imposée sous l’influence du carnaval de Rio ou de Trinidad… Les costumes sont de moins en moins réalisés par les carnavaliers et sortent des catalogues trinidadiens. Les prix varient en fonction du nombre de plumes et s’échelonnent entre 500 et 5000€. “Ce sont des prix très élevés. Le Carnaval est une fête populaire et beaucoup de carnavaliers renoncent parce qu’ils n’ont pas ces moyens là.”

Ensuite, la musique…

Les chars rivalisent de puissance et le cumul de Watts est d’année en année plus important. Le son est poussé à saturation et les rythmes ont perdu de cette identité qu’avaient su préserver des groupes comme Youth Waves ou Nuff Respect. Là encore, l’évolution n’est pas strictement saint-martinoise puisque d’autres carnavals vivent aussi la montée en puissance des Watts et des BPM au profit de rythmes hypnotiques et agressifs. Enfin, il y a le sens des paroles pour celles et ceux qui parviennent à les entendre et malheureusement, certains des morceaux qui rythment le carnaval poussent très loin les allusions au sexe…

“Nous sommes très conscients de ce souci et faisons le maximum pour que ces morceaux ne s’imposent pas surtout lorsque les carnavaliers sont des enfants. Là encore, nous ne sommes pas les pouvoirs publics et cela mériterait qu’un cadre soit proposé.”

Jouvert et Jump Up…

Traditionnellement, le Jouvert, qui s’est tenu cette année le 22 février, est un des points forts du Carnaval de Saint-Martin. Le principe est simple : on saute du lit aux aurores et l’on vient défiler sans quitter son pyjama ou sa tenue de nuit.

Aujourd’hui, plusieurs dérives s’imposent à ce moment : l’âge des participants, le concours de nudité, les chorégraphies clairement à caractère sexuel, et les excès d’alcool ou de ganja ! Il en est de même pour le Jump Up naturellement qui clôturait le carnaval mercredi soir à partir de 20:00.

“Personnellement, je n’ai eu le droit d’aller au Jouvert qu’à 18 ans et c’était comme cela pour tout le monde ou presque. Aujourd’hui, on constate que pour le Jouvert ou le Jump Up, le public est de plus en plus jeune et qu’il y a de moins en moins d’adultes pour les canaliser. Si cela ne tenait qu’à moi, ces deux moments seraient supprimés du programme, les risques sont trop importants. Nous avons à Saint-Martin un sévère problème de parentalité.”

Les dérives amènent naturellement leur lot de “fights” et d’hospitalisations, les urgences de l’hôpital sont à pied d’œuvre en général et accueillent les nez cassés, la viande saoule en état de coma éthylique. Mercredi soir, en fin de parade lors du retour au front de mer, une grosse bagarre a éclaté et les couteaux étaient de sortie… les protagonistes ont préféré ne pas se rendre aux urgences pour éviter d’avoir à répondre aux forces de l’ordre. Nous ne nous épancherons pas sur les hordes de deux roues en périphérie des évènements, cela semble aussi être devenu traditionnel…

Des évènements… dutch side

Une ritournelle qui a le don d’agacer un peu la Présidente qui, si elle comprend pleinement le sens de la remarque au regard des fonds publics qui permettent le déroulement de l’évènement, aimerait que le carnaval se déroule entièrement en partie française. Malheureusement, une triste réalité s’impose : il n’existe aucune infrastructure qui permette d’accueillir le public pour les élections de miss côté français.

Le Carnaval… demain

Si Luciana Raspail ne sera plus aux commandes de l’association qui porte l’événement, elle ne quittera pas ses fonctions sans établir un bilan de sa présidence qui comportera des pistes de réflexion et de travail pour l’équipe qui lui succèdera.

Tout d’abord, elle préconise un travail de concertation plus profond avec l’OT et la collectivité pour définir plus précisément ce qu’est le carnaval de Saint-Martin et lui garantir une véritable identité sans laquelle il n’est qu’un carnaval parmi d’autres. Pour Luciana, le piège serait de formater le carnaval de Saint-Martin sur celui de Sint Maarten.

Ensuite, elle recommande pour le futur qu’une certaine professionnalisation ait lieu au sein de l’association actuellement animée par des bénévoles. “Il nous faut des salariés en interne pour que les bénévoles n’aient pas à faire le choix entre leur investissement pour le carnaval et leur activité professionnelle. Cela permettra aussi de mieux accompagner les bonnes volontés, celles et ceux qui souhaitent monter des groupes et de multiplier le nombre de chars pour que la fête soit plus belle.”

Pour l’association Festivités Carnavalesques de Saint-Martin, la Présidente aimerait voir le nombre d’adhérents augmenter et notamment de celles et ceux qui œuvrent dans le domaine du tourisme. Pour que le carnaval puisse déployer son potentiel, l’association doit se renforcer et être soutenue par les socio-professionnels et les institutionnels qui sauront amener leur expertise et permettre à l’événement de générer des retombées économiques à la hauteur de l’investissement public.

Disposer d’un espace couvert, polyvalent et adapté à l’événementiel est aussi un point qui coule de source si la destination veut à un moment donné pouvoir s’enrichir de moments prisés par les touristes.

Une meilleure gestion des plannings des manifestations ne serait pas non plus un luxe puisque le Carnaval et les mardis de Grand Case se sont cette année encore posés en concurrents… “Le Carnaval ne peut pas être imaginé ou construit autrement qu’autour du Mardi Gras. Cette année le mardi 25 février, la parade à souffert de ce que les gens ont eu à faire un choix et cela dessert les deux évènements.”

Luciana recommande aussi que les évènements privatifs, comme la soirée de lancement au Kakao du 15 février, soient multipliés pour que tous les quartiers bénéficient de la mise en lumière du carnaval.

Enfin, et parce que c’est aussi un très beau succès, les évènements “Get Fit 2 Fête” qui permettent aux carnavaliers de se remettre en forme pour préparer les parades qui peuvent être éprouvantes doit selon elle être perpétués même si “certains parents ont tendance à considérer que les Get Fit 2 Fête font office de garderie.”

Le St martin’s Week attire l’attention de tous les amoureux d’un carnaval traditionnel et géré par des personnalités localement reconnues sur le risque de voir cet évènement privatisé et confié à une société d’événementiel par le biais d’un appel d’offres si l’association ne parvenait à se doter d’un nouveau bureau en juin…

S’il n’est rien de répréhensible dans cette démarche que pourrait initier la Collectivité, cela signerait par contre la possibilité pour une société extérieure ou dont la culture ne peut se revendiquer d’une certaine saint-martinitude d’organiser le Premier des évènements saint-martinois supposé porter tradition et culture…

We Culture, We fête, We Organisation ?

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