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Par Frantz GUMBS

Parfois, les performances de nos gouvernements locaux sont médiocres et nous rejetons la faute sur le système. C’est à ce moment que vous entendez que ni Saint Martin ni Sint Maarten n’auraient dû changer de statut. Il y a des gens qui regrettent que nous ne soyons plus une commune du département de la Guadeloupe. Il y a des gens qui sont nostalgiques des anciennes «Antilles néerlandaises».

Pour rappel

En juillet 2007, la commune de Saint-Martin, au Nord de l’île, est devenue (en même temps que Saint-Barthélemy) une collectivité d’outre-mer, dotée d’importantes compétences internes (pouvoirs réglementaires auparavant exercés par l’État en matière de fiscalité et de transports, compétences précédemment exercées par le Département et la Région (de la Guadeloupe) pour la prise en charge des jeunes enfants, des personnes âgées ou handicapées, pour la politique de développement économique, pour la construction et l’entretien des routes, collèges et lycées, pour ne citer que quelques exemples).

En octobre 2010, les Antilles néerlandaises, entité autonome composée de Curaçao, Sint-Maarten, Bonaire, Saba et Sint Eustatius, ont été démembrées et Sint-Maarten, la partie sud de l’île est devenue, en même temps que Curaçao, un « pays du Royaume » (de Hollande), avec une très grande autonomie interne exercée par un gouvernement local (Tout sauf les affaires étrangères, l’armée et la nationalité, et un rôle de supervision attribué au gouvernement néerlandais).

Ces changements sont le résultat de processus démocratiques orchestrés par les gouvernements centraux (européens), sur proposition des dirigeants politiques locaux, dirigeants qui ont bénéficié du soutien des populations locales qu’ils ont réussi à mobiliser.

Ces changements ont été durement gagnés.

Il ne faut pas oublier non plus que cette aspiration à avoir plus de pouvoir de décision sur les affaires locales ne s’est pas faite spontanément un jour.

Le processus qui a conduit au changement de statut de la partie française a duré plusieurs décennies avant de devenir réalité (avec les imperfections que nous connaissons).

Déjà en 1970, Hubert PETIT, maire de Saint-Martin, regrettait même de ne pas être informé des décisions prises en Guadeloupe, pour sa commune, par la préfecture ou le conseil général.

En juillet 1990, le maire Albert Fleming a refusé les conditions dans lesquelles la présence de douanes était imposée sur son territoire. L’association «Consensus du peuple de Saint-Martin» a été créée dans le sillage de ce refus, avec pour mission d’étudier les obstacles à un fonctionnement plus fluide du territoire et de proposer d’éventuelles évolutions.

En 2003, toutes les organisations politiques du «côté français» avait uni leurs forces pour obtenir un vote positif lors de la consultation publique qui a eu lieu le 7 décembre 2003 :

  • Solidarité Saint-Martinoise avec entre autres Albert Fleming et Daniel Gibbes
  • USM avec Louis-Constant Fléming et le vôtre, entre autres.
  • MAP avec Louis Mussington et Alain Richardson
  • Demain Saint-Martin avec feu Jean-Luc Hamlet (RIP) et Christian Pujol
  • Ensemble pour Saint Martin dirigé par Guillaume Arnel

Ainsi que des organisations socioprofessionnelles telles que :

  • FISM dirigée par Raymond Helligar
  • ACASM dirigé par Arnaud Vial
  • ADICASM dirigé par Paul White

Une poignée s’est opposée à tout changement mais est restée discrète. Certains, comme Daniella Jeffry (RIP), ont regretté la portée limitée du changement.

Auparavant, fin 2002, les «assises sur les libertés locales» organisées par le gouvernement français et menées à Saint-Martin par Georges Gumbs, avaient posé la question du choix entre plus de décentralisation et changement de statut. La deuxième option a été choisie.

Il faut reconnaître que ces changements de statuts se sont accompagnés, des deux côtés de l’île, d’une grande instabilité politique :

  • Dans le sin’martin nord, deux présidents ont été limogés en raison de comptes de campagne non conformes et remplacés par un membre de leur liste;
  • Dans le sin’martin sud, un phénomène de «saut de navire» a lieu, qui fait tomber les gouvernements tous les 2 ans ou moins.

Il faut également reconnaître que la crise économique mondiale de 2008-2009, et plus récemment l’ouragan Irma (2017) ont fait des ravages dans les économies insulaires qui reposent presque exclusivement sur le tourisme. 

C’est dans ce contexte que s’exprime la «déception» de certains.

Et très paradoxalement, les mêmes personnes qui regrettent un changement de statut qui donne plus de responsabilité interne, celles qui sont nostalgiques de l’«avant le changement», expriment un fort sentiment d’appartenance à un peuple, avec une identité qui n’appartiennent qu’à «leurs» compatriotes, ce «nous» qui n’est pas tout le monde, et donc cette entité qui a vocation à devenir une nation plus autonome.

Depuis 1946 et l’intégration artificielle de la «partie française» de Saint-Martin dans le département de la Guadeloupe, les administrations centrales tentent constamment de nous fusionner en Guadeloupe. La réalité géographique et socio-économique allait pourtant à l’encontre de cette logique.

Depuis 1954 et la création des «Antilles néerlandaises», la situation géographique et socio-économique a rendu de plus en plus difficiles les relations entre les différentes parties de cette entité. Le changement institutionnel était inévitable… c’était «le sens de notre histoire». Prendre de plus en plus de responsabilités locales car «le peuple» prend conscience de son existence en tant que peuple et veut s’émanciper de «parents» qui ne sont pas toujours équitables dans la répartition des ressources entre les enfants, notamment ceux qui sont loin. Il existe de nombreux exemples de ce «sens de l’histoire». Aruba avait déjà obtenu son indépendance (status aparte) des «nederlandse antillen». Anguilla avait fait sa «révolution» et obtenu la séparation de Saint-Kitts-Nevis. Et c’est certainement le même esprit qui a conduit à la scission de l’Académie Antilles-Guyane en trois (Guyane, Martinique et Guadeloupe) et de l’Université Antilles-Guyane en deux (Guyane et Guadeloupe + Martinique).

Ce «sens de l’histoire» poursuit son cours, même si la route est parfois cahoteuse, malgré les turbulences que nous rencontrons, qu’il fasse beau ou mauvais. Les groupes humains s’identifieront en tant que peuple et voudront s’émanciper et s’engager dans le processus de construction de la nation.

Je suis donc convaincu qu’en termes de gouvernance, on ne peut pas aller à l’encontre du sens de l’histoire.

Nous devons utiliser ce que nous avons, du mieux que nous pouvons, et le développer autant que possible. Nous devons également faire progresser le peuple, sans aller trop loin devant lui… et nous, les aînés, nous devrons nous mettre à la disposition de «nos meilleurs jeunes esprits»… juste au moment où ils voudront créer cet avenir qui n’effacera pas notre passé.

Je ne doute pas que tôt ou tard, dans un an ou dans 100 ans, les Sin’Martiners du nord, du sud et de toutes origines, verront des circonstances, fortuites ou provoquées, dans lesquelles l’intérêt de tous le «peuple de l’île» l’emportera sur l’intérêt de chaque côté, et la solidarité du peuple dépassera les injonctions du gouvernement, et des hommes et des femmes providentiels émergeront pour diriger des gouvernances plus harmonisées et, qui sait, peut-être le prochain saut institutionnel, parce que c’est le «sens de notre histoire».

Telle est mon opinion.

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