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Cette période de confinement a été à l’échelle mondiale le théâtre de nombreuses interrogations et de volontés de remise en question de notre mode de vie dont on pressent déjà qu’elles tomberont à l’eau, balayées par la trouille, la sécurité de ce qui est connu et l’urgence économique, celle qui va vous mettre la pression pour que vous ne renonciez surtout pas à consommer, voire qui va vous inviter à consommer plus quitte à vous faire croire que vous consommez mieux.

Pour autant, internationalement, la volonté de relocalisation de certaines productions essentielles est affichée pour rompre avec l’hyper-dépendance au plus puissant des producteurs à bas prix : la Chine.

Parmi les secteurs qui ont vécu une remise en lumière plus que justifiée, il y a celui de l’agriculture : en période d’urgence, c’est “back to basics” et se nourrir est le premier d’entre eux.

Le confinement, les restrictions de déplacement, les problèmes de transport ont amené les français à se rapprocher des producteurs, les producteurs à se rapprocher des français, comme s’ils se rencontraient pour la première fois sans les intermédiaires habituels qui déshumanisent forcément la place de l’agriculteur dans la société.

A Saint-Martin, nous n’avons pas échappé à ce moment où la crainte de flux d’approvisionnement rompus et surtout la mémoire du post-Irma a su laisser planer la question dans bien des têtes : “Comment et qu’allons nous manger durant de confinement.”

Saint-Martin et l’agriculture…

Une très longue, très grande et très profonde histoire d’amour comme savent l’organiser au fil des siècles ceux qui aiment leur terre au point d’en façonner les paysages : indigo, sel, bovin, cuir, légumes et fruits… en tous cas jusqu’à ce que le tourisme s’impose en grignotant les espaces, en transformant les paysages, en faisant exploser le nombre d’habitants, attirés par l’Eldorado touristico-immobilier et que les flux maritimes et aériens ne véhiculent aussi les produits non locaux dont sont friands les néo-arrivants… on n’arrête pas “le progrès”.

Au bilan, l’agriculture saint-martinoise est en survie et peine à organiser son rebond faute d’une portance politique réelle, d’une structuration suffisamment efficace et du fait de pratiques à la marge qui peinent à se réformer : abattage sous le manguier alors qu’un abattoir est en “service”, vente sous le manteau, élevages illégaux et de porcs en premier lieu, tensions entre éleveurs, absence d’outils pourtant incontournables (Centre d’insémination, établissement d’identification des animaux etc…), recours à des aliments américains ou des produits de traitements disponibles à Sint Maarten qui interdisent souvent au produit fini de répondre aux normes européennes, qu’elles nous insupportent ou pas.

Le dilemme des politiques…

Tous… ils aiment tous leurs paysans et s’il y avait à Saint-Martin un salon de l’agriculture ils y passeraient aussi leur journée. D’ailleurs, les quelques moments développés autour du concept “Souali Fest” avaient su afficher une belle fréquentation et offrir de jolies prises de parole aux élus de l’époque… mais ces moments ne sont plus d’actualité, on nous dira “Irma”, nous répondrons manque de volonté partagée et d’engagement de la Collectivité et des partenaires, Cul de Sac a su conserver le “Fish Day” malgré une fusillade meurtrière le dimanche 5 mai 2013.

Avec un pilier économique touristique hégémonique et bien mieux organisé, le politique peine à s’engager profondément et à mobiliser l’administration autour de la chose agricole… il faut dire que le secteur est consommateur d’un espace qui à terme et vu par d’autres yeux peut être porteur de “valorisations” autres et immobilières en premier lieu et ce ne sont pas les documents d’urbanisme sur lesquels nous avons pleine compétence qui pourraient être un frein puisqu’ils sont modifiés chaque fois que “nécessaire”.

Il n’y a donc pas de vision politique pour la filière agricole au point que l’abattoir semble figé dans un état proche du post-Irma.

La nécessaire diversification économique semble pourtant faire son chemin de façon un peu timide, en tous cas dans le discours, puisqu’il est évident qu’il est inconséquent de continuer à projeter Saint-Martin sur la base de souvenirs d’un essor touristique qui a 20 ans d’âge et que personne n’est parvenu à maintenir en santé.

Citation Daniel Gibbs Discours d’investiture, Avril 2017 :
“Mais Saint-Martin doit aussi urgemment diversifier son économie : nous nous attèlerons à cette nécessaire diversification en soutenant et développant les secteurs traditionnels que sont l’agriculture et la pêche mais aussi en misant sur les activités à haute valeur ajoutée, notamment dans les secteurs du développement durable ou des nouvelles technologies.”

Daniel Gibbs, 13 Avril 2020 :
“Notre agriculture et notre pêche sont de dimension modeste, mais les marges de progrès sont identifiées et nous mettons en place les dispositifs financiers, de formation et de coopération permettant de les développer ; je pense par exemple au développement des flottes de pêches.”

La responsabilité des professionnels…

La SICASMART est l’outil supposé permettre aux agriculteurs de Saint-Martin de coopérer… sa naissance en 2014 en fait un outil encore jeune et qui aura certainement encore besoin d’un peu de temps pour affirmer sa volonté de développement de l’agriculture et pour trouver son fonctionnement optimal.

Une coopérative agricole c’est d’abord un puissant levier économique pour les exploitants puisqu’en groupant leurs besoins, leur poids sur le marché est plus important que seul et permet donc à la coopérative de mieux négocier les prix que ce soit d’aliments, de fourrage ou autre… Mais notre coopérative se prend un peu les pieds dans le tapis lorsque c’est l’un de ses membres qui effectue les commandes à son nom pour les proposer ensuite à la revente à la coopérative… on marche quelque peu sur la tête avec cette démarche qui encore une fois fait exploser le cadre supposé de la coopération pour laisser un boulevard aux canons du libéralisme à tout va.

Sur un autre axe, et qui tend à prouver que la structuration de la SICASMART comme sa créativité nécessaire en temps de crise ne sont pas encore à la hauteur des ambitions pourtant réelles de la filière : on sait le poids de la chose alimentaire en temps de crise et on le sait à Saint-Martin mieux qu’ailleurs du fait de la double insularité et des risques climatiques.

On le sait d’autant plus que l’on a pu constater que les réseaux sociaux ont encore une fois été un formidable outil pour fédérer autour d’une problématique. Un groupe est donc né très rapidement au début de la crise sanitaire, “Producteurs locaux SXM”, avec pour objectif d’abord de recenser toutes celles et ceux qui produisent localement pour ensuite pouvoir proposer via des boutiques existantes la vente de paniers de produits alimentaires. A ceux là, on dit “BIG UP”… même si la multiplication des intermédiaires ne rend ni service aux consommateurs ni aux producteurs.

Oui mais… est ce qu’il n’appartenait pas quelque part, pour éviter ces intermédiaires et les opportunistes, à la SICASMART de se saisir du sujet et de maîtriser son propre marché ?

L’idée était tellement belle et évidente que l’association Saint-Martin Uni d’une redoutable réactivité et qui a le vent en poupe sur d’autres sujets s’est bien sûr proposée pour gérer pré-achats, livraisons, création de la boutique en ligne, achat de bœuf, découpe des bêtes etc etc…

La SICASMART dispose d’un boulevard devant elle, certes il est étroit puisque qu’il faut exister malgré la prédominance du tourisme, mais ce boulevard doit être pris en assumant l’objet même de la coopérative au bénéfice des producteurs, des consommateurs et d’un accroissement de notre indépendance alimentaire… Sint Maarten ne s’y est pas trompé et le secteur agricole y vit lui un vrai rebond. Et si la performance ne vient pas de celles et ceux qui possèdent la terre et la travaillent, sont les garants d’un savoir faire, d’une histoire, d’une culture, alors d’autres, animés par d’autres valeurs sauront prendre la place.


Une coopérative agricole c’est une entreprise : 
  • Qui appartient aux agriculteurs. C’est une entreprise créée par des agriculteurs, qui leur appartient collectivement et qu’ils gouvernent eux-mêmes. Elle pratique la démocratie : 1 homme = 1 voix.
  • Qui valorise les produits agricoles. Une coopérative collecte et transforme les productions de ses agriculteurs-coopérateurs (lait, viande, céréales, fruits et légumes, raisin, etc.).
  • Qui œuvre pour les agriculteurs et leur pouvoir d’achat en les présentant solidaires face à leurs fournisseurs.
  • Qui contribue à l’économie locale. Située en zone rurale, une coopérative agricole fait vivre son territoire en y créant activités économiques et emplois grâce à un ancrage territorial durable
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