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De l’importance de connaître l’histoire du territoire sur lequel on vît !

Quand nous sommes empêtrés dans notre développement en tant que peuple, nous ne pouvons nous tourner que vers notre propre histoire pour reprendre nos repères. Marcus Garvey a dit avec raison: “L’histoire est le point de repère qui préside au vrai cours de notre vie.”

Vous savez que nous avons une histoire, même si elle n’est pas enseignée dans nos écoles. La nouvelle société des 30 dernières années nous a éloignés de qui nous sommes, d’où nous venons et de la grandeur de nos traditions et de notre culture. On nous dit et nous entendons de beaucoup d’entre nous que nous devons nous tourner vers l’avenir et oublier le passé, comme si tout était méprisable à propos de ce passé. Pourtant comme l’a dit l’auteur britannique George Orwell : «Le moyen le plus efficace de détruire un peuple est de nier et d’effacer sa propre compréhension de son histoire.»

Nous ne sommes plus maîtres de notre destin

Un rapport daté de décembre 1999 intitulé ”Saint-Martin, Saint-Barthélemy : Quel avenir pour les îles du Nord de la Guadeloupe ?” a été rédigé par l’ancien sous-préfet de Saint-Martin et Saint-Barthélemy de 1986 à 1989. François Seners, alors qu’il était membre du Conseil d’État, a été chargé de le faire par le secrétaire d’État à l’Outre-mer. Seners a rappelé de nombreux aspects de l’histoire des deux îles afin de faire des suggestions pour leur avenir. Il a analysé à juste titre les conditions difficiles de la nouvelle société de St. Martin à l’aube du XXIe siècle, à la différence des représentants actuels de l’État qui ne démontrent aucune compréhension de la réalité de Saint-Martin et ne respectent pas l’île Nord ou Sud. “La société saint-martinoise est aujourd’hui une société éclatée où les antagonismes avivent des clivages et des tensions qui s’expriment de plus en plus ouvertement. Pourrait-il en être autrement dans une île dont les originaires, longtemps maîtres de leur environnement, de leur culture et de leur mode de vie, ont été réduits, en quinze années de développement débridé, à une communauté minoritaire, tant sur le plan démographique que sur le plan économique ?

De nombreux Saint-Martinois vivent mal la double marginalisation dont ils ont été victimes progressivement depuis quinze ans : marginalisation culturelle et marginalisation économique.”

Sommes-nous vraiment conscients que nous étions, selon cet ancien sous-préfet, longtemps maîtres de notre environnement, de notre culture et de notre mode de vie ? Sommes-nous vraiment conscients que nous avons perdu le contrôle de notre partie de l’île, que notre culture a été diluée et que notre mode de vie a dévié pour assimiler d’autres cultures, que notre culture a été contaminée et que nous avons perdu le sens de qui nous sommes, au point où nous permettons à tout le monde de nous dire publiquement que nous n’avons pas de culture ? D’autres nous disent aussi que nous n’avons pas d’histoire. Selon eux, Saint-Martin n’existe que depuis la défiscalisation, quand ils sont venus ici. Et beaucoup d’entre nous les croient… 

Symbolisme du nom de l’île

C’est une coïncidence que l’île ait été partagée entre les Hollandais et les Français et cette partition a été scellée dans un traité le 23 mars 1648. Les Espagnols, étant les premiers Européens à revendiquer la propriété de cette île, l’appelèrent San Martin.

Après la partition de l’île, son nom a été associé au saint patron de Saint-Martin de Tours, qui était évêque de Tours en France et y a vécu au 4ème siècle. Il est devenu célèbre parce qu’il partageait son manteau avec un mendiant qui était à peine habillé. Là-dessus, le Christ lui est apparu vêtu de ce manteau.

Les qualités de notre saint patron sont réellement incarnées par les valeurs et les principes qui caractérisent les habitants de Saint-Martin. Ce sont l’hospitalité, la solidarité, la générosité et l’esprit communautaire.

Signification du traité de Concordia de 1648

Le Traité de Concordia de 1648 est étroitement lié au Monument de la Frontière et à la Saint-Martin, le 11 novembre, qui sont véritablement devenus des symboles historiques du traité.

Le traité de 1648, le plus ancien traité encore en vigueur aujourd’hui, peut se résumer en trois mots : UNITÉ – LIBERTE – AMITIE. Il établit les règles d’une cohabitation pacifique et amicale de deux nations partageant la propriété de la terre, bien que les personnes qui se sont installées sur l’île n’étaient pas nécessairement néerlandaises d’un côté et françaises de l’autre.

Cette cohabitation spéciale et unique est clairement énoncée aux articles 1, 2, 3 et 5. Ces articles ont déterminé les coutumes uniques des insulaires. L’île fonctionne comme des jumeaux siamois, deux corps séparés mais une connexion majeure. C’est une connexion vitale, qui ne tolère aucune frontière et aucune séparation. La situation de travail spécifique par laquelle un habitant de cette île pouvait travailler et vivre de chaque côté sans être considéré comme un étranger a été observée au fil des ans. Les marchandises circulaient d’un côté à l’autre sans aucun contrôle.

Saint-Martin connaît une situation de «marché libre» depuis 1648 dans le cadre de ses lois coutumières, BIEN avant l’Europe, et a ainsi fonctionné comme une communauté de nations et de peuples avec convivialité, assistance d’une part, honnêteté, respect pour les coutumes de la terre, d’autre part, comme son fondement. Cependant, des règlements sont nécessaires depuis l’afflux d’étrangers sur l’île, car l’abus des règles et des coutumes insulaires sévit dans notre société moderne. Pour que cela se produise, nos dirigeants actuels doivent connaître leur histoire.

Le traité de 1648 vit toujours

Les décisions prises par le maire Constant Fleming en 1948, par le maire Hubert Petit et le sénateur Claude Wathey en 1959, autour du Monument aux frontières et de la Saint-Martin témoignent du fait que les habitants de Saint-Martin et leurs représentants sont déterminés à ce traité continue à vivre dans leur société contemporaine.

Pourtant, cette détermination entre en conflit avec les lois inadéquates de leurs centres régionaux lorsque le Nord est incorporé dans le département de la Guadeloupe en 1946, en particulier le droit foncier inexistant à Saint-Martin, et le Sud dans les Antilles néerlandaises en 1954. La situation devient de plus en plus chaotique avec l’ingérence des gouvernements européens nationaux, qui ne respectent ni l’histoire de l’île, ni les coutumes et la culture des insulaires.

Afin de trouver une solution à ce dilemme troublant et à la perte d’identité, les insulaires doivent revisiter les principales circonstances de leur histoire, raviver l’expérience de Saint-Martin et assumer la responsabilité de leur destin.

Patrimoine et ascendance

Il y a beaucoup d’idées fausses sur notre histoire passée et certains d’entre nous ont rempli l’ignorance de ce qui s’est passé ailleurs.

Notre composition ethnique à partir des années 1630 était composée d’Européens d’origines diverses, principalement britanniques, irlandaises, écossaises, quelques néerlandophones et français, espagnols, italiens, danois et de travailleurs d’origine africaine arrivant par Saint-Kitts, la première colonie antillaise occidentale et, à travers Saint-Eustache, centre colonial hollandais. La majorité des Noirs étaient des esclaves et environ un quart d’entre eux étaient des Noirs libres devenus propriétaires fonciers, gérant leurs plantations et ayant le même statut économique que les Blancs. Cette culture européenne et de nombreux aspects de la culture africaine et de la structure sociale se sont mélangés pour caractériser la société de Saint-Martin.

En réalité, les gens, sombres, bruns et à la peau claire, ont dû migrer depuis la fin du XVIIIe siècle vers des pâturages plus verts afin de survivre et de mener une vie normale. Il n’y avait pas de savants à la maison pour étudier et écrire nos histoires.

Il n’y avait plus de canne à sucre et de rhum, pas de jardins de coton, il n’y avait pas de maîtres esclavagistes, juste leurs terres, leurs terres successives, car les Noirs avaient perturbé l’économie des plantations pendant la période 1838/1848 avec l’aide des Noirs libres, parce qu’il n’y avait pas d’administration coloniale ou de maîtres européens sur l’île, en dehors de l’administration communale depuis 1838.  Puis, le premier afflux d’immigrants européens à la fin des années 1970 a profondément modifié la propriété foncière  (Voir mon livre Destabilisation, le chapitre Massive European Immigration pp. 76-80 sur la façon dont les Européens acquièrent des propriétés en bord de mer).

Travail rémunéré 

Des événements significatifs ont façonné le peuple noir de Saint-Martin pendant la période d’esclavage, en particulier de 1838 à 1848.

Selon le Révérend Jean-Baptiste Du Tertre, dans son Histoire générale des Antilles, une coutume hollandaise était appliquée sur toute l’île, comme au Brésil : Les Hollandais ne donnaient ni nourriture, ni vêtements, ni rien aux esclaves, mais ils leur donnaient la liberté de travailler pour leurs propres besoins le samedi, leur donnant la terre pour planter du manioc, des pommes de terre, des ignames et des pois, entre autres légumes et produits. Plus tard, à St Martin, cette tradition a fait du samedi le jour du marché et un jour de congé de l’école parce que les enfants devaient aider leurs parents ce jour-là. Cette tradition a changé progressivement après la défiscalisation.

D’autres événements importants sont l’expérience de l’émancipation et du travail rémunéré dans les étangs salés de Grand Case, et la propriété des terres en 1848, lorsque les Noirs purent acheter leur parcelle aux planteurs qui quittèrent Saint-Martin.

Le travail rémunéré a été institué par François Auguste Perrinon en 1844 et expliqué dans sa brochure Résultats d’expériences sur le travail des Esclaves, alors qu’il connaissait bien la réputation des Noirs de Saint-Martin et je le cite : “On se demande pourquoi ce mulâtre martiniquais a quitté la Martinique et la Guadeloupe pour venir à Saint-Martin pour mener son expérience de travail égal avec les esclaves et les noirs libres d’une telle réputation, une expérience qui lui a permis de présenter ses arguments en faveur de la promulgation du décret d’abolition dans les colonies françaises, à côté de Victor Schoelcher. Et ce major de la Marine, ancien diplômé de Polytechnique à Paris, explique pourquoi : « Jusqu’à un certain point, cette réputation s’explique par la facilité qu’ils ont de se soustraire, quand ils veulent, à l’esclavage, en traversant en quelques minutes le bras de mer, toujours calme, qui sépare leur pays de l’Anguille, île anglaise. Je savais que, par ce motif, la crainte des châtiments rigoureux n’avait aucune action sur eux ; que, pour ainsi dire, libres au milieu de la servitude, on ne pourrait leur inculquer l’amour du travail que par une amélioration de leur sort, que par une initiation aux sentiments dans lesquels l’ouvrier libre puise le mobile de toutes ces actions.

A mon arrivée sur les lieux où sont situés les étangs, j’eus d’abord quelque peine à réunir un petit nombre de travailleurs, soit libres, soit esclaves. Mais bientôt plusieurs habitants ne  tardèrent pas à m’offrir une partie de leurs nègres. Grâce à ce renfort, notre atelier se composa, peu de jours après, d’environ une centaine de travailleurs de toutes conditions et venus de tous côtés. Ce concours de la part des maîtres, impossible à obtenir dans les autres colonies françaises, m’était garanti à Saint-Martin, par l’intérêt des propriétaires…

On doit y voir aussi l’influence des principes moraux puisés à la source de sentiments religieux sincères et profonds. Etrangers à l’église romaine, les habitants de Saint-Martin      appartiennent, pour la plupart, à différentes sectes du christianisme. Ils y puisent aussi de profondes sympathies pour un ministre dissident favorable à l’émancipation, qui leur inspire, sur les terres hollandaises où règne cependant l’esclavage, des sentiments d’humanité et de fraternité vraiment chrétienne.”

Perrinon a quitté l’île en 1846 et est revenu en 1859 après avoir enregistré une compagnie de sel à Amsterdam pour exploiter le sel dans le Great Salt Pond. Il est mort à Saint Martin le 2 janvier 1861 et est enterré dans le cimetière de Marigot. Il avait 49 ans. 

Liberté

L’expérience de Perrinon a eu lieu en 1844. Les rapports entre hommes blancs et hommes noirs, noirs libres et esclaves à Saint-Martin, et ce dont Perrinon parle, sont confirmés dans les rapports d’inspection des juges de paix de la Cour de Basse -Terre sur les plantations de Saint-Martin entre 1841 et 1843. Je cite : “Dans trois tournées effectuées en juillet et août 1841, 17 habitations comptant environ 3 000 esclaves ont été visitées. Aucune résistance n’a été opposée par les colons aux inspections des deux magistrats, qui s’accordent, l’un et l’autre, à dire que les maîtres remplissent avec   beaucoup d’humanité et de scrupule leurs obligations envers leurs esclaves.”          

Daniella Jeffry

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