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“C’est avec beaucoup d’émotion que nous avons appris le décès à son domicile de notre collègue, de la plate-forme de distribution de courrier de Saint-Martin.
Nos pensées vont à sa famille et à ses proches, ainsi qu’à ses collègues, tous très affectés par ce drame.
Un dispositif de soutien psychologique a été mis en place pour l’ensemble des collaborateurs du site, un psychologue est à leur écoute (ou médecin, assistantes sociales) par ailleurs un CHSCT (Comité Hygiène Sécurité Santé au Travail) doit se tenir dans les prochains jours.
Une enquête de gendarmerie est en cours.”

Ce communiqué officiel de La Poste, toujours complexe à rédiger, la grande structure a pourtant l’habitude de s’en fendre : près de 50 salariés de la poste se sont suicidés entre septembre 2017 et septembre 2019 à l’échelle nationale, le mal est profond.

Il faudra d’abord essayer de répondre à la question : “Pourquoi”

La volonté n’est certainement pas ici de s’immiscer dans une affaire tripartite qui verra la gendarmerie poser ses conclusions, le Groupe La Poste s’affairer à ce que la responsabilité professionnelle soit minimisée et les syndicats Sud PTT Gwa et CGTG construirent un dossier qui tentera de démontrer le contraire. Des semaines, des mois s’écouleront avant qu’une supposée lumière soit faite ou dite, l’actualité oubliera Dicky Lisca, pas sa famille et ses proches.

Dans les faits…

En fin de semaine dernière, Dicky LISCA a mis fin à ses jours. La trentaine, célibataire, bel homme, il venait de s’endetter pour devenir propriétaire de son logement.

Dicky Lisca était “facteur”, il venait de recevoir son troisième avertissement, déclenchant par là une potentielle commission de discipline (commission consultative paritaire) avec des possibilités de sanctions. Il avait déposé un arrêt de maladie le vendredi 05 Juin accueilli par la hiérarchie par ces mots : “Donc, il veut jouer à cela.”

Plus que facteur, Dicky avait accepté comme un avancement le statut de Facteur Service Expert et c’est bien comme cela que cela lui avait été présenté, un nouveau “job” au sein du Groupe La Poste depuis 2018. Au départ, ce poste a été créé pour faire face au développement des nouveaux services or, à l’heure actuelle, les FSE se sont transformés en personnel bouche trou, naviguant d’un bureau à un autre afin d’effectuer des tournées parfois même sans doublure… de plus ils ne peuvent créer aucun lien réel avec leurs collègues du fait de leur flexibilité imposée. “Dicky avec ce poste est devenu la serpillère de la hiérarchie (…) il devait être flexible, remplacer les absents sur toutes les tournées. (…) En plus comme il n’est pas marié et qu’il n’a pas d’enfants, il a travaillé dans des conditions très difficiles durant tout le confinement.”

Des véhicules de service incendiés dans la nuit de mardi à mercredi

Il est évident que les trois avertissements, dont le Syndicat Sud PTT Gwa n’a pas de trace écrite, pourraient ne pas plaider en la faveur du jeune homme mais en face de cela il faut aussi pouvoir poser sa trajectoire à La poste : pour quelles raisons ce salarié que l’on n’hésitera pas aujourd’hui à poser comme revêche aurait-il eu après deux ans dans la structure, cette promotion au poste de FSE qui témoigne plutôt de son sérieux et de sa volonté, suivis par la hiérarchie, de progresser dans la grande, prestigieuse et sécuritaire structure. “Dicky, sauf ces derniers temps à cause de la surcharge, était un salarié calme et discipliné.”

L’existence au sein de La Poste d’un registre du Comité Hygiène Sécurité Santé au Travail est un vrai plus puisque nombre de structures y compris publiques ne l’ont toujours pas mis en place. C’est un vrai plus assez éclairant dans le cas de Dicky Lisca qui en a fait usage, avec ses mots, en juillet 2019 à travers cet écrit sur le registre :

“Fatigué, épuisé de jongler sur différentes tournées à découvertes de plusieurs jours depuis le mois d’avril. Ça fait 4 mois que ça dure !!! et Je n’ai rien en retour, n’y heures sup, n’y prendre en compte que psychologiquement fatiguant et moralement. Je suis un être humain !! L’abolition a déjà eu lieu !”

Souffrance au travail, une gangrène saint-martinoise niée

Mais la vérité, c’est que le suicide de Dicky Lisca témoigne d’un mal plus profond et bien connu, celui de la sensation de harcèlement au travail, celui d’une hiérarchie qui, nous dira-t-on sur site mercredi matin à l’ombre des voitures brûlées, répond “au clientélisme et aux petits arrangements entre amis, aux dérives du management avec un directeur trop souvent en Guadeloupe, déléguant ses responsabilités aux cadres locaux” dont le pouvoir de décision reste toutefois inféodé aux consignes froides venant du sommet de l’édifice et ruisselant sur la pyramide.

Il faut aussi se souvenir des grèves et notamment de celle qui avait duré 6 mois en 2019 avant d’accoucher d’un protocole en janvier 2020 et qui portait notamment sur la souffrance au travail. Et que dire de cette assistante sociale de La Poste qui opérait à Saint-Martin et dont les remontées faisaient état de ces situations scabreuses et dangereuses vécues par certains salariés, assistante sociale qui certainement trop à l’écoute localement a été habilement remplacée.

Mais, nous n’oublions pas notre lectorat, nous n’oublions pas les caractéristiques intrinsèques de Saint-Martin qui figure aussi au premier plan des territoires versés vers l’ultra-libéralisme, le profit à court terme et l’optimisation fiscale. Ce côté qui amènera nombre de lecteurs à réagir en s’insurgeant du fait que la précarité et la souffrance des salariés, surtout lorsqu’il s’agit de grosses mécaniques, est à relativiser face aux risques et à l’insécurité vécue par les entrepreneurs, mal protégés, mal défendus, qui bossent loin des cadres supposément contrôlés par l’inspection du travail et des 35:00, en souffrance extrême au sortir de la crise sanitaire… et tout cela est certainement vrai.

Souffrance au travail : les clusters du mal ne sont pas propres à La Poste

Mais lorsqu’un jeune homme d’à peine plus de 30 ans met fin à ses jours dans une structure comme La Poste et même si cela ne devait être imputable qu’à des raisons personnelles, au regard de la suprématie du pilier que représente le fait d’avoir un emploi dans la construction d’une vie, cet évènement traduit bien un manquement ou un dysfonctionnement.

La prise en considération du mal-être au travail à Saint-Martin est un chantier laissé de côté depuis des années et qui permet à nombre d’institutions qui en ont pourtant les moyens et l’obligation de laisser le sujet de côté comme si avec plus de 30% de chômage, le salarié devait s’estimer bien-heureux de disposer d’un emploi.

Le sujet est pourtant récurrent, de la Poste au Pôle Emploi ou à l’hôpital Louis Constant Fleming, en passant par la CTOS et la Collectivité où les brimades, la placardisation, les avancements discrétionnaires et bien d’autres situations posent certains salariés et agents en situation de fragilité psychologique au point de créer une volonté de fuite vers d’autres horizons ou d’imposer l’omerta sur des tentatives de suicide pourtant bien réelles pour qu’elles ne rejoignent surtout pas les colonnes de la presse entre autres. Autant de dysfonctionnements avérés que chacun des responsables saura occulter, préférant la gestion d’une crise qui à l’échelle du temps ne sera qu’un épiphénomène plutôt que s’atteler au chantier.

Le St Martin’s Week adresse ses condoléances les plus sincères à la famille, aux proches et aux collègues de Dicky Lisca, souhaitant que ce papier contribue à ce que d’autres ne s’imposent pas ce choix ultime.

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