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De temps à autre, jamais de façon froide, le St Martin’s Week se penche sur une histoire juste humaine parce qu’à force de ne pas regarder ou de regarder ailleurs, on finit par confortablement ne plus voir.

Nous l’appelerons John Doe

John Doe est un homme d’un certain âge. Il est connu de la justice pour usurpation d’identité et sa vie à Saint-Martin depuis une vingtaine d’années se heurte à ce moment là.

Il y a quelques années, en mauvais état de santé, il est amputé d’une jambe, sous le genou. Depuis John Doe est en mode “survie”, des conditions qui amènent son état général à se dégrader, évidemment…

Il y a quelques semaines, c’est le pied qu’il lui restait qui fait l’objet d’une amputation.

En situation d’extrême précarité, en pleine crise sanitaire, John Doe dont le fauteuil roulant électrique est en panne, est logé dans un des mobil homes achetés par la SEMSAMAR après Irma et positionné à Concordia.

Sans pied, avec une seule jambe et sans fauteuil fonctionnel, John Doe est depuis sur son lit, et ne peut en bouger… ni pour se soulager, ni pour se laver… Sa dernière opération ne fait pas l’objet d’un suivi et s’est donc passablement infectée, les fluides coulent du pansement sur le sol, la douleur est permanente.

Mais John Doe est chanceux, il fait partie de ceux qui ne sont pas ignorés des services sociaux et chaque jour, un repas lui est livré. La porte s’entrouvre, une boîte de polystyrène est déposée dans l’entrebaillement, la porte se referme. Consignes de distanciation obligent, le contact entre ceux qui livrent et les destinataires n’est pas possible. Il faut aussi avouer que dès l’ouverture de la porte, c’est la nausée qui s’empare de l’entrant.

Des boîtes de polystyrène pleines de nourriture, il y en a un certain nombre comme ça empilées à proximité de la porte, mais John Doe ne peut les atteindre…

Son état justifierait certainement une nouvelle hospitalisation mais, puisqu’il à un passé judiciaire, qu’il n’est pas titulaire d’une couverture médicale et que les précédentes interventions sont restées impayées, John Doe a beaucoup plus de chance aujourd’hui de finir ses jours en regardant arriver quotidiennement l’aide alimentaire qui n’atteint pas sa bouche.

Que reste-t-il des Droits de l’Homme ?

Elle sera Jane Doe…

Elle est française, jeune, célibataire, arrivée peu après Irma, avec certainement, comme toutes les jeunes femmes venues de métropole ou d’ailleurs, la conviction que l’herbe saint-martinoise est plus verte qu’ailleurs et que la reconstruction lui permettrait de trouver emploi et stabilité.

Sa trajectoire sera fauchée par le crack dans l’un des ghettos de l’île, qui n’est certainement pas un espace de non droit puisque le terme est politiquement incorrect, mais où cette notion est pourtant particulièrement éloignée.

Dépouillée de ses papiers d’identité et rendue accro au crack, certainement attachée pour cela au regard des traces sur ses poignets et sur ses chevilles, régulièrement passée à tabac et abusée, elle n’a d’autre choix pour éviter l’enfer du manque que de se prostituer et c’est bien là où le ghetto voulait l’amener.

En 2018, alors que l’enfer s’empare d’elle, nez cassé, pommettes explosées, traite sexuelle… elle parvient à porter plainte pour coups et blessures, à cette plainte s’ajoute un signalement d’une intervenante sociale… mais il n’y aura pas de suite à cette double tentative d’action. Pour qu’une plainte soit suivie, il faut que le plaignant soit pugnace et la vie d’une jeune femme toxicomane est rythmée par d’autres choses, entre moments de conscience relative et “disparition complète des radars” quand le ghetto la prend.

Mais il y a une dizaine de jours la jeune femme réapparaît et elle n’est plus seule… elle est enceinte de 4 mois et morte de peur car cet état la met en danger : son “utilité” dans le ghetto est remise en question et la menace d’un avortement imposé hors circuit médical l’oblige à sauver sa vie.

Jane a aujourd’hui quitté Saint-Martin et est prise en charge ailleurs, dans un établissement spécialisé qui tentera avec elle de la reconstruire, elle n’a que 33 ans, elle le peut encore et son bébé en aura besoin.

Dans cette fuite, celle qui permet d’espérer continuer à vivre, les intervenants se sont retrouvés face à une situation ubuesque. Si les violences faites aux femmes sont régulièrement la priorité absolue affichée par les pouvoirs publics, la réalité du terrain est autre et l’usage des fonds dédiés interroge.

Tout d’abord, aucun organisme à Saint-Martin n’existe pour faire face à ce type de situation, et pourtant Jane n’est pas la seule à vivre cet esclavage sexuel, ce recours à la violence permanente et cette mise en dépendance.

Il faut donc “externaliser” la prise en charge et cela a un coût, car si ailleurs les organismes ouvrent les portes au titre d’une humanité qu’il faut refuser de dénaturer, il reste le billet d’avion à financer, le sésame de la résilience, le pragmatisme économique. C’est une prise en charge privée assumée par une bonne volonté, qui aura permis le départ de Jane car aucun organisme à Saint-Martin, même pas ceux qui grâce à leur belle ingénierie et leur dimension nationale savent faire main basse sur l’argent public dédié à la cause, n’a su répondre présent au moment du financement de ce billet d’avion.

Combien de Jane et de John Doe à Saint-Martin aujourd’hui ? Demain ?

Nous les croisons tous les jours, assis pour certains depuis des années sur les Droits de l’Homme notamment, mais nous ne les voyons plus comme des humains et pour cause, l’humanité les a où rejetés ou a refusé de se doter des moyens de les insérer. Certes… le crack et autres substances contribuent à poser les chaînes de la dépendance et de la déshumanisation.

Dans notre contexte ultra-libéral dont l’avenir dépend tellement de notre capacité à soigner une image de carte postale, un vernis coloré et accueillant, ils dérangent.

L’impact de la crise économique de 2007 sur la destination Saint-Martin, Irma en 2017, les crises sociales récurrentes, la crise sanitaire de 2020, les œillères posées sur la tête des décideurs accrocs aux budgets et aux développements laissent à la marge une part de la société qui n’ira que grandissante car les belles années d’un développement anarchique mais lucratif sont derrière nous et le ruissellement n’atteint plus les humains les plus en danger.

Leur nombre va grandir à Saint-Martin, ils seront de plus en plus visibles et motiveront le professionnalisme des spécialistes de la précarité dans leur volonté à capter des financements qui in fine ne permettent ni de prendre en charge un vieillard amputé des deux jambes ni une jeune femme enceinte victime d’esclavage sexuel…

Ultra-libéraux de fait, certainement, mais cela ne devrait pas interdire l’humanité.

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