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Le débat sur la formation des cadres de la Collectivité, leur recrutement, leur origine ne constitue pas une question nouvelle. Elle existe depuis des décennies, car ni la Commune, ni la Collectivité, voire l’Etat, n’ont mis en place les mesures nécessaires à la formation et la valorisation du personnel local.

Discrimination positive, la première pierre a été posée il y a 20 ans

Or, l’évolution statutaire, les transferts de compétence, requièrent ou nécessitent une véritable expertise et une fonction publique territoriale performante.

Dans le cadre d’un rapport de mission, François SENERS, ancien sous-préfet de Saint-Martin, proposait, il y a une vingtaine d’années un dispositif adapté qui avait pour objectif de créer une technostructure locale.

Rapport Seners, 1999 :
“Il est donc fortement souhaitable qu’un audit des besoins de formation professionnelle soit effectué et qu’un plan ambitieux de remise à niveau soit engagé. Ce plan devra en particulier s’efforcer de donner aux Saint-martinois d’origine les chances d’obtenir une place équitable dans les recrutements futurs, ce qui implique, notamment, que soient prise en considération leur langue maternelle.”

Le projet portait sur le recrutement d’une vingtaine de diplômés qui partiraient en France Métropolitaine pour une durée déterminée en formation sur des emplois spécifiques avec un engagement professionnel, au retour, sur une durée contractuelle.

L’idée a elle 35 ans !

Depuis 1985, nous avions préconisé la mise en œuvre de cette filière afin de créer des expertises locales susceptibles d’assurer la gestion du territoire.

Cette proposition n’a pas été très partagée, à la fois par les élus, mais aussi par l’administration locale, la formation de cadres confirmés mettant en péril un “certain” mode de gestion.

La création d’une technostructure locale de haut niveau constitue une condition première à un sain développement du territoire.

Faute d’experts locaux, le rejet systématique des arrivants

Saint-Martin, plus que toute autre Collectivité, par sa double insularité, sa bi-nationalité, a besoin d’une expertise en matière de gestion, de développement, d’urbanisme…

L’appel aux cadres extérieurs ne devrait constituer qu’une solution transitoire et se heurte à la revendication identitaire.

Le refus ou le rejet des fonctionnaires venus d’autres collectivités semble devenir la solution commune. 

Les difficultés de gestion de la collectivité, le territoire quelque soit son évolution, ont impérativement besoin de ressources externes et aucune collectivité ne peut s’enfermer dans le seul recrutement local.

Et pourtant, Saint-Martin a besoin d’expertise

La négociation du transfert des compétences, avec le résultat que l’on connaît, a démontré les limites des ressources locales, alors que Saint-Barth avait largement fait appel à une expertise nationale.

Il faut dès lors imaginer un dispositif assurant l’équilibre des compétences en intégrant les diplômés du territoire et en leur offrant des perspectives de carrière.

Il existe, pour cette valorisation de ressources locales, deux dispositifs parfaitement complémentaires.

Le premier vise à créer au niveau de la Collectivité une équipe de hauts fonctionnaires ou experts, composés de retraités pour une mission d’assistance de 3 à 4 années. Il existe un réseau de compétences sur l’ensemble des filières qui sont disponibles et susceptibles de relever ce challenge.

Ils s’engagent durant cette période à transférer leur expérience et leur connaissance en formant un cadre local recensé.

Il  appartient  à la Collectivité  d’en  déterminer le nombre, leur spécialisation et le choix de la formation. 

Pendant la même période, et dans la même mission, la Collectivité établit un partenariat avec une Collectivité de l’hexagone, région, ville, etc… qui accueille en stage ou mission les cadres en cours de formation avec des échanges, éventuellement, et sur une période de 2 à 3 années.

Au terme de cette formation, le cadre s’engage à servir la collectivité pour une durée déterminée. 

Ce dispositif permet de créer une fonction territoriale locale ancrée dans le paysage social et dans la communauté avec une expertise effective équivalente à l’administration d’Etat.

Ne pas lâcher la proie pour l’ombre

Certes, cela suppose une adaptation au territoire des règles de la fonction publique  territoriale. Il me semble que ce type de proposition peut faire l’objet de négociation avec l’Etat, et sera parfaitement  accepté par les pouvoirs publics.

Il ne faut surtout pas prendre le risque d’enfermer les cadres locaux dans un statut figé ou fermé, ce qui les priverait de toute perspective de carrière, voire de possible mobilité.

J’avais aussi préconisé cette solution pour la reconstruction post IRMA, en faisant venir pour une durée déterminée, avec une mission d’assistance de formation pour  l’élaboration du plan de reconstruction.

Cette mission pouvait être composée d’experts, hautement qualifiés, en retraite et susceptibles de s’engager sur un programme de formation et une assistance technique et opérationnelle. Ce projet n’a pas fait recette…    

La performance : urgence impérieuse

Or, l’exigence de la performance s’impose sur notre territoire, l’exigence de la qualité de la gestion, du redressement  et de l’opérationnalité conditionnent la crédibilité du pouvoir politique et notre représentation nationale tout en faisant appel aux candidatures extérieures.

Ce projet transcende le discours politique habituel et il devrait être au cœur de négociations avec l’Etat.

Les solutions proposées peuvent paraître particulières ou peu ambitieuses mais elles répondent de manière immédiate aux priorités de notre île.

Le débat de l’intégration des jeunes n’aura de sens que si s’exprime la volonté de former, recruter, offrir des perspectives aux jeunes, et valoriser le potentiel du territoire.


Rapport SENERS, extrait :
2-1 La première est attendue depuis de nombreuses années :elle consiste à adapter l’enseignement local au contexte anglophone. Que le bilinguisme soit vécu par les structures de l’éducation nationale, dans une île française située aux portes de l’Amérique, comme un handicap et non comme un atout constitue un échec grave de notre système éducatif. Cet échec est illustré par les résultats des élèves aux évaluations nationales qui sont effectuées chaque année : les élèves de Saint-Barthélemy sont au niveau de la moyenne nationale ; ceux de Saint-Martin sont vingt points en dessous. Depuis plus de dix ans, les missions et les rapports se sont succédés en vain pour que l’on adopte, dans les écoles de l’île, un enseignement partagé entre le français et l’anglais. Il suffirait, pour l’essentiel , de faire de la maîtrise de l’anglais, l’un des critères d’affectation des enseignants et d’adapter les méthodes éprouvées dans les classes bilingues qui existent en métropole. Cette réforme, à elle seule, aurait un impact concret et psychologique considérable.
2-2 La seconde action consisterait à mettre en oeuvre un programme de formation de cadres saint-martinois. Il n’y a pas à Saint-Martin, contrairement à la Martinique ou à la Guadeloupe, de tradition de formation administrative ou universitaire. La nature des activités traditionnelles de l’île, pêche, agriculture, commerce et artisanat, ainsi que l’absence de système structuré de formation ont, au contraire, forgé un archétype local d’entrepreneur “ self made man ”. La transformation brutale de la société et de l’économie s’est traduite par une quasi-exclusion des Saint-Martinois des postes de responsabilité qui exigent une maîtrise administrative ou technique.
Pour y remédier rapidement, ce qui est indispensable à l’équilibre social de l’île, il est proposé de confier à l’Etat la conduite d’un programme, qui pourrait s’étaler sur quelques années, de formation de plusieurs dizaines de cadres locaux : gestionnaires administratifs, financiers, hospitaliers, capables de prendre progressivement des responsabilités dans les services publics administratifs, industriels et commerciaux ou sociaux. A l’image du programme “400 cadres” mis en oeuvre au profit des Mélanésiens dans le cadre des accords de Matignon, il suffirait, à l’échelle de Saint-Martin, d’engager un programme “50 cadres”. Les formations, réservées à de jeunes bacheliers, pourraient être dispensées dans des administrations ou établissements publics de métropole et des DOM.
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