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La crise sanitaire a engendré depuis le mois de mars dernier le recours à la fermeture de la frontière entre Saint-Martin et Sint Maarten, tantôt décidé par le Gouvernement du Sud tantôt par la Préfecture au Nord. Cette matérialisation, qui a pu être assez ferme durant le confinement était depuis le 31 juillet plus souple même si contre nature à l’échelle de l’île.

Mercredi dernier, à l’appel du Collectif Soualiga United et suite à la prolongation des contrôles aux frontières pour deux semaines décidée en Préfecture le 14 septembre dernier suite aux recommandations de l’ARS Guadeloupe, 4 à 500 personnes ont envahi la route de Bellevue depuis le rond point pour rejoindre le monument symbolisant la limite entre le Nord et le Sud de l’île. Simultanément, un autre groupe de 200 personnes environ partait lui du rond point de Cole Bay, emmené par la PM du Gouvernement de Sint Maarten, Silveria Jacobs.

Manifestation large, unitaire et transfrontalière…

Les forces de l’ordre françaises, la gendarmerie, s’effaçaient assez rapidement face à cette mobilisation, pliant tente, tables et chaises conformément à ce que la Préfète Sylvie Feucher avait annoncé durant la conférence de presse du lundi 14 Septembre 2020 : “Si la mobilisation est trop importante, je ne mettrais pas les forces de l’ordre en difficulté, elles ont déjà été très sollicitées ces dernier mois.”

Les officiels étaient bien là et en premier lieu ceux qui peuvent se targuer d’avoir organisé ce moment :
de Jules Charville à Louis Mussington
en passant par Alain Richardson pour ce qui concerne les élus ou ex-élus hors majorité, Victor et Ketty Paines ou encore Sujah Reiph et Lenny Mussington en tant que pivots de la mobilisation initiée par Soualiga United, mais aussi Angèle Dormoy Isaac, Présidente de la CCISM,  et d’autres représentants de syndicats ou de collectifs.

De nombreux représentants du tissu économique étaient aussi présents pour afficher, au delà de leur solidarité au mouvement, leur profonde inquiétude quant aux conséquences économiques de cette crise sanitaire et des mesures prises localement pour l’endiguer.

Les médias n’ont naturellement pas manqué ce moment, média locaux dont certains représentants avait choisi de fièrement respecter le dress code “tout en noir avec le masque” mais aussi venus de Guadeloupe et d’ailleurs.

La position globalement partagée par la foule présente est que ces contrôles n’ont pas empêché la reprise de l’épidémie, mettent à mal un fonctionnement séculaire, divisent les populations du Nord et du Sud, éprouvent les liens familiaux, traumatisent des enfants scolarisés en partie française et résidents en partie hollandaise, et fragilisent encore un peu plus les économies interdépendantes au Sud et au Nord de l’île.

Nombreux étaient celles et ceux qui ont rappelé la liste des moments auxquels Saint-Martin doit faire face depuis 2017, d’Irma à la crise des bromates, à celle de la CTOS, du PPRn et maintenant de la Covid, sans compter l’aspect judiciaire de l’actualité qui occupe 3 de nos élus et un panel de personnages pivot de notre société.

Dans une ambiance bon enfant mais déterminée, Daniel Gibbs, Président de la Collectivité et une part de la majorité rejoignait Silveria Jacobs, Première Ministre de Sint Maarten pour une photo historique devant le monument.

Il ne fait aucun doute qu’une large part de la population voit en ces contrôles une atteinte à une identité qui elle s’est forgée sans matérialisation de la frontière engendrant une légitime et profonde réaction émotionnelle. Les évolutions statutaires de part et d’autre de l’île témoignent d’ailleurs bien de cette volonté de préserver un mode de vie qui n’appartient ni à Paris ni à La Haye et qui constitue l’essence même de ce qu’est Saint-Martin.

De façon plus empirique, des qualificatifs à l’endroit de l’Etat et de sa représentation ont largement été empruntés aux discours anti-colonialistes voire aux discours conspirationnistes, certains étant convaincus que la France a pour Saint-Martin un dessein sombre. Si la fermeture et les contrôles n’ont pas manqué de mettre en  lumière certaines pratiques et de pouvoir les aborder de façon statistique, le destin de Saint-Martin semble bien plus dépendant des capacités de part et d’autre à poser des modèles de société disposant d’un large tronc commun et en adéquation avec les parts d’autonomie acquises même si elles sont inégales au Nord et au Sud.

Une vraie organisation

Des prémices de cette mobilisation étaient déjà visibles il y a quelques semaines, avec un regroupement symbolique devant la préfecture et un autre à peine moins symbolique au niveau de la frontière.

Il aura fallu cette prolongation de deux semaines pour que l’organisation prenne une autre dimension et se donne les moyens de ce succès : travail de conception graphique autour d’une affiche coup de poing qui aura rapidement envahi les réseaux sociaux et les groupes whatsapp, montage d’une vidéo qui aura elle aussi largement fait le buzz via les mêmes canaux. Le format de la manifestation a lui aussi été travaillé avec la mobilisation de quelques trucks et autres riders. “ONE, Phase 1”, titre réfléchi qui augure d’autres phases s’il le fallait, si les contrôles aux frontières devaient reprendre place après dispersion des participants…

Pour qu’un tel moment soit un succès, il faut un chef d’orchestre, un showman d’expérience, et Saint-Martin dispose de ce talent… derrière cette belle organisation, on reconnait facilement la patte de Skelet d’ailleurs présent sur site et positionné en vigie, juché sur un camion. On notera que l’artiste et producteur était sortiede sa zone de confort il y a quelques semaines pour s’insurger de ce frein à la libre circulation dans un long post diffusé sur les réseaux sociaux.

RDV en préfecture à 14:30

Les forces de l’ordre ayant opéré un retrait, les manifestants ont rejoint la frontière et le monument dédié pour rejoindre les manifestants de Sint Maarten et occupé le terrain pendant quelques heures, dans une ambiance aussi “friendly” que déterminée. L’occasion de quelques clichés historiques et travaillés qui sauront trouver bonne place dans les books de nos officiels.

Pour autant, ne nous leurrons pas, parmi eux certains plus véhéments ne cachaient pas leur déception de ne pas avoir de répondant en face d’eux… frustration de n’avoir pu en découdre…

Dans ce cadre, le retrait des forces de gendarmerie ne pouvait être traduit par une fin effective et durable des contrôles, ce qui amenait les organisateurs ou représentants à solliciter audience auprès de la Préfecture, audience obtenue pour 14:30 : objectif, l’abrogation de l’arrêté du 14 septembre portant prolongation pour 15 jours des contrôles aux frontières…

Bilan des négociations

Il aura fallu deux longues heures d’attente dans les couloirs de la préfecture agrémentées par quelques hausses de ton témoignant du côté sportif des débats avant de connaître le dénouement.

La délégation, composée de 8 personnes, deux parlementaires de Sint Maarten n’ayant pu accéder à ce moment, faisait face à Sylvie Feucher, Préfète déléguée, à Michael Doré, Secrétaire général, à Jean François Cayet pour l’ARS et à Julien Marie, nouveau chef de cabinet de la Préfecture pour qui c’était un véritable baptême du feu.

In fine, contrôles aux frontières et containers ne sont plus d’actualité, la Préfète ayant choisi de ne pas risquer les émeutes et l’embrasement populaire promis par la Phase 2 de l’opération ONE, risque qui aurait été terriblement dommageable et à l’économie de l’île et à son image déjà bien écornée.

Le Collectif s’est de son côté engagé à déployer tous les moyens à sa disposition pour œuvrer à la sensibilisation populaire pour l’application des gestes barrière, le port du masque etc…

Il ne fait aucun doute que cette décision n’est pas en phase avec ce que prônait l’autorité sanitaire qu’est l’ARS ni avec la position de la Préfète et que des conséquences sanitaires sont à craindre si la population ne choisit pas de s’auto-discipliner pour enrayer les chaînes de contamination. Les flux entre les deux parties de l’île et l’accès aux établissements festifs bien plus nombreux dutch side que french side font craindre une augmentation des cas dans les semaines à venir alors que la situation hospitalière est plus que tendue. Un scénario catastrophe pour l’économie et pour la saison touristique s’il devait y en avoir une… aléa jacta est, les dès sont jetés !

Les semaines à venir apporteront une réponse à cette lourde interrogation et s’il est indéniable que la libre circulation retrouvée redonne oxygène et liberté à la population, il y a comme un petit sentiment de roulette russe dont la gachette serait pilotée par notre bon sens collectif… La première conséquence qui semble inéluctable est la position de la Préfecture de Guadeloupe qui selon toute vraisemblance devrait limiter les flux aériens régionaux aux seuls motifs impérieux.

Parallèlement, la volonté de l’ARS Guadeloupe est de parvenir à mettre en place avec le CPS de Sint Maarten un centre commun de testing sur la base des tests antigéniques dont le résultat peut être obtenu en 30 minutes et de disposer d’un protocole de test comme d’une méthode statistique communs pour un meilleur suivi et des cas positifs identifiés et des touristes entrant sur le territoire. Une réunion devrait avoir lieu en ce sens mardi prochain en présence de Valérie Denux, directrice générale de l’ARS Guadeloupe.

Si les organisateurs et plus largement les participants saluent cette victoire, Lenny Mussington craint néanmoins que les autorités ne baissent les bras dans cette lutte contre la pandémie et affirme que le Collectif Soualiga United restera très vigilant sur ce point.

On notera enfin que cette libération des échanges entre Saint-Martin et Sint Maarten arrive à point nommé pour l’économie du Sud à un moment où les tensions sont très fortes avec le Royaume de Hollande qui conditionne les aides publiques post-Covid à la prise de mesures exceptionnelles comme la baisse des salaires des ministres ou des fonctionnaires, points sur lesquels Silveria Jacobs ne souhaite pas fléchir.

Gros succès, grande victoire… mais le chemin sera encore long

Il ne fait aucun doute que l’avenir de Saint-Martin dans son intégralité suit le chemin logique et légitime d’une autonomie accrue.

Mais cette crise de la Covid-19 met encore une fois l’accent sur notre incapacité à travailler ce cheminement profondément.

Si l’objectif est de préserver et de voir perdurer un certain art de vivre, une culture unique qui ont déjà subi les coups de boutoir d’un peuplement non maîtrisée, alors peut être faudrait-il en valoriser la substance autrement que par 9:00 consacrée aux journées du patrimoine ! Où sont les infrastructures publiques qui permettraient au plus grand nombre d’embrasser ce patrimoine immatériel, où sont les programmes de réhabilitation du patrimoine bâti, quelle est aujourd’hui la réalité de la conscience environnementale qui permettrait de préserver et valoriser des espaces qui trop souvent sont sacrifiés à la spéculation et à l’urbanisation ?

Notre capacité à endosser la part d’autonomie concédée frise trop souvent le ridicule pour qu’une quelconque crédibilité puisse aujourd’hui être accordée à notre capacité à la porter plus loin, malheureusement.

Fiscalité, urbanisme, tourisme, énergie, environnement demain… autant de compétences qu’il nous incombait et nous incombe encore d’embrasser pleinement en posant dans le corps des codes qui les régissent cette identité et cet art de vivre qui ont motivé l’évolution statutaire… Autant de travaux législatifs qui n’ont pas été préparés avant ce grand changement statutaire, et qui n’ont que trop peu été travaillés depuis.

Une Loi Organique qui révèle ses imperfections au fil du temps et vis à vis de laquelle nos parlementaires ne peuvent œuvrer faute d’un travail transversal, collectif entre l’exécutif de la collectivité, la Députée et le Sénateur qui dispose pourtant de l’initiative parlementaire…

Il en va de même pour le Traité de Concordia, enseveli sous la poussière de trois siècles et demi d’histoire et qui mériterait au regard de sa prédominance dans le cœur des femmes et des hommes de Saint-Martin qu’un travail conjoint soit fait par Saint-Martin et Sint Maarten pour lui donner une valeur nouvelle et contemporaine, un cadre qui en garantirait l’essence historique tout en limitant les abus et ils sont nombreux. Un cadre qui nous permettrait de sortir, par le choix de la transparence et d’outils communs, d’une situation où au fil du temps, il est régulièrement avéré qu’une partie profite de l’autre, en fonction du taux du dollar, de ses performances économiques, de son système social ou de son opacité bancaire ou fiscale.

Car ne l’oublions pas, cette part d’autonomie est supposée trouver localement et respectivement les subsides nécessaire au fonctionnement de la Collectivité comme de Country Sint Maarten, chacun à sa mesure. Cette condition n’est pas remplie et nous impose de nous ridiculiser en permanence en quémandant de nouveaux fonds à la République exsangue ou à l’Europe de plus en plus précautionneuse. De quoi jalouser la gestion du Sieur Magras de la Collectivité de St Barth qui peut lui se permettre de s’éloigner de la poche de l’Etat et d’assumer par là ses prises de positions.

La rue sait encore pallier les injustices imputables à l’état ou aux gouvernances locales, mais un peu d’élévation, une certaine capacité à laisser la politique et ses échéances de côté et un vrai travail de fond permettraient certainement d’éviter de pousser la population et les forces vives dans leurs retranchements.

Et la lumière fût…

Heureusement, hier se tenait une réunion à l’initiative de la Première Ministre de Sint Maarten à l’ordre du jour de laquelle figure au delà de la Covid, de la préparation du Sint Maarten Day et de la reconnaissance du Unity Flag, le… UNITED CONGRESS, organe pour le moment chimérique duquel pourtant pourrait peut être un jour émerger quelques réflexions communes, qui résisteraient aux changements annuels de gouvernement Dutch Side comme à nos propres turpitudes politiques, dont la pertinence permettrait peut-être que le Q4 les embrasse (Les réunions du Q4 rassemblent la France, le Royaume des Pays Bas, le Gouvernement de Sint Maarten et la Collectivité de Saint-Martin). 

Comme le disait celui qui fit office de père à spiderman, citation qui plaira à nos lecteurs les plus jeunes : “Un grand pouvoir implique de grandes responsabilités.”

En attendant, dans certains cercles européens, nos turpitudes commencent à lasser profondément et l’idée d’un territoire unique et d’un certain détachement libérateur  des nations de tutelle fait son chemin aussi. Certains y verront un autre chemin d’accès à l’autonomie, mais ce chemin affiche une pente descendante.

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