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Encore un “papier” qui nous éloigne un peu plus de la zénitude et des articles mettant en lumière les initiatives ponctuelles brillantes, comme s’il fallait se focaliser sur la cerise d’un gâteau qui n’existe plus, comme s’il fallait servir au lecteur de la joie et de la bonne humeur, de l’espoir et du positivisme avant qu’il ne rejoigne son véhicule pour franchir en une heure les 3 kilomètres qui le séparent de son lieu de travail.

Ces belles initiatives existent pourtant mais la conscience collective produit un bruit de fond de notre société saint-martinoise qui relève plus du requiem que du steel pan…

Société multi-fracturée, poly-traumatisée

De la tête au pied, notre société saint-martinoise semble aujourd’hui s’accommoder de ce style de vie, chacun dans son coin, chacun pour sa pomme et dos à dos si possible, le tout sur une pente descendante qui s’impose à une population résignée.

La Haine, 1995, film de Mathieu Kassovitz, extrait : “C’est l’histoire d’une société qui tombe et qui au fur et à mesure de sa chute se répète sans cesse pour se rassurer : jusqu’ici tout va bien, jusqu’ici tout va bien, jusqu’ici tout va bien… Le problème ce n’est pas la chute, c’est l’atterrissage.”

Ceci est valide du sommet de la pyramide à sa base, puisque l’exemple vient supposément d’en haut. La seule ligne politique qui semble tenir, le fil d’Ariane comme nous l’avions évoqué dans notre dernière édition, semble n’être nourri que par le ressentiment personnel de notre Président à l’endroit de la représentation de l’État. Une posture systématique qui trouve toujours un public et du renfort lorsque nécessaire sur un territoire qui hurle depuis des années l’atteinte à son identité et le sentiment d’invasion.

Pour autant, agiter en permanence le spectre d’un état qui ne serait que colonialiste et irrespectueux, voire même qui disposerait de plans occultes, exacerbe les clivages, fait monter les tensions et donne du grain à moudre aux communautarismes comme aux mouvements extrémistes… pas vraiment la base électorale de la Team Gibbs pourtant. Une posture qu’il faudra peut être réviser avant 2022 sauf à endosser une ligne politique autonomiste particulièrement risquée. Le hiatus entre le fond et la forme est aussi particulièrement criant puisque si les vœux pieux sont récurrents et invitent à une belle coopération et coordination entre la Collectivité, les élus locaux, l’administration et les services de l’Etat, ils sont systématiquement suivis dans le discours d’une volée de bois vert à l’endroit des services de la préfecture et de la représentation de l’Etat… Si notre avenir ne dépend en fait que d’une inimitié personnelle nourrie qui s’effacerait potentiellement avec un changement de personnalité, alors, Houston, on a un problème. Seuls semblent vouloir et pouvoir obtenir les louanges du Président Gibbs les services de l’éducation nationale alors même que les chiffres et statistiques imputables à Saint-Martin en la matière sont particulièrement alarmants.

Sur un autre plan, cette posture est aussi génératrice de blocages permanents complètement improductifs à une période où comme le rappelle le Président Gibbs, Saint-Martin doit faire face à une situation d’une rare complexité, entre les suites d’Irma qui sont encore à gérer, l’impact de la crise sanitaire qui se dessine bien au delà de la stricte mise à l’arrêt d’une part de l’économie. Crises sociales et autres manifestations locales ne sont elles pas imputables strictement à des aléas vis à vis desquels nous n’aurions aucune responsabilité même si compte tenu de certaines situations, il est même presque étonnant que les mouvements sociaux ou revendicatifs soient aussi rares ou aussi peu transversaux. Au delà d’un manque criant de cohésion sociale, c’est peut être aussi le fait d’une population profondément épuisée qui a dû trouver des ressources insoupçonnées pour se reconstruire après Irma. Combien sommes nous à accuser le coup aujourd’hui ? A avoir la sensation d’avoir pris un sérieux coup de vieux ou à nous demander si le bout du tunnel existe ?

Mais ce serait avoir la mémoire courte que de penser que tout était rose avant Irma et le Covid et il est fallacieux de n’utiliser que ces arguments pour justifier une situation globale qui trouve sa source bien en amont.

De mal en pis…

En mars 2017, la situation sociale et économique de Saint-Martin est déjà globalement catastrophique : la parité euro/dollar a pris fin en 2007, depuis les indicateurs ne sont pas bons, la destination s’efface sur la scène internationale et le tourisme survit au travers de niches. L’émergence des locations saisonnières de particulier à particulier révolutionne le marché, l’activité n’est pas particulièrement pourvoyeuse d’emplois et elle est de plus difficile à cerner fiscalement.

L’état des équipements structurants à Saint-Martin ne vit des améliorations qu’au gré des élections, et cette mandature ne va pas rompre avec la tradition : qui du déploiement de l’éclairage sur certains quartiers, qui de l’inauguration de stades et autres équipements sportifs, qui de la réalisation de petits ponts hors de prix… qui encore du tartinage d’enrobé éphémère faute d’avoir pu préparer les routes à les recevoir… poudre aux yeux et satisfaction populaire de surface en préparation des élections et usage assez “particulier” d’un argent public qui fait pourtant très souvent défaut.

D’autres équipements relèvent de choix burlesques, des containers gris anthracite du front de mer de Marigot que les occupants refusent d’occuper mais qui permettent de remettre la main sur les AOT historiques afférentes pour mieux les redistribuer, des salles de classes supplémentaires à la Cité Scolaire qui ne voient finalement pas le jour faute d’une prestation pourtant validée qui soit en phase avec les contraintes naturelles qui sont les nôtres (séisme et cyclone), arlésienne du fleuron de la culture qu’était supposée devenir la Médiathèque, cacophonie autour de l’enlèvement des épaves dans les marinas et lagons (une des entreprises non retenues poursuit la collectivité pour favoritisme), sac de nœuds du Pont de Sandy Ground dont on ne sait quand il sera finalement pleinement opérationnel, désertification effective de Marigot malgré des années de politique de redynamisation du centre ville… nous ne tenterons pas d’atteindre l’exhaustivité de cette liste nous contentant de poser un autre indicateur, celui de l’insécurité puisque braquages, cambriolages, vols de voiture et autres sont en augmentation, témoignage de maux particulièrement profonds.

Etudes, audits, concours s’empilent pendant que le citoyen espère de la concrétisation… à condition d’avoir la possibilité des engagements financiers annoncés.

La faute à qui ?

Pierre, Paul, Jacques, Frantz, Aline ou Daniel, qu’importe… Que nos élus locaux peinent à trouver une issue à cette lente paupérisation et à cette déliquescence de notre société relève in fine de notre responsabilité puisque nous sommes les électeurs, même si notre potentiel en la matière est largement sous exploité, recordman que nous sommes de l’abstentionnisme. Ce qui semble évident à ce niveau local, et pour aller plus loin encore que notre éditorialiste de renom qu’est Jean-Paul Fischer qui prônait récemment un renouveau de la classe politique dans son ensemble, c’est qu’il devient territorialement vital de changer de paradigme pour passer d’un mode d’opposition permanent à un mode de construction nouveau, collégial, intelligent et inclusif, rupture qui n’est accessible que si le pouvoir local accepte la remise en question profonde ou la transmission avant d’avoir atteint le mur et l’opprobre des urnes qui sait toujours sanctionner la médiocrité.

Sur l’axe “national”, personne ne nie la responsabilité de l’Etat dans ce qu’est Saint-Martin aujourd’hui, pas même ses représentants qui en post-Irma ont su assurer de la pleine conscience de la nation de la problématique. 50 ans d’une “administration” de complaisance, d’un contrôle qui, si on l’aime bienveillant, l’a été au point d’accoucher de situations kafkaïennes et de laisser libre cours à des travers connus de tous sauf de la justice, d’une absence parfois totale de décentralisation, un temps qui a su poser le cadre d’un territoire administrativement français, à l’identité saint-martinoise, qu’il n’est pas honteux de qualifier de friche républicaine.

Concomitamment, et cela ne semble toujours pas être pris en compte à sa juste mesure, durant ces 50 années, Saint-Martin vivait une explosion démographique sans précédent à l’échelle de la République, faisant apparaître les problèmes d’intégration, de dilution du patrimoine immatériel, de manque de logement, d’emplois précaires, de relations sociales en délitées etc etc…

Plus complexe encore à admettre dans les sphères parisiennes, le fait qu’avant cette cinquantaine d’années, Saint-Martin existait déjà et que la vie y avait ses règles et ses codes spécifiques.

Présumés coupables permanents… c’est le statut qui semble nous être systématiquement imputable lorsque l’on parcourt les centaines de pages de rapports existants et qui brossent dans leur ensemble le panel de nos incapacités, de nos manquements, de nos légèretés… de la Chambre Territoriale des Comptes, à l’Agence Française Anti-corruption, des missions de l’IGA, de la Miilos, aux rapports parlementaires jusqu’aux conclusions de la mission de la Cour des Comptes dans leur mission en cours… sans compter les rapports plus occultes. Présumés coupables permanents mais étrangement rarement condamnés que ce soit dans la sphère en col blanc ou dans celle du privé et si cela est certainement imputable au fait qu’in fine les concernés étaient innocents, cela l’est aussi au fait que la justice à Saint-Martin est un concept qui a vécu les mêmes travers que les autres services de l’Etat : une inadéquation entre les besoins et les moyens, comme s’il ne fallait pas mettre en exergue ces 53 km2 de relatif non-droit, générateur d’espaces qu’ont su magnifier des personnalités bien connues à l’échelle nationale.

Combien de classements sans suite, combien “d’affaires” traînent en longueur, combien d’autres encore ne “sortent” pas parce que la justice n’en a pas les moyens et combien d’autres ne sortiront pas parce que la justice ne serait pas aussi indépendante que l’on veut bien nous le faire admettre ?

Un énorme gaspillage d’énergies bien loin de la transition espérée sur le sujet

Ce qui apparaît de façon récurrente depuis une quinzaine d’année est que les compétences importées dans la fonction publique globalement qu’elle soit d’Etat ou Territoriale, si elles arrivent pleines d’allant et de bonne volonté finissent inexorablement par s’épuiser, coincées entre l’enclume forgée par le poids de ces cinquante années et le marteau pesant d’une nécessité de sortir de cette situation où les espaces de non-droit subsistent faute de la part des politiques localement comme au national d’avoir su et de s’être donné les moyens d’implémenter autre chose, le droit national ou un droit hérité. Mauvaise volonté, manque de créativité ou intérêts trop importants prodigués par l’opacité ?

Mais, un peu comme la grenouille plongée dans une casserole d’eau froide posée sur le gaz et qui finira cuite, notre société elle semble prête à accepter ce qui ne pouvait l’être hier ; les dérives et inégalités sociétales de tous types parce qu’au choix :

  • ça pourrait être pire selon certains résignés,
  • on a un plan B ailleurs pour d’autres,
  • cela ira mieux selon d’aucuns qui auraient “une méthode” qu’ils sont étrangement les seuls à connaître.
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