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Agressions de policiers récurrentes, prise d’assaut d’un commissariat de police et autres manifestations anti-forces de sécurité… la cocotte minute prend quelques bars de pression supplémentaire en métropole et pose le Ministre de l’Intérieur Gérald Darmanin et le Président de la République Emmanuel Macron face à une situation politiquement à risque.

Etat des lieux saint-martinois

Ces situations hexagonales ne sont pas sans éveiller ou ramener à la mémoire des évènements saint-martinois qui témoignent aussi du fait que notre société vit les mêmes évolutions inquiétantes sans pour autant provoquer d’émoi parisien : du caillassage en règle de la gendarmerie de Quartier d’Orléans il y a quelques années, aux tentatives d’interventions qui tournent au fiasco dans certains quartiers, jusqu’aux émeutes de décembre/janvier qui avaient vu les forces de l’ordre contraintes de quitter les lieux faute de pouvoir réinstaurer l’ordre public…

Etrangement, le compte rendu chiffré du Ministre de l’Intérieur occulte complètement les outremers, noyés dans les statistiques nationales, et l’actualité proposée par les “grands médias” ne laisse que peu d’espace à nos informations ultramarines pour que la conscience parisienne s’élève au point de ne pas nous oublier dans les dispositifs et les déploiements budgétaires.

A Saint-Martin, face à la banalisation de certaines dérives qui s’affirment de plus en plus, seule la gendarmerie est au contact faute de disposer localement d’une représentation substantielle de la police nationale dans sa mission de maintien de l’ordre (Ce qui n’est pas la mission première de la PAF bien présente elle). A cette historique carence, il faut bien accepter d’ajouter, sans volonté d’offenser aucune, que l’appui potentiel de la Police Territoriale se résume bien souvent à une portée nivelée par le bas et dont toute la population a pleinement conscience. Ce ne sont pas les opérations de communication menées sur des opérations conjointes ponctuelles qui modifieront cette image et pallieront le manque de crédibilité, pas plus que les communications officielles qui jusqu’en 2014 (il n’y en a plus depuis) ne font état que de renforcement des équipes…

Il n’est parallèlement pas d’évaluation quant à leur action, angle mort de l’évaluation des politiques publiques. Il n’est pas non plus de données statistiques internes à la Collectivité qui permettraient de jauger de la portée et de la nature des contredanses, pas plus que du ratio de règlement de celles-ci… aucun versement au budget ne semble avoir laissé une trace. On se souviendra “for the record” qu’il y a encore une quinzaine d’années encore, le règlement des contraventions devait se faire en cash…

Alors, zones de non droit ou pas ?

Si les forces de l’ordre, quelle que soit leur appellation, sont systématiquement pointées du doigt dans leur passivité ou leur incapacité à maintenir l’ordre effectif et au quotidien, il y a une forme de crescendo dans ce que notre société propose comme aberrations au civisme et au respect des canons du “vivre ensemble”.

Selon Denis Jacob, secrétaire général du syndicat Alternative Police nationale : “Reconnaître l’existence des zones de non-droit en France, c’est d’une certaine manière reconnaître une faillite de l’Etat.”

Le syndicat appelle notamment les parlementaires à revoir la Légitime Défense afin d’en élargir les règles pour que les forces de sécurité, sans crainte d’être présumées coupables, puissent riposter afin de garantir leur propre sécurité.

En bas de l’échelle, il y a ces petits actes anodins qui ne font malheureusement même plus réagir, qui se sont installés et sont désormais acceptés : qui de cracher par la fenêtre de son véhicule quand ce n’est pas en ouvrant la portière, qui d’uriner où bon lui semble, qui de balancer emballages, sacs poubelle et autres déchets au fil des déplacements… On passera sur les arrêts intempestifs pour cause de conversations entre automobilistes ou de dépose de passagers qui, s’ils étaient certainement bien sympas à l’époque où le trafic était ultra léger et fluide, sont devenus générateurs de ralentissements.

Tout cela… n’est pas bien grave… juste un témoignage que le savoir être et le savoir vivre sont gentiment en pleine reculade, qu’ils ne représentent plus une valeur partagée, mais qu’importe ! Et oui qu’importe puisqu’il n’est plus de touristes à séduire pour peu que cela ait un jour été une volonté collective, mais surtout il n’est plus de touristes pour nous sanctionner sur tripAdvisor ou sur d’autres plateformes dédiées à la qualité de l’accueil et des voyages…

Mais cela va naturellement bien plus loin en termes de reculades, de celles dont il faudra attendre un témoignage majeur et sensationnel, une actu qui fera le buzz pour que les médias imposent au Ministre de l’Intérieur de porter le regard.

Que l’on considère la formule comme politiquement correcte ou pas, les zones de non droit se sont installées à Saint-Martin et s’il ne s’agit surtout pas de stigmatiser un quartier ou un autre, ce qui serait complètement improductif, le fait est là : certains espaces ont échappé au tronc commun des règles sociétales, qu’elles soient républicaines ou saint-martinoises.

Lorsque la fonction de la voirie relève plus de l’espace d’expression des bikers, night and day, que de la circulation des biens et des personnes, que cet état de fait est clairement exposé et qu’il devient même un outil de défiance aux autorités au point de s’offrir de performants wheelings derrière un véhicule de gendarmerie… le non droit est installé. Lorsque le touriste ou le résident a la trouille de se faire invectiver et prend bien garde de ne regarder ni à gauche ni à droite pour ne pas voir ou ne pas provoquer, le non droit est installé. Lorsque des clips sont tournés armes à la main et dont on aimerait encore croire qu’elles sont factices, le non droit est installé…

Si la réponse ne peut évidemment être strictement sécuritaire ou répressive, si l’on a su il y a deux décennies déjà identifier ce phénomène, cette part de la jeunesse “on the block”, si des dispositifs sociaux toujours plus nombreux et plus complexes sont déployés, en 2020, alors qu’une crise économique sans précédent se dessine, l’atavisme veut que le modèle “on the block” gagne du terrain, s’impose comme naturel pour celles et ceux à qui la vie n’aura pas offert d’autres prismes sur fond d’une économie grise qui sait aussi faire pleuvoir le cash.

Et puis, il y a le non droit que l’on ne voit pas, celui dans lequel évolue “la délinquance en cols blancs” qui aujourd’hui s’amuse de voir à quel point les classements sans suite se succèdent immuablement, à quel point un bon réseau et une bonne connaissances des spécificités fiscales, des porosités, des territoires au secret bancaire érigé en institution permettent de se jouer d’un filet aux mailles trop larges et de brasser largement, mais certainement pas au bénéfice du territoire, qui en a pourtant besoin, et loin de nourrir la théorie du ruissellement.

Advienne que pourra…

Qu’importe, attaquer un commissariat à Champigny sur Marne ou disposer de comptes en Suisse sauront toujours mobiliser médias et politiques à l’échelle de l’hexagone, grâce à un public vaste et à des électeurs nombreux…

Caillasser la gendarmerie de Quartier d’Orléans ou renverser une gendarme à Saint-Martin, disposer de comptes à Anguilla, Saint-Kitts ou autres n’intéresse personne au delà de notre cercle intimiste de 37000 personnes.

Le non droit dispose encore de très beaux jours devant lui surtout dans un contexte de crise économique profonde et durable. S’il semble de plus en plus évident que l’éventuelle réponse ne viendra pas de Paris, puisque notre autonomie nous permet d’abhorrer les réponses parisiennes formatées et que Saint-Martin est certainement un souci de taille proportionnelle à sa surface dans les problématiques nationales voire ultramarines, il ne semble pas plus crédible d’attendre une ébauche de solution locale au motif unique que la sécurité ne relèverait pas de nos compétences ; comme si la réponse ne pouvait être que sécuritaire, argument qui saura faire le lit des extrêmes de tout poil…

Mais les préoccupations sont ailleurs, elles sont aux visites de chantiers en prévisions des coupages de rubans et autres poses de premières pierres… 2022 est déjà là.

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