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Le 6ème Comité interministériel du tourisme du quinquennat qui se tenait le 12 octobre, dans un contexte de rebond épidémique à la Covid-19, a évidemment été l’occasion d’annonces d’un certain nombre de mesures liées au soutien et à la relance du secteur, mesures consistant principalement en l’extension ou l’adaptation de dispositifs existants. L’occasion pour nous de nous pencher sur le pilier de notre économie, à 15 jours du début officiel d’une supposée saison touristique, sujet scabreux à l’échelle locale comme mondiale où l’on oppose de plus en plus frontalement les contraintes liées à la sécurité sanitaire et les impacts et enjeux économiques.

Des indicateurs alarmants à l’échelle territoriale

Nous n’avons de cesse de l’écrire en ces colonnes, la situation socio-économique du territoire ne suit pas une courbe ascendante qui ne peut être strictement imputable à Irma ou au coronavirus puisque la descente se poursuit depuis 2007, et il n’est nul besoin d’un institut statistique pour constater que nombre d’indicateurs virent au bordeaux.

Une simple observation de l’augmentation et de l’hétérogénéisation du public des associations distributrices d’aides notamment alimentaires, telles que le Manteau ou la Croix Rouge, suffit à déceler la paupérisation d’une part croissante de la population depuis le confinement, voire depuis Irma, part qui vient s’ajouter aux publics devenus “habituels”.

Un autre indicateur nous était fourni cette semaine par un recruteur local qui voyait des profils seniors et autrefois sécurisés candidater à des postes de débutants et beaucoup moins rémunérateurs, faute de mieux… comme une acceptation de cette misère, qui reste toutefois moins pénible au soleil… 

“Open for business” malgré tout

Dans ce contexte pas des plus lumineux donc, ce sont, selon nos informations, à cette date 17 établissements dit hôteliers représentant 546 chambres (sur 1 349 officiellement recensées) qui sont prêts à relever le défi de la saison 2020/2021 et à accueillir les touristes, qu’ils soient d’affaires, affinitaires ou vacanciers, qui auraient choisi notre destination encore porteuse des stigmates cycloniques et qui parviendraient à passer les différents barrages légaux, sanitaires et même psychologiques pour certains.

Sur ce point, les experts nationaux se veulent rassurants et comptent sur l’attrait de la destination Antilles dans les moteurs de recherche, surtout depuis que de nombreuses autres ont disparu. Le Gouvernement lui-même se veut incitatif et invite les Français à réserver leurs vacances en Outre-mer, missionnant même Atout France pour en faire la promotion au travers de leurs incontournables campagnes de communication.

Et si l’on ajoute à ce panorama optimiste les récents efforts tarifaires concédés par les compagnies aériennes afin d’espérer remplir leur avions entre l’Hexagone et l’Outre-mer, on pourrait peut-être trouver quelques facteurs d’espoir, de quoi permettre aux hôteliers et autres acteurs du tourisme local d’activer la pompe.

Oui, mais…

Oui mais… le tout dernier bulletin sanitaire, après deux semaines d’indicateurs plutôt positifs, n’est malheureusement pas encourageant et les autorités de santé restent très prudentes, or ce sont bien elles qui président aux éventuelles décisions de restriction qui pourraient être prises localement pour lutter contre la propagation du virus. Restrictions qui, pour ce qui concerne les conditions d’entrée par voie aérienne et maritime sur le territoire côté français sont encore en vigueur et nous privent indubitablement d’une part de tourisme national et régional. 

Oui mais le moteur réel de notre tourisme saint-martinois, celui qui est dit “qualitatif” car apporteur de devises est américain, une valeur sûre qui relève plus des habitudes posées depuis 30 ans que de la conquête ou de notre capacité à pénétrer d’autres marchés … “Les américains restent intéressés par la destination parce qu’ils aiment le côté “all inclusive”, qu’ils cherchent avant tout une très bonne qualité et diversité de services au sein des établissements hôteliers et tant mieux parce qu’il est impossible actuellement de leur recommander d’aller se balader. Les infrastructures, l’ambiance, certaines scènes de rue les feraient fuir ! Il est impossible de séduire une clientèle Nord-Européenne par exemple car l’île est trop sale, qu’il n’y a pas d’offre d’éco-tourisme suffisante pour répondre à leurs critères, il en va de même et de plus en plus avec la clientèle Sud Américaine.”

Si Sint Maarten a officiellement réouvert son espace aérien aux compagnies américaines, cette manne n’est pour le moment pas autorisée à résider côté français et sans celle-ci, les établissements hôteliers d’envergure, locomotive de l’activité touristique, ne prendront pas le risque de la rouverture.

Rouvrir un hôtel nécessite de lourds investissements qui ne peuvent se justifier que si le taux de remplissage est au rendez-vous ce qui n’est absolument pas le cas. Les structures sont dans l’incapacité de répondre aux demandes puisque le feu vert à la fréquentation américaine n’est pas donné. En ce sens, les arrhes qui sont à cette période de l’année la clef du financement de la préparation à la saison touristique ne sont pas aux rendez-vous… En un mot comme en mille, après avoir dû faire une croix sur les saisons 2017/2018 et 2018/2019, et si la saison 2019/2020 laissait espérer un retour à une pseudo “normalité”, une saison 2020/2021 qui n’existerait pas pourrait engendrer des décisions catastrophiques pour le parc hôtelier saint-martinois et les fermetures d’établissements ou les changements de propriétaires sont à craindre sérieusement.

Beaucoup de questions… Zéro réponse !

Ainsi, sans réservations, sans guidelines, sans ligne définie dans la cacophonie des réponses qui divergent selon l’interlocuteur, les professionnels du tourisme se situent aujourd’hui dans une bulle d’incertitudes que chaque jour semble vouloir faire gonfler.

Quand, comment, selon quelle procédure et quel protocole l’accueil des touristes, américains en particulier, peut-il être envisagé ? 

Comment justifier à un touriste américain qu’il peut se restaurer mais pas dormir en partie française ? 

Les établissements seront-ils contrôlés ? Par qui ? Comment étendre ce contrôle aux plus petits acteurs, à ceux qui ne sont pas référencés, aux pros du AirBnB, pour assurer non seulement des pratiques concurrentielles équitables mais également des conditions d’accueil harmonisées, de celles-là même qui participent de l’image de la destination.  

Et quid du couvre-feu décrété cette semaine en Hexagone dans le cadre de l’urgence sanitaire ? Et s’il devait s’étendre à Saint-Martin partie française, étant globalement admis que Sint Maarten dont les finances sont exsangues ne s’infligera certainement pas une autre fermeture de ses établissements de nuit ?

Autant de questions qui résonnent sur les murs des autorités locales et des organisations socioprofessionnelles sans trouver de réponse ferme qui ne ressemble à une partie de ping pong… En attendant, les professionnels du tourisme, ou la grande majorité d’entre eux en tous cas, se demande surtout comment être en règle lorsque la règle n’existe pas…

Qui fait quoi ?

C’est aussi ce qui ressort très clairement de nos rencontres : qui fait quoi à Saint-Martin sur le sujet tourisme ? Si l’on sait l’Office éponyme tout dédié à la cause, si l’on sait aussi que la Délégation au Développement Économique dispose d’une Direction du tourisme, nombreux sont les professionnels à s’interroger quant à la ventilation des missions mais surtout quant à l’optimisation et l’évaluation des budgets engagés ! Comment justifier de déplacements pléthoriques y compris en Grèce pour faire la promotion de la destination ou la présence saint-martinoise sur les boat shows internationaux alors que notre capacité d’accueil des Yachts est à l’échelle internationale absolument ridicule…

Beaucoup d’espoirs avaient été nourris en 2017 avec la volonté de voir naître une Agence de Développement Économique d’envergure qui aurait “chapeauté” les politiques en la matière, veillé à l’optimisation des budgets engagés et permis une sérieuse économie d’échelle, mais l’Agence n’est plus que l’ombre de ce que le programme de la Team Gibbs laissait espérer et n’en est qu’aux prémices de sa structuration.   

De l’urgence d’un protocole commun harmonisé quant à l’accueil des touristes étrangers

Sujet sur lequel on sait que l’ARS Guadeloupe travaille, ce protocole commun entre les autorités sanitaires françaises, compétence exercée par l’Etat, et celles de Sint Marteen qui s’assume en la matière, pourrait être la réponse attendue par les professionnels. Disposer d’un cadre commun permettrait le suivi des flux de touristes arrivant à Juliana et donc une prise en charge ciblée de part et d’autre de l’île.

Dans les établissements hôteliers, nous disposons de protocoles “métiers” dédiés qui nous permettent de réduire autant que possible le risque de contamination, c’est à notre niveau tout ce que nous pouvons faire, nous plier à ces protocoles et même parfois aller plus loin. Mais pour ce qui concerne le contexte réglementaire, si nous pouvons être force de proposition nous ne sommes pas les décideurs. Aujourd’hui nous avons besoin d’une date ferme et très rapidement (…) Amputer la saison parce que les décisions ne seraient pas prises suffisamment rapidement nous imposerait de nous interroger quant à la pertinence d’ouvrir.”

E n attendant, le touriste américain est “more than welcome” Dutch Side et l’on devine aisément que cette part de marché cantonnée au Sud de l’île a de quoi ravir professionnels et décideurs : pour quelle étrange raison faudrait-il mettre de l’énergie à travailler à un protocole commun alors que la situation actuelle flèche le Dollar de façon unilatérale ? En ce sens, et s’il est devenu traditionnel de politiquement cloisonner les compétences, les professionnels attendent aussi, parce que nous sommes One Island One country, que les élus locaux se mobilisent sur le sujet et pèsent de tout leur poids sur les autorités de Sint Maarten pour que ce protocole commun devienne réalité… à défaut il n’y aura pas de saison touristique, pas de ruissellement, une problématique d’augmentation du chômage à affronter (2000 emplois directs et indirects sont concernés), des fermetures d’établissements, pas de collecte de taxes et impôts etc etc… rien de très bon électoralement, cela dit en passant.

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