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Nous l’évoquions la semaine dernière, tout le secteur touristique est suspendu à une réponse quant à la date d’ouverture du territoire aux voyageurs nord-américains, misant sur une pseudo dérogation qui aurait été demandée par l’exécutif. 

Une dérogation SVP ! Quelle dérogation ???

Force est de constater ici qu’il existe une certaine confusion, par ailleurs opportunément entretenue par l’exécutif local, quant à cette possibilité de dérogations aux mesures nationales et/ou européennes qui n’autoriseraient pas notre principale clientèle à venir nous rendre visite.

D’un côté, tout ce que notre île compte de socioprofessionnels et d’organisations représentatitves réclame à corps et à cris une ouverture pleine et entière de nos frontières et établissements hôteliers aux touristes nord-américains. De l’autre, l’exécutif local se retranche derrière des restrictions qui seraient imposées par la préfecture et contre lesquelles il lutterait de toutes ses forces à grands coups de communiqués, courriers et grande nouveauté de cette mandature : le voeu ! Tout cela sous l’oeil désapprobateur des autorités sanitaires et de la représentation de l’Etat particulièrement inquiets de la saturation des capacités hospitalières insulaires d’ailleurs mises à mal cette semaine.

Dans cette cacophonie globale dont le citoyen ou l’entrepreneur peine à distinguer un ersatz de ligne directrice, et encore moins commune, il semble toutefois important de rappeler deux éléments cruciaux : 

  • Il n’existe aucun texte national ou local interdisant l’entrée des voyageurs américains sur le territoire français, il y a par contre une obligation de présentation d’un résultat négatif de test PCR  réalisé moins de 72 heures avant le vol (contre 120 à Sint Maarten)
  • Les contrôles de déplacement entre les deux parties de l’île ont été levés dans la contexte que nous connaissons

Quelle est donc cette dérogation que la Collectivité attendrait pour pouvoir exercer ses compétences en matière de tourisme et de développement économique à la veille du début de la saison touristique ? Quels sont donc ces freins qui entraveraient l’action territoriale en faveur du tourisme, hors palabres stériles et autres émissions de voeu ?

Il sera évidemment, à l’heure du bilan, toujours bien plus opportun électoralement de dire que l’Etat a gâché notre saison touristique mais en attendant, se contenter de réclamer “une ouverture totale du territoire” sans y adosser de protocole ou autres garanties relève quelque peu de l’esbrouffe…

Martin Luther King avait un rêve, le CT a un voeu…

Évidemment aussi, lorsque les acteurs économiques à l’agonie demanderont des comptes à leurs représentants politiques, il leur sera alors répondu : Nous avons émis un voeu !

Il est vrai que le 24 septembre dernier, les élus réunis en conseil territorial ont voté à l’unanimité une délibération : “Voeu portant sur la situation sanitaire actuelle et sur les perspectives d’ouverture du territoire aux visites d’agrément et d’affaires.”

Si dans son intitulé, cette délibération recèle de quoi aiguiser les espoirs de voir des flots de touristes se déverser sur notre territoire pour l’abreuver de billets verts à l’effigie de Benjamin Franklin, sa lecture nous renseigne mieux quant aux ambitions de nos édiles. En effet, les demandes du CT sont dans cette délibération au nombre de quatre :

  • Le Conseil territorial sollicite, à brève échéance, un renforcement significatif et durable des moyens matériels et humains du Centre Hospitalier de Saint-Martin
  • Le Conseil territorial demande, dans le contexte actuel et pour les prochaines semaines, d’éviter toutes nouvelles mesures restrictives impactant le secteur de l’hôtellerie-restauration, limitant les déplacements aériens entre Saint-Martin, les Antilles et la France hexagonale, ou affectant encore davantage les libertés publiques au sein du Territoire;
  • Le Conseil territorial souhaite qu’il soit donné une suite favorable à la proposition du Président du Conseil territorial de Saint-Martin au ministre des Outre-mer, datée du 17 Août, et visant à la tenue à Paris ou à La Haye, dans les prochaines semaines, d’une réunion quadripartite (dite « en mode Q4 ») portant sur les enjeux de coopération sanitaire entre les deux parties de l’île ;
  • Le Conseil territorial se prononce en faveur d’une perspective d’ouverture totale du Territoire aux visites d’agrément et d’affaires à l’horizon du 1er Novembre 2020. Il souhaite qu’à cette échéance, tout soit fait, dans le respect des mesures sanitaires strictement nécessaires à la lutte contre la COVID-19, restrictions de déplacement par voie terrestre, maritime et aérienne. Dans cette optique, il demande à ce que cette levée soit applicable, dès que possible, aux ressortissants non européens, et en particulier nord-américains.

Aucune mention donc de quelconque dérogation, nos élus ou au moins leurs techniciens devant tout de même être au fait des réalités normatives et réglementaires… Mais, au moins l’espace est occupé, certes autrement que par une mise en oeuvre constructive des outils dont nous disposons, et personne ne pourra donc dire que les élus n’ont rien fait. Personne, hormis le Week’s peut-être…

Gouverner, c’est… vouloir ?

Mauvaise langue, mais pas que… nous nous sommes tout de même interrogés sur la valeur légale ou politique de ce voeu vis-à-vis des instances étatiques que le président Gibbs sollicite bruyamment. Et nous sommes au regret de vous annoncer que, en dépit de recherches relativement poussées, il semblerait qu’aucun texte, aucun code, aucune loi organique, aucun dispositif parlementaire, aucun règlement intérieur même ne fait mention des voeux comme moyens d’action des collectivités territoriales à l’égard du Gouvernement…

Pragmatiques et un peu benêts que nous sommes, il nous reste dès lors la définition du Larousse pour juger de la portée de la délibération territoriale :

Voeu – nom masculin (latin votum) : Promesse faite à la divinité pour obtenir sa faveur ou en remerciement d’une prière exaucée. Souhait particulier, fait dans certaines occasions, liées à une tradition, une coutume, des superstitions, etc.
Faire vœu de quelque chose, s’engager religieusement, solennellement à cela ; s’engager vis-à-vis de soi-même.

Toujours désireux d’apprendre au quotidien, le Saint Martin’s Week note donc que si gouverner c’est prévoir, c’est aussi vouloir et salue la créativité de la gouvernance en matière d’outils à la disposition de l’exercice et de l’expression de notre autonomie…

Quoiqu’il en soit, et sans que cela n’interpelle dans la forme aucun des 21 conseillers votants, le voeu du conseil a comme il se doit été transmis à la préfète déléguée, mais aussi au préfet de région, au cabinet du ministre des Outre-mer et même à l’ambassadeur délégué à la coopération régionale dans la zone Antilles Guyane, le président Gibbs estimant sans doute qu’une telle démarche méritait bien un écho retentissant. Et l’objet du courrier adressé à ces récipiendaires était de connaître “la décision gouvernementale (NDLR : vis-à-vis des quatre points mentionnés dans la délibération) dans des délais permettant de mettre en place, conjointement avec la partie Hollandaise de l’île, des mesures de protection supplémentaires face au COVID-19, telles qu’abordé lors de nos différentes réunions de coopération.” 

La réponse du génie de la lampe

D’après nos informations, c’est le Ministre des Outre-mer, qui s’est chargé de la réponse au président Gibbs au travers d’une missive qui, si elle a le mérite d’exister et de ne pas prêter le flanc à la sempiternelle rengaine des “oubliés de la République”, n’apporte pas plus d’eau au moulin des acteurs touristiques que le voeu du Conseil territorial…

En termes de contenu, le courrier de Sébastien Lecornu consiste ainsi principalement en quelques rappels d’importance, notamment quant à la responsabilité portée par la Collectivité dans la levée des restrictions de déplacements entre les deux parties de l’île, ayant pour le ministère eu comme conséquences “une nouvelle augmentation des cas, un accroissement du taux de positivité et la reprise d’évacuations sanitaires vers la Guadeloupe pour des cas graves.” Et parce que “l’ensemble des indicateurs est désormais largement au-dessus des seuils d’alerte”, le Ministre insiste sur la nécessité d’un protocole conjoint de gestion de la crise sanitaire entre les deux parties de l’île dont “l’adoption  et la mise en oeuvre effective sont absolument indispensables pour éviter une nouvelle dégradation de la situation.” A défaut, prévient Oudinot, “il sera nécessaire de prendre des mesures de freinage encore plus strictes. Celles-ci impacteront nécessairement les acteurs économiques locaux.” 

En réponse au vœu du renforcement des moyens sanitaires, le ministère rappelle évidemment aussi toutes les mesures mises en oeuvre localement par l’Etat dans le cadre de la gestion de crise : équipes mobiles de prélèvements, mise en place d’un drive, mise en place d’un deuxième automate au niveau du laboratoire, envoi de réservistes sanitaires et de respirateurs.

Rien de nouveau sous le soleil donc, nous direz-vous… Mais, le président Gibbs n’étant pas un amateur en politique, ne pouvait décemment s’attendre à une autre réponse de la part du Gouvernement. Sur quelle base, quel indicateur nouveau, les conseillers territoriaux espéraient-il infléchir la position du Gouvernement ?

Saint Barth à la rescousse ? Really ?!

Ceux qui se souviennent de la même demande adressée au Gouvernement par le président du Conseil territorial de Saint Barth au mois de juin (!) dernier savent bien que cette demande était assortie de garanties circonstanciées incluant un protocole sanitaire bordé et une argumentation chiffrée quant au risque financier lié à la non-ouverture du territoire, en bref… d’un bel exemple de l’exercice affirmé d’une autonomie responsable et qui surtout, ne coûte rien à l’Etat !

Le président Gibbs s’en souvient sûrement, même si a posteriori, puisque, accompagné de son cercle rapproché, il s’est fendu cette semaine d’une visite à Bruno Magras afin d’échanger autour des perspectives liées à la saison touristique… 

Pourquoi pas, même si l’urgence est indubitablement à la mise en place d’un protocole concerté avec la partie néerlandaise et même si dans ce cadre, la Collectivité de Saint Barth peut, elle, se prévaloir d’une situation sanitaire qui lui confère un classement vert à l’international, d’un statut européen différent, d’un protocole fonctionnel, de la pleine maîtrise de ses frontières et peut-être même aussi d’élus responsables et prévoyants…

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