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L’épidémie du COVID 19, le confinement et ses conséquences économiques et sociales, ont créé une nouvelle précarité et accentué la pauvreté, plus particulièrement en Outre -Mer et à Saint-Martin.

Pas de chiffres saint-martinois, mais la réalité s’étale sous nos yeux

Certes, il n’existe pas de chiffres spécifiques pour le territoire, mais différents indicateurs illustrent la paupérisation du tissu social. Et il est possible de raisonner par analogie avec les autres départements, notamment la Guadeloupe et la Martinique.. Cette considération vaut aussi pour la partie hollandaise où il n’existe pas d’amortisseur social. 

Les études de l’INSEE ou autres rapports montrent que Saint Martin présente un P.I.B. inférieur à l’ensemble des territoires, sauf Mayotte, cela avant la crise du COVID 19 et ce qui induit une précarité largement supérieure aux autres D.O.M.

A  titre d’exemple, le nombre de familles sous le seuil de pauvreté est trois fois supérieur à celui de la Métropole avec un revenu de 790 euros mensuels cumulant l’ensemble des aides.

Des conditions insulaires aggravantes

Différents facteurs accentuent la précarité sur notre territoire :

  • La dépendance totale de l’île de l’économie du tourisme qui représente 80% des ressources
  • L’importance de l’immigration légale et illégale. L’immigration illégale ne peut accéder aux aides publiques et, à ce titre, constitue une catégorie sociale encore plus exposée.
  • Le poids des familles monoparentales
  • L’importance de l’activité informelle, la cohésion sociale à Saint-Martin et dans les D.O.M. existent par rapport à cet aspect économique réel,
  • Dans le contexte actuel, il reste peu d’espace pour les  « jobeurs »
  • Le tissu économique composé en majorité de T.P.E. ou d’indépendants qui n’accèdent que très faiblement aux aides en l’absence de comptabilité, bilan, etc…
  • Le statut particulier de Saint-Martin, dans le cadre de l’article 74 qui nous écarte d’un  ensemble de dispositifs  figurant dans le plan de relance national, voire le plan de lutte contre la pauvreté

Des outils à saturation et des dispositifs qui craquent

L’ensemble des organismes caritatifs constatent et soulignent un accroissement sensible des demandes  d’aides alimentaires ou financières ; parallèlement on observe une croissance significative du chômage.

Si les entreprises, dans un premier temps, n’ont pas renouvelé les contrats à durée déterminée, elles entrent dans une deuxième phase qui est celle des licenciements. Ces mêmes tendances se manifestent en Guadeloupe et en Martinique avec en moyenne   plus de  1 000 ressortissants  supplémentaires du R.S.A. en Guadeloupe et plus de 1 500 pour la Martinique… et ce sont les ConseilS Départementaux qui assurent le rôle de banquiers.

A Saint-Martin, les chiffres de croissance du R.S.A. ne sont pas connus ou pas publiés. Face à cette situation, il faut s’interroger sur la mise en œuvre d’une politique de lutte contre la pauvreté et d’un plan de relance, sur la capacité et la volonté de la gouvernance locale de prendre en compte ces facteurs…

Les organisations caritatives, voire les églises ou associations ne sauront répondre à  l’importance de la crise sociale à venir. La composition du corps social appelle l’élaboration d’un plan de lutte local contre la pauvreté avec une véritable concertation entre l’État et la Collectivité.

Changer de paradigme en urgence

Au delà des mesures nationales qui s’appliquent parfois différemment au contexte local, l’urgence nous impose de construire un dispositif d’aide, de soutien aux familles, aux personnes en situation de précarité et qui soit à la marge de toute démarche discrétionnaire.

Ce plan ou ce dispositif ne suppose pas la multiplication des systèmes d’assistance mais repose en premier lieu, sur la relance économique, ce qui est relativement simple sur un territoire insulaire.

La première mesure porte sur l’emploi et le soutien aux entreprises, nous sommes certes toujours en attente du plan de relance de la Collectivité… qui ne peut se limiter au report de la perception de la TGCA mais il serait étonnant que nous dérogions à cette tendance.

Or, un plan de relance efficace et opérationnel suppose une injection de liquidités dans le secteur économique et une accélération des investissements, cela pourrait se faire par une coordination Etat/ Collectivité avec en appui l’opérateur principal de la COM, notamment en matière de réalisation de logements.  Il s’agit d’un schéma classique maintes fois utilisé en partenariat avec l’État.

La deuxième mesure porte sur la mobilisation des entreprises et associations d’insertion qui, pour répondre à la demande sociale, peuvent créer de l ’emploi temporaire.

Et l’île a grandement besoin des actions de nettoyage des quartiers, des plages, des étangs… La mise en œuvre d’un projet coordonné sur six mois, en créant deux cents emplois  requiert une enveloppe maximale de 3 millions d’euros.

Ce dispositif peut parfaitement s’accompagner d’actions de formation et d’intégration avec une véritable organisation par secteurs et par quartiers. Cela suppose au départ une volonté commune de l’Etat et de la Collectivité avec une mobilisation des acteurs sociaux et professionnels.

Il existe une pauvreté qui ne s’exprime pas, qui ne s’expose pas.

L’accroissement de la précarité, du chômage crée les conditions d’une augmentation de l’insécurité. Il existe toujours sur nos territoires, une corrélation entre la précarité, la croissance du chômage et les comportements asociaux.

Il est possible, parallèlement aux mesures décrites ci-avant, de créer un fonds de solidarité local, par une organisation caritative ou autre association constituée qui puisse assurer un relais financier aux familles, soit sous forme d’aides dédiées en cas d’urgence, soit en avance remboursable, afin qu’elles puissent passer le cap de la crise sanitaire.

Ce dispositif pourrait être alimenté par une défiscalisation des dons, à un niveau à fixer, cela relève de la compétence de la Collectivité.

L’économie locale, la société saint-martinoise ne pourront pas absorber le choc de la crise sanitaire. Il ne faut pas oublier que le contexte saint-martinois est déjà fortement altéré par une reconstruction post cyclonique en souffrance, dans un cadre politique sans vision et sans visibilité.

La situation saint-martinoise va s’aggraver

Les difficultés de l’économie locale s’accentueront encore dans les six prochains mois a minima et le climat social va s’alourdir. Sans un réel plan de relance, pragmatique et efficace, un plan de lutte contre la pauvreté, une volonté politique affirmée et opérationnelle, une coopération réelle avec l’Etat, nous n’éviterons pas l’explosion sociale.

Il n’y aura pas de relance de la destination  touristique avant la saison 2021, sous réserve d’une maîtrise de l’épidémie, d’une réouverture du trafic aérien et d’un retour en grâce de la destination.

L’île reste  totalement dépendante des ressources et échanges  extérieurs.

Peut-être serait-il nécessaire qu’à  la veille des fêtes de fin d’année, la cohérence, la raison et l’intelligence puissent inspirer la gouvernance locale qui, avec le soutien de l’État l’engagement des associations et acteurs sociaux mettront en oeuvre un plan de lutte contre la précarité, avec une mobilisation efficiente et pragmatique des moyens et ressources pour parvenir à éloigner le spectre de l’explosion sociale.

Il nous reste enfin, à chacun d’entre nous, à retrouver le sens de la solidarité et de l’engagement pour faire revivre la “Friendly Island” mais c’est un autre chantier, au moins aussi profond et important.

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