Temps de lecture estimé : 8 minutes

Les années à venir devront certainement faire la lumière sur un point qui apparaît de plus en plus clairement localement et qui n’est pas sans rappeler certains débats du moment à l’échelle mondiale, aussi stériles soient-ils : faut-il opposer sécurité sanitaire et sauvegarde de l’économie.

Dans notre cas, et si nous sommes aussi concernés par la dualité de ce sujet, une autre dualité prend forme : fallait-il opposer sécurité sanitaire et préservation de l’identité ? On parle évidemment ici du confinement, de la fermeture chaotique effective des frontières et des contrôles menés dans un deuxième temps pour l’accès en partie française.

Patrimoine immatériel mal protégé et en danger

Jamais en ces colonnes vous ne lirez quoi que ce soit qui remette en question les fondements de l’identité saint-martinoise et parmi ceux-là l’unicité insulaire sur les volets identitaires, familiaux et culturels. C’est même en ce sens qu’il devient parfois difficile de continuer à cautionner des actions qui reposent sur un traité dont la reconnaissance n’est un fait que parce qu’il est vivace dans les esprits plus qu’il ne l’est dans la réalité des accords internationaux. En cela, il est dommageable que personne jusqu’à ce jour ne se soit penché sur le titanesque travail de fond qui est ou sera nécessaire pour que ses préceptes puissent à un moment donné s’affranchir du tapis poussiéreux formé au fil de presque 4 siècles qui le séparent d’aujourd’hui d’un cadre plus contemporain qui lui conférerait une belle et pleine légitimité. Pour autant, la nébuleuse que son interprétation contemporaine permet, ne nous voilons pas la face, une opacité large dont use et abuse au Nord comme au Sud une large part de la population qui ne peut décemment se prétendre culturellement grande défenseuse du traité du Mont des Accords… qu’importe…

ONE dans les coeurs, TWO dans le business

Au delà de cela, un panel d’éléments laissent à penser que le rêve d’Icare qui permettrait de voir un accord signé en 1648 renaître de ses cendres, comme le veut l’allégorie du phoenix au bénéfice d’un patrimoine immatériel indéniable subit la Loi d’une valeur bien différente, bien moins immatérielle, celle de la planche à billets (notons au passage que rares sont les accords à l’échelle mondiale à ne pas avoir vécu d’évolution en près de 4 siècles).

Quoique l’on en dise, et parce qu’il faut sortir d’une posture, l’avenir en tant que ONE de St Martin passe forcément par la capacité d’admettre que la donnée économique prédomine aux discours bien pensants ou humanistes.

Stérile coopération sur le fond au delà des opérations de COM

Pendant que la mobilisation semble unanime autour de la nécessité d’un protocole commun avec Sint Maarten dans le cadre de la lutte contre la pandémie au bénéfice de la libre circulation des personnes mais surtout de l’apport de devises étrangères sans lesquelles le pilier économique touristique n’existe pas, il faut admettre que la solution apparaît franco-française au travers d’un protocole expérimental et donc dérogatoire qui a été défloré hier en préfecture, en présence de l’ARS et la Collectivité et qui donne un cadre légal aux séjours des américains en partie française.

Ce protocole apparaît in extremis tant l’urgence économique est prégnante et que les premiers retentissements sociaux sont là avec une augmentation évidente de la criminalité. Il apparaît à la veille des fêtes de Noël qui sont de plus en plus la seule bouffée d’oxygène de la partie française, l’apogée d’une pseudo saison qui se raccourcit d’année en année.

Il faut rappeler, parce que le pragmatisme l’impose, que la partie française ne bénéficie ni des subsides de la croisière de masse, ni des ressources provenant du time share, ni des retombées issues de la fréquentation des casinos ou autres établissements nocturnes pour adultes. Ce protocole permettra d’amortir le choc économique mais n’est en aucun cas le fruit de la collaboration avec Sint Maarten qui depuis des mois déjà s’est garantie les moyens d’une fréquentation touristique optimale pour la saison.

Sint Maarten FIRST !!!

Conformément à l’adage qui veut que charité bien ordonnée commence par soi même, nos voisins du Sud ont su faire preuve du pragmatisme économique qui garantit leur survie et l’énergie de la gouvernance a été autrement plus largement mobilisée sur ce point que sur le fait d’œuvrer au déploiement d’un dispositif sanitaire commun et évolutif. Le gâteau touristique fond depuis des années avec l’émergence d’autres destinations, il est maigre cette année et accepter de le partager reviendrait à réduire ses propres chances de survie. On notera d’ailleurs que le protocole de coopération est depuis des semaines dans les circuits politico-administratifs du Gouvernement de Sint Maarten sans que l’ARS ou la Préfecture sache exactement ce qui en interdit la signature… voilà un point où la coopération des élus locaux aurait pu être productive si l’on acceptait de dépasser certaines inimitiés ou si l’on ne se retranchait pas derrière le fait que le sanitaire n’est pas la compétence de la COM, santé et économie sont l’affaire de toutes et tous.

Qu’on le veuille ou non, l’évolution statutaire qui avait notamment pour but de nous affranchir d’une dépendance à la Guadeloupe en premier lieu et à la métropole dans une moindre mesure en nous permettant de développer les contextes réglementaires adaptés à nos spécificités pour les préserver ne nous a pour autant pas affranchi de notre dépendance infrastructurelle croissante à Sint Maarten, porte d’entrée en position d’ultra-dominance à l’échelle de l’île pour l’activité touristique comme pour les échanges portuaires commerciaux. Dès lors, et pour chaque situation de crise, le chacun pour soi reprenant le dessus sur les larges discours unitaires parfois électoralistes, la partie française n’a aucun argument valable pour parvenir à imposer une vision commune de la gestion qui permettrait par exemple un ruissellement de l’activité économique vers le Nord de l’Île.

Les témoignages sont nombreux et de longue date mais plus denses en post-Irma comme actuellement durant cette crise sanitaire et qui corroborent le fait qu’au delà de la belle volonté d’une vie symbiotique prédominent les canons de l’économie ultra-libérale qui supporte mal les crises et résonne avant tout avec le “moi d’abord” : “Welcome to Sint Maarten, (…) La partie française, ah non, depuis Irma il n’y a plus rien.”, “Aller à Marigot ? Ah vous savez, il y a beaucoup de cas de Covid là-bas”… ça, c’est du pragmatisme économique et il fait fi de la volonté de destin commun. Il ne s’agit pas ici d’accabler nos voisins du Sud puisque dans un passé pas si lointain les situations étaient inversées et le développement de Saint-Martin Nord constituait une grande fierté que les dirigeants de l’époque s’attachaient à ne pas trop partager avec le Sud.

Rêve d’unité en espace ultra-concurrentiel

Sur cette base, et malgré les grandes démonstrations de profonde fraternité déployées lors des manifestations populaires, d’ailleurs organisées par d’autres, de nos élus du Nord et du Sud, il est difficile d’imaginer que le ONE qui anime le coeur d’un nombre encore important de Saint-Martinois puisse trouver une véritable matérialisation sans qu’au préalable le socle d’un développement économique commun et partagé soit forgé.

Une vision certainement très idéale lorsque l’on constate à quel point un protocole sanitaire commun est inaccessible, sur fond d’une autonomie différente au Nord et au Sud qui se transforme régulièrement en faire-valoir autoritariste vis à vis de états centraux, d’une guerre de tranchée autour de la compétence sanitaire à la main du gouvernement à Sint Maarten alors que le socle est national à Saint-Martin, donc bien moins flexible, et d’une certaine capacité de la France dans ce contexte d’une rare complexité à ne pas toujours intégrer le plus petit dénominateur commun que nous sommes dans les dispositifs et autres décrets nationaux… quantité saint-martinoise négligeable que nos parlementaires ne savent faire exister tant à Paris nous sommes mal considérés et passons pour des incapables, considérations étoffées par une foultitude de rapports dont on peine à prendre la pleine mesure et qui mériteraient pourtant que communément, Paris et Marigot se donnent les moyens du changement avant que la pétaudière ne devienne notre quotidien.

En attendant le United Congress…  même s’il semble bien plus porté par une volonté politique au Nord qu’au Sud et en espérant que l’instabilité politique endémique et la valse des gouvernances au Sud plus qu’au Nord en termes de fréquence n’ait pas encore une fois raison des projets communs au long cours…

Pendant ce temps, à St Barth, il est fièrement et avec raison affiché une fréquentation de jets identique à celle de l’année dernière… covid ou pas… Il faudra bien un jour que le Nord accepte les réalités économiques régionales autrement qu’en regardant passer les yachts, paquebots, jets et autres aircrafts. 


La réalité de cette concurrence n’est pas un scoop et lui opposer la prégnance d’une identité commune à Saint-Martin ne change rien à cette réalité.

En la matière, et dès 2010, Stéphanie Bessière en poste à la collectivité de longue date et aujourd’hui Directrice du tourisme, s’était déjà fendue d’un ouvrage explicite sur le sujet : “Le Tourisme dans les Antilles françaises. Le défi de la concurrence caribéenne”.

Commenter avec Facebook

Laisser un commentaire

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.