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Monsieur le Président, je suis la majorité silencieuse. Je suis saint-martinois, métropolitain, guadeloupéen, haïtien, dominicain, indien, chinois ou que sais-je encore, je suis de ceux qui sont difficiles à fédérer, à regrouper derrière une bannière ou une cause unique, mais je suis l’écrasante part de cette société hétérogène à laquelle vous présidez. 

Je ne prends jamais la parole, l’espace est trop souvent phagocyté par les minorités hurlantes, les opposants ou les radicaux, mais je suis un observateur averti, je connais Saint-Martin et si je ne suis pas toujours transversal, j’ai néanmoins bien conscience de la strate et du cercle dans lesquels j’évolue.

Je vous ai peut être soutenu en 2012, je vous ai certainement accompagné dans votre écrasante victoire en 2017. J’ai été convaincu par le message, le dynamisme, le programme, convaincu qu’après des années de récession économique et sociale vous seriez celui qui aurait le courage de vous atteler au changement, j’ai peut être aussi cédé à l’envie d’autre chose, je le concède. J’ai pensé que Marigot reprendrait vie, redeviendrait un lieu de rencontre entre les différentes composantes de la population, le point de ralliement de tous les quartiers.

Je votant mais aussi abstentionniste, parfois parce que je n’y crois plus ou n’y ai jamais cru, parfois parce que je ne me reconnais en rien dans les discours qui me sont servis. Mais je m’informe, je lis, j’écoute, j’échange et tout cela souvent en plusieurs langues… et je constate.

Mon quotidien n’est pas plus rose qu’hier, mes perspectives et celles de mes enfants ne le sont pas plus. Ils appartiendront certainement à cette génération qui choisira encore de quitter l’île, de rompre avec ses racines pour multiplier ses chances de s’insérer, de trouver un travail. Je ne suis pas de ceux qui pensent que le service public est le seul horizon de notre jeunesse, mais quand je vois l’état du secteur privé je comprends que les yeux se tournent essentiellement vers la COM. Il faut dire que la territoriale a souvent servi d’arche de Noé. J’entends les discours passéistes, les “c’était mieux avant” et je commence à y être sensible. Je constate aussi les départs de ceux qui ont un plan B, les difficultés d’autres ne disposant que d’un plan A à rester, la qualité de vie qui se dégrade, l’amertume qui nous gagne et j’ai de plus en plus de difficulté à penser que demain sera meilleur qu’aujourd’hui. Je sais le poids des regards sur moi au milieu de la place d’Orient Bay ou le goût des œufs lorsque je traverse Sandy Ground.

Je fais partie maintenant des déçus, de ceux qui craignent pour l’avenir, qui cherchent un “coupable” que vous serez obligatoirement et qui s’interrogent quant à leur capacité à se mobiliser en 2022 : autour de qui ? Pour quel projet ?

Vous êtes parvenus jusqu’ici à maintenir une relative cohésion de votre groupe depuis le début de votre mandat. Mais la majorité silencieuse n’est pas dupe : autour de vous certains ne sont en rien des progressistes, d’autres sont des opportunistes, d’autres encore savent que la première des règles en politique pour exister est qu’il faut tuer le père et nourrissent cette ambition.

Depuis cette vie que je mène dans le secteur privé, j’observe que vous êtes accaparé par l’administration, par les relations à l’Etat, par un secteur public dont la qualité principale semble l’auto-combustion, la permanence des incendies. Face à la réforme que vous ambitionnez à juste titre, ce monde qui n’est pas le mien se réveille et tente de donner de la voix pour que la réforme soit juste à l’endroit des agents, à l’endroit du territoire avec une pointe de protectionnisme parfois malsain.

Depuis cette vie que je mène moi dans le secteur privé, je m’interroge : qu’est ce que je conclurai en mars 2022 quant à votre mandature ? Est ce que je vous renouvellerai ma confiance, qui vous entourera alors et pourquoi le ferais-je puisque je ne vous entends pas, ne vous vois pas ?

“On ne peut pas rester comme les lapins pris dans les phares d’une voiture, interdits parce que des personnes font état de leurs peurs, parfois avec des débordements qui sont inacceptables, parfois avec des peurs qui sont sincères. Il faut essayer de convaincre, (…) mais on ne peut pas gouverner pour la minorité qui dit ses névroses.”

Stanislas Guérini, 23 Août 2021

Bien sûr, et vous le répétez assez souvent, j’ai pleinement conscience que ce mandat est historique par les difficultés rencontrées, d’Irma aux émeutes, des grèves à la crise sanitaire et qu’il a certainement dû mobiliser toute votre attention et votre action dans ces relations complexes avec l’Etat, dans la recherche de financements toujours conditionnés et dont nous manquons cruellement.

Mais moi, la majorité silencieuse, j’ai besoin de me projeter, de croire que le leadership que je vous ai octroyé est assumé politiquement lorsque vos colistiers affichent clairement leur défiance par exemple ou qu’une part de l’administration refuse de sortir d’un système ou ne comprend pas que les temps ont changé. J’ai aussi besoin que votre regard se tourne vers moi car je n’appartiens à aucune des catégories défendues par les syndicats ou autres collectifs qui savent s’imposer à vous. J’en viens à penser que moi, la majorité silencieuse, n’a pas droit au chapitre, que je serai une sorte de socle électoral inféodé qui n’aurait pas besoin d’être écouté, rassuré.

Monsieur le Président, je n’appartiens pas à ceux qui pensent que les campagnes électorales sont un strict ramassis de promesses et de mensonges, je suis de ceux qui ont besoin d’entendre, de comprendre pour continuer à croire, à s’investir, de ceux qui appellent au changement, pourvu qu’il profite à tous.

J’appartiens à ceux que le vote par défaut répugne et qui s’inquiètent quand ils voient que tout semble s’organiser à Saint-Martin en vue des échéances électorales ; tout, sauf peut être vous. Alors qu’en fait, vos adversaires connus proposent globalement une politique identique, peu moderne, et seuls leurs égos leur interdisent la liste unique.

Je suivrai évidemment les évolutions et propositions de tous les groupes en constitution mais constate déjà qu’ils affichent sans le voir une identité clivante qui n’est certainement pas à l’image de ce que je suis, la majorité silencieuse diversifiée.

J’ai plaisir à lire les analystes du Saint-Martin’s Week’s qui ne vous font pas beaucoup de cadeaux et je doute qu’ils choisissent de publier cet écrit mais il est un fait : votre second mandat est suspendu à la fermeté de vos positions, à des choix difficiles mais qu’il est nécessaire d’assumer, à un programme pour le moment inconnu mais qui devra nécessairement vous voir redescendre dans l’arène.

“We have to find back that candidate who was campaigning in 2017 and who promised to fight for Saint-Martin.”

Albert Blake, secrétaire général du Syndicat Uni-T 978
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