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La mobilisation du 3 septembre orchestrée par le collectif réunissant l’Union Peuple – Travailleurs de Saint-Martin, Soualiga United et Soualiga GrassRoots Movement se voulait le catalyseur de nombreuses doléances touchant à des compétences relevant à la fois de la Collectivité et de l’Etat, et même du domaine privé, sur la base d’une vingtaine de revendications. 

Vendredi noir

Vendredi 03, le rassemblement prévu à 7h00 sur le front de mer paraissait de prime abord peu mobilisateur, ce que pouvaient justifier l’hétérogénéité des thématiques, le choix d’un jour travaillé et, d’après de nombreux témoignages, une trop faible diffusion de l’appel du collectif qui s’était pourtant fendu de plusieurs conférences de presse, interventions radio et passages dans les quartiers. Toutefois, le cortège, gonflant au fur et à mesure de sa déambulation dans les rues de Marigot, aura amené quelques 250 personnes à l’hôtel de la Collectivité où le président Gibbs fut vivement pris à partie, les manifestants exigeant une réponse immédiate à la revendication première du syndicat Uni.T978, le départ de la Directrice Générale des Services de la COM. Notons ici que si plusieurs élus, actuels ou passés, dont Steven Patrick dont on ne sait plus trop s’il est encore vice-président ou pas, participaient au défilé, Yolande Sylvestre était la seule élue de la majorité présente à la Collectivité aux côtés de Daniel Gibbs…

Quoiqu’il en soit, n’ayant pas obtenu de réponse jugée satisfaisante de la part du président Gibbs dont le discours de la méthode fut brutalement interrompu par la confiscation de son micro par Albert Blake, Secrétaire général de Uni.T978 ; la foule, délestée de nombreux participants, s’est rendue à la préfecture où ne les attendait pas Serge Gouteyron qui se trouvait à Saint Barthélemy dans le cadre de la visite de la directrice de l’Agence régionale de santé, Valérie Denux. Pour des raisons évidentes de crédibilité, le collectif, estimant de surcroît que le Préfet et le Président avaient été informés suffisamment en amont de leur mobilisation du jour, ne pouvait dissoudre le mouvement sur ce simple constat et a alors passé le relais à SXM Truckers, mouvement rassemblant les chauffeurs de camions des deux côtés de l’île, qui avait manifesté son soutien en sonnant leur maintenant célèbre corne dès le début de matinée ; un langage pour nous coutumier mais dont le nouveau commandement de la gendarmerie semblait ignorer la signification…

Et c’est donc vers midi que ce soutien s’est matérialisé, sans encombres et sans sommation, au grand dam des automobilistes, au travers des blocages des points névralgiques que sont Bellevue, Morne Valois et Oyster Pond, Sandy Ground étant déjà entravé par les travaux du pont. 

“Dialogues de sourds pour pensées muettes”

Ces barrages ont été levés vendredi entre 19h30 et 20h00 après que le Préfet Gouteyron, de retour contraint à Saint-Martin, ait accordé audience au collectif à 16h00 et réussi à programmer une rencontre conjointe pour le lundi suivant, après plusieurs heures de négociations sous haute tension et trois interruptions de séances, le collectif exigeant la présence du président Gibbs, indisponible vendredi pour des “raisons personnelles”.

Lundi matin, la réunion fut brève, les membres du collectif n’ayant même pas pris le temps de s’asseoir, s’estimant trahis par le Préfet au regard du renforcement de la présence gendarmesque et des contrôles routiers à l’endroit des camionneurs le matin. Le président était pourtant cette fois présent et accompagné de membres de l’administration territoriale et de son cabinet…

En fin de matinée, le spectre des blocages planant de nouveau sur Saint-Martin, M. Gouteyron proposait une nouvelle rencontre au collectif qui s’est empressé de saisir cette main tendue pour d’une part exprimer de manière plus étayée les raisons de la colère du début de matinée et d’autre part éviter de devoir mettre ses menaces de démonstration de force à exécution. Une fois les émotions extériorisées, et engagement préfectoral pris qu’aucune poursuite ne serait engagée envers les bloqueurs du vendredi, un nouveau rendez-vous fut convenu pour le mardi 07 avec comme exigence du collectif la présence d’élus du conseil territorial et non d’administratifs…

Mardi matin, l’empereur, sa femme et le petit prince…. Plus sérieusement, mardi matin, ce sont donc le Préfet Gouteyron, le président Gibbs, la VP Damaseau et le VP Nyuiadzi qui recevaient les représentants du collectif afin d’entamer (enfin…) l’examen de la plateforme de revendications. La matinée fut consacrée aux thématiques relevant de la Collectivité tandis que l’après-midi fut dédiée à celles dévolues à l’Etat, le tout dans un contexte plus passionnel que constructif, mêlant émotions, éléments de droit, menaces, rappels à l’ordre, manque de respect, déférence, humour, fatigue, détermination, espoirs et impasses pour au final n’accoucher d’aucune mesure concrète ou engagement… L’exercice relevait en effet plus de l’exutoire ou de la séance de psychologie, tel que le soulignait Cédrick André en fin de journée : “Nous discutons mais jusqu’à aujourd’hui, rien n’a été acté. Je suppose que vous faisiez le rôle de psychologue, “Oui M. André, Oui Luky, Oui M. Mussington je vous comprends”, j’espère que ce n’est pas ça, nous espérons tous que l’on puisse trouver des solutions.”

Pour ce faire, et de nouveau dans le respect des exigences du collectif, une nouvelle rencontre était programmée à ce jeudi 09, à 16h00 à la préfecture. Celle-ci a tourné relativement court puisque le collectif a quitté la table de négociations, refusant que le Préfet leur fasse lecture du protocole d’accord que lui et le président avaient concocté en réponse aux revendications recensées les jours précédents. Après avoir accordé un délai d’une heure au collectif pour reprendre les discussions autour du texte qu’ils proposaient, Serge Gouteyron et Daniel Gibbs ont cosigné le document (publié dans ce journal et consultable sur notre site Internet www.stmartinweek.fr) au titre de l’Etat et de la Collectivité, estimant tous deux avoir consacré suffisamment de temps au collectif et aux négociations, une grande part des revendications trouvant par ailleurs réponse dans le travail déjà en cours au sein des deux institutions. 

La boule à facettes préfectorale

Sans jugement ici quant au fond des débats, et même s’il sera appréhendé de manière différente selon le prisme choisi, il ressort un enseignement incontestable de cette semaine marathon :
le préfet délégué de Saint Barthélemy et Saint-Martin dispose indéniablement d’une endurance certaine, d’une large tolérance et d’un sens de la pédagogie avéré !

En effet, il en aura fallu pour coordonner et animer ces multiples rencontres, y compris sur des questions ne relevant pas de prérogatives étatiques. Exercice compliqué également que de tenter de faire prévaloir le Droit vis-à-vis de l’émotionnel et d’incarner l’autorité régalienne face à des menaces, même pas voilées, de “transformer Saint-Martin en Bagdad” notamment, et tout cela sans se départir de cet humour acéré que l’on commence à connaître ni même d’une certaine humilité… n’est pas Rambo qui veut !

Des qualités reconnues, à sa manière, par Cédrick André qui prévenait : “Monsieur le Préfet, c’est par rapport à votre effort, à votre écoute que nous décidons d’attendre (…), ne laissez pas le président vous amener dans le trou avec lui !” 

La naïveté ne nous habitant pas ou plus, nous sommes évidemment conscients que le déploiement de tels outils par le Représentant de l’État s’avérait nécessaire, dans notre contexte et à l’aube de l’ouverture de l’enquête publique liée au PPRn, au bénéfice de la paix sociale. En ce sens, et au-delà des qualités humaines de l’individu, nous retiendrons de cet épisode que Serge Gouteyron incarne parfaitement non seulement sa fonction, mais aussi ce qu’est l’Etat à l’égard de ses territoires : un animal à sang froid qui a du temps là où nous les ultramarins en particulier sommes réputés pour notre sang chaud et notre goût pour l’immédiateté. Mais toute patience a toutefois des limites et celles du Préfet ont, semble-t-il, été atteintes ce jeudi où nous avons découvert une nouvelle facette de l’homme, la fermeté et la poigne.

Au bilan…

Le président Gibbs et le Préfet Gouteyron exprimaient jeudi soir leur satisfaction d’être parvenus, en concertation, à un protocole qui “répond à la majeure partie des revendications”, ainsi que leur souhait de maintenant retourner à la gestion des affaires courantes et de la rentrée scolaire en particulier.

De son côté, le collectif s’insurgeait quant à la méthode en y voyant coercition et manque de respect dans cette façon de présenter un protocole supposément “finalisé” alors qu’il estimait que les discussions n’étaient pas terminées et que certains points n’avaient pas même été abordés.

S’estimant désormais acculés, les membres du collectif devaient se réunir entre eux afin de définir et coordonner leur réaction. Il faut dire que, au-delà du bloc institutionnel présidento-préfectoral sur lequel les prétentions du collectif ont volé en éclats jeudi soir, celui-ci doit aussi composer en son sein avec plusieurs courants de pensée, modes d’actions et personnalités. Pour autant, la tendance majoritaire versait jeudi soir vers des actions fortes et pas forcément maîtrisées, au plus grand désarroi de Cédrick André qui, dès le début du conflit, n’a eu de cesse d’alerter sur le risque d’embrasement sévère.

Aussi, sans douter que les forces de sécurité aient, elles aussi, bien pris la mesure de ce risque, surtout depuis vendredi dernier, et sans jouir de talent divinatoire particulier, il ne semble pas hérétique de conseiller à la population de commencer à envisager les conséquences de ce nouvel échec des négociations, ou en tous cas de l’échec vécu par le collectif.

Sur un autre pan, l’ironie de l’histoire sera qu’alors que le mécontentement général, perceptible dès les réunions publiques liées au PPRn, était principalement tourné vers la Collectivité et son exécutif, c’est le président Gibbs qui sortira conforté de l’expérience puisque qu’il ne portera pas la responsabilité de cet énième avortement et qu’il n’est aujourd’hui plus le seul à ne pas parvenir à mener les échanges avec le collectif à terme…

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