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Le 12 septembre 2017, le Président Macron, himself, accourait au chevet de notre île dévastée et de ses habitants traumatisés, enfants de la République (tout de même) à qui la Mère patrie venait promettre une “reconstruction exemplaire et rapide”.

A l ’époque, il faut bien concéder que tous ceux d’entre nous qui avaient choisi (ou pas) de rester et de participer à cette reconstruction y avaient cru. L’esprit sans doute encore bouleversé par l’énorme gifle qui venait de s’abattre sur le territoire, nous avions trouvé en ces mots présidentiels encore un peu plus d’énergie et d’espoir que ceux qui composent naturellement notre ADN d’insulaires peuplant une zone dont nous n’ignorons pas les risques.

“Je bousculerai toutes les normes et toutes les procédures pour que le travail se fasse dans les meilleurs délais. Nous ferons vite, nous ferons bien et nous ferons mieux”, s’engageait alors le Président de la République…

« Accusé, levez-vous ! »

Ainsi, pendant que colibris et vautours s’affairaient sur le terrain, les seconds parfois déguisés en les premiers, les éminences politiques couchaient les termes de cette reconstruction exemplaire dans des protocoles éponymes. Termes qui, avec le recul, s’apparentent quelque peu aux principes inscrits dans l’ordonnance du 2 février 1945 relative à l’enfance délinquante qui entendent privilégier les “mesures éducatives et la recherche de la dimension éducative dans toute sanction”.

Il faut dire qu’immédiatement après le choc physique infligé par Irma, la pré-ado COM était reconnue coupable, sans procès mais sur la base de rapports redondants, de comportements tendancieux, ataviques et/ou contagieux, qu’il s’agissait de modifier, même à coups de bâton à défaut de carotte, sous peine de sanctions.

Ces protocoles devaient en effet éviter “de recourir à des dispositifs plus lourds et plus sensibles politiquement, comme la reprise par l’Etat de compétences dévolues à la collectivité de manière provisoire par le biais d’une loi organique” prévenait alors le délégué interministériel à la reconstruction, Philippe Gustin.

Inutile de lui jeter la pierre, quelques mois auparavant, Emmanuel Macron qui avait vraisemblablement troqué la blouse d’infirmière revêtue en septembre 2017 contre une toge de juge sous un casque de gendarme, énonçait à notre encontre un verdict sans appel, et largement médiatisé, sans que cela ne suscite aucune réaction officielle localement : “C’est une île dans laquelle il y a eu trop de connivence, dans laquelle il y a eu trop d’ententes, parfois même de la corruption. Il faut que ça cesse ! Je suis en colère avec un système qui s’est habitué à l’inefficacité. Je veux que l’Etat soit pleinement présent à vos côtés, aux côtés des Saint-Martinois et Saint-Martinoises, pour que maintenant, les règles soient respectées, pour que les accommodements avec les règles, parfois les corruptions auxquelles on a assisté, ne se reproduisent plus.”

Dans les faits, les mesures de redressement se sont principalement traduites par l ’amélioration du contrôle de légalité à travers le renforcement des services étatiques tant en ressources humaines qu’en termes d’ingénierie, voire l’installation de nouveaux services déconcentrés. Cela est forcément une bonne chose au regard de certains abus historiques mais aussi contemporains, ainsi que pour tous ceux (et ils sont plus nombreux que ce que d’aucuns se plaisent à souligner) qui sont favorables à l’existence d’un cadre et à l’expression d’un droit équitable et juste au bénéfice de l’intérêt général, en protection des intérêts particuliers, et en faveur du développement durable, humain, économique et même, pourquoi pas, institutionnel…

Sentence : Condamnés à la probité

Au-delà de ces corrections pragmatiques d’une absence de l’Etat qui aura, à travers le temps, su marquer la psyché des Saint-Martinois et qui a fait dire au Président Macron, en octobre 2018, que “la République n’avait pas toujours été à la hauteur de ce qu’elle devait sur un de ses territoires”, l’exemplarité de notre reconstruction devait également passer par une accentuation de la lutte contre la fraude, le blanchiment et la corruption.

“Les services de sécurité est de la justice seront dotés de plusieurs compétences spécialisées pour lutter contre cette délinquance en col blanc ; la coopération internationale sera progressée et j’ai demandé que des équipes spécifiques soient envoyées à la fois en Guadeloupe et ici, à Saint-Martin ; d’une part, pour renforcer les actions indispensables en matière de lutte contre la corruption ; je souhaite que le Parquet national financier puisse avancer dans les meilleurs délais sur les procédures d’ores et déjà engagées. C’est s’assurer que l’ensemble des acteurs de l’économie fassent leur travail comme ils le doivent et donc pour ce faire, nous lancerons des contrôles avec l’ensemble des services de l’Etat compétents, des sanctions seront prises et nous saisirons la justice à chaque fois que ce sera nécessaire. L’ensemble des acteurs concernés vont bousculer ces habitudes du passé qui ne sont pas dignes, on poursuivra chaque cas de corruption identifié et on rendra le meilleur service à la population” indiquait alors le Chef de l’Etat à qui les mots ne manquaient décidément pas pour illustrer sa détermination à nous ramener sur le Droit chemin.

Cette promesse d’amplification des moyens dédiés à une meilleure application des textes, cette chasse déclarée aux « mauvais comportements », cette « fin de récré » constituaient là encore de bonnes nouvelles pour ceux d’entre nous qui saturent des injustices et spoliations diverses à plus ou moins grande échelle, ceux qui savent faire la différence entre les finances privées et l’argent public, ceux qui aspirent à une justice impartiale et ceux qui savent que, bien souvent, c’est la sanction qui conditionne l’application de la règle.

Application de peine en sursis ?

Entre espoirs nourris d’un côté et craintes justifiées d’un autre, comment s’est donc exprimée cette grande ambition “mains blanches des cols blancs” sur le territoire ? Combien d’affaires de corruption sont actuellement en cours d’instruction ailleurs que dans un énième comité Théodule qui n’accouchera que d’un énième rapport logiquement à charge ? Combien de fois le Parquet national financier est-il intervenu localement ? Combien de ces dossiers jonchant les bureaux de notre Rédaction retiennent l’attention de magistrats que le territoire peine, par ailleurs à attirer ?

Concrètement, au-delà de l’installation en grandes pompes de la Chambre détachée en 2019 et de la naissance du Conseil d’accès au Droit la même année, combien de fois le glaive de la justice s’est-il élevé contre ces fléaux dont les plus hautes instances nationales s’accordent à dire qu’ils gangrènent Saint-Martin et handicapent sa reconstruction ?

Mais cette inertie de la justice n’est pas une spécificité saint-martinoise si l’on en croit un très récent sondage réalisé par l’institut CSA Research pour le Sénat qui, à la veille de l’examen du Projet de loi pour la confiance dans l’institution judiciaire et à quelques semaines des prochains Etats généraux de la Justice, dénombre 93 % de Français trouvant la justice lente, 69 % opaque, 68 % laxiste, 67 % éloignée d’eux.

Sur un autre axe, en 2018, l’Observatoire des inégalités soulignait le fait que “la justice française juge plus sévèrement les plus faibles si l’on raisonne à situation équivalente”, le jugement et l’instruction elle-même se faisant au prisme d’une multitude de facteurs qui favorise certains au détriment d’autres (qualité du conseil, moyens financiers, réseaux, etc…).

Dans ce cadre, et jusqu’à preuve du contraire que nous appelons de nos voeux, force est de constater que localement, les auteurs de certains délits avérés jouissent encore d’une immunité certaine qui laisse la part belle aux dérives tout en alimentant sévèrement le découragement de ceux qui oeuvrent pour une société et des institutions plus vertueuses.

En attendant que Thémis se donne les moyens de recouvrer la vue… Selon que vous serez puissant ou misérable, les jugements de cour vous rendront blanc ou noir.” – Jean de La Fontaine

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