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Il est temps de relever Saint-Martin

Jean Marc VERMOT de BOISROLIN est ce jeune Saint-Martinois qui s’était illustré en août 2005 en initiant une conférence sur le développement de Saint-Martin et l’avenir de notre jeunesse. Organisée à la Maison des entreprises à Concordia, la conférence avait soulevé beaucoup d’enthousiasme, notamment auprès de la population et des élus. Mais comment ces mêmes élus ont-ils répondu à tout cet enthousiasme, ces attentes et ces conseils au cours des 17 dernières années ? Où en est Saint-Martin aujourd’hui ? Notre jeune diplômé a aujourd’hui 42 ans. Fort de son expérience internationale dans le secteur de la finance et de la gestion de patrimoine au sein de ses nombreuses entreprises à Singapour, Hong Kong, Dubaï et en Afrique du Sud, ce PDG international nous revient d’Asie et fait l’état des lieux.

Optimiste de nature, j’espérais débuter cet article au sujet de notre belle île sur une note positive, mais ce serait déguiser la vérité et trahir la confiance de ceux qui me lisent.

Lors de ma première intervention publique, en août 2005, j’avais attiré l’attention de nos élus sur les difficultés économiques que rencontrerait immanquablement notre île dans sa transition d’une commune à une collectivité. J’avais surtout insisté sur notre périlleux déficit de ‎formation, d’orientation, et d’accompagnement des jeunes pour répondre aux défis qui nous attendaient.
Depuis, malgré la distance, j’ai suivi de près l’évolution de l’île, intervenant à l’occasion et espérant un rebond. Mais aujourd’hui, hélas, l’ampleur de la situation dépasse de loin mes projections les plus pessimistes. De grève en grève, j’ai l’impression que ma famille saint-martinoise ne se reconnaît plus dans ses institutions, et qu’elle ne comprend absolument pas les énormes budgets alloués aux cabinets de conseil ‎extérieurs qui n’apportent aucune solution palpable.
Est-ce mon rôle de citoyen de blâmer ? D’oublier qu’il y a eu IRMA, la crise sanitaire mondiale, et maintenant la guerre en Ukraine, et leurs conséquences économiques que nous n’avons pas fini de payer ? De vitupérer seulement contre l’État et son sous-préfet ? De m’en prendre uniquement à l’équipe dirigeante et à son président ? Dois-je ajouter ma voix à celles déjà nombreuses qui parlent de dérive autoritaire, d’arrogance aveugle et de primauté à l’égo ?
Je ne le crois pas. La critique a posteriori est toujours facile, et désigner un bouc émissaire, c’est souvent exploiter cyniquement des réalités bien plus complexes qu’elles ne le paraissent au premier abord. Regarder le passé comme si nous pouvions le changer n’apporte pas grand-chose au débat public. Et ajouter au marasme politique ou encourager une guerre idéologique n’a jamais aidé aucun peuple à se relever, à s’élever, et à construire dans l’unité.
Mais à la veille des élections, réfréner le désir de stigmatiser ne nous prive pas de faire des constats. Un constat, c’est au moins un point de départ pour progresser sans relever les échecs individuels des responsables, sans remettre en question la bonne volonté des uns et des autres. Nous devons nous focaliser sur les méthodes, sur le fonctionnement des institutions, des instances, et leurs rapports avec le terrain et les habitants. Nous devons aussi tenir compte du contexte, car la situation de notre île ne lui est pas propre, elle reflète aussi la situation de la France, dans toute sa complexité, et aussi celle du monde et des crises qu’il connaît.

Quel est ce constat dont je veux vous parler ?

De notre économie, qui n’a pas su s’adapter à sa transition administrative, aux défis d’IRMA, à la crise sanitaire, ou simplement à la particularité de l’île. Quel désastre !
Mon expérience, mes entreprises, mes voyages aux quatre coins du monde m’ont montré comment des rochers deviennent un pays florissant, comment des déserts deviennent des attractions mondialement connues, comment des îles dépassent de loin de grands pays dans le bien-être de ses citoyens.

Aujourd’hui, de nombreux commerces détruits ne sont toujours pas rouverts et aucune politique d’exception n’a été mise en place pour faciliter le redémarrage de notre économie, qui malgré quelques aides sporadiques, reste sur les genoux. Au contraire, nos administrations, comme l’État, ont persisté à utiliser des méthodes anciennes pour affronter des défis nouveaux. Des entreprises se noient dans l’imbroglio administratif. Des investisseurs sont découragés par la rigidité de la gestion des affaires publiques qui se montre mécanique, quasi robotique. Des promoteurs de projets originaux sont ébahis de voir qu’on ne laisse aucune place à l’adaptabilité et à l’innovation pour faire fleurir notre économie.
Pire, les autorités locales et l’État divergent sur un sujet aussi vital que la reconstruction de notre île. Des commerces sont refusés, des permis de construction sont annulés ou bloqués, et le PPRN ressemble de plus en plus à un Plan de Pérennité du Raisonnement National décidé depuis Paris, loin de notre réalité économique, sociale et environnementale. Que cela ne nous empêche pas, bien sûr, d’accueillir avec bienveillance le tout nouveau sous-préfet Vincent Berton et de remercier son prédécesseur, Mr Serge Gouteyron, pour ses services rendus à l’île.

De ce pouvoir d’achat en chute libre, au point de mettre les seniors en difficulté et dans une extrême pauvreté. D’après les chiffres de Pôle emploi publiés par la préfecture, les seniors de plus de 50 ans de catégorie A sont aujourd’hui deux fois plus nombreux à chercher un emploi qu’au début 2012. Où est notre dignité si nous ne prenons pas soin de nos aînés, si nous les laissons dans la misère comme si nous ne leur devions rien ? La chute du pouvoir d’achat touche non seulement les pauvres mais aussi les classes moyennes, alors que notre île a toutes les capacités pour que sa population vive confortablement.

De ce chômage endémique, qui malgré une récente embellie n’a cessé de croître en dix ans et a atteint des records en 2021. Est-il concevable que des quartiers entiers comptent jusqu’à 70% de chômeurs ? Nous parlons là de notre île, qui est censée se trouver dans un pays développé !

De cette pauvreté qui gagne de plus en plus de terrain et qui met des familles entières à genoux, offrant au monde un spectacle de misère et de désolation. Pouvons-nous parler de solidarité, de fraternité quand la moitié de notre île est pauvre ?

De l’insécurité qui ne cesse d’augmenter, mettant en péril nos concitoyens et le tourisme, qui est pourtant un revenu vital pour notre île. Le manque de fermeté, un processus judiciaire moribond et sclérosé, nos jeunes plongés dans un chômage de masse, ce sont là quelques ingrédients qui alimentent les vols, les agressions, la consommation et la vente des drogues… Si nous ne nous dépêchons pas d’offrir un avenir à nos jeunes, nous ne pouvons que nous attendre à un futur calamiteux.

De la formation, avec près de 50% de notre population sans aucun diplôme. Comment allons-nous développer notre île sans avoir les compétences nécessaires et indispensables ? Allons-nous, éternellement, faire appel à l’extérieur pour gérer nos administrations ? Nos entreprises ? Nos écoles ? Notre sécurité ? Nos institutions ? Toutes les compétences extérieures sont bienvenues, mais nous devons aussi participer nous-mêmes aux plus hauts niveaux de responsabilité. Je dénonçais déjà nos manquements en 2005 et ils se font cruellement ressentir aujourd’hui. Il faut bien le constater, nous avons failli auprès de la jeunesse.

Du vivre ensemble, car je suis de ceux qui pensent que toutes les personnes doivent être traitées de ‎manière égale, indépendamment de leur origine, couleur, religion, croyance, ou orientation sexuelle. ‎C’est d’ailleurs la nature profondément hospitalière des Saint-Martinois qui a fait de notre île un pôle ‎d’attractivité, « The Friendly Island ». Je peux bien sûr comprendre, chez quelques-uns, et dans ‎toutes les communautés, un certain repli sur soi, car notre population est passée de 8 000 à plus de ‎‎35 000 habitants en seulement quatre décennies. Mais le rejet de l’autre est mortifère. Il ne fait ‎qu’alimenter les discours de rancœur et de haine à tous les niveaux, y compris au niveau politique. Il ‎est même en ce moment le terrain fertile que cultivent quelques populistes prétendant accéder aux ‎plus hautes fonctions de l’État. Le visage repoussant d’une communauté fracturée n’est pas le nôtre. ‎Saint-Martin s’est construite sur les valeurs de fraternité et d’ouverture sur le monde que nous ont ‎léguées nos anciens. À nous, les Saint-Martinois d’aujourd’hui, de réaffirmer cette identité, de ‎l’exhiber fièrement, de la cultiver avec force, et surtout de la partager avec ferveur.‎

Du développement durable qui est à la traîne, alors que nous pourrions faire de notre île un exemple en donnant toute sa place à la nature dans tout ce qu’elle a à nous offrir : de l’énergie propre, de la qualité de vie, de la beauté, des terres riches et prospères qu’il nous faut tous protéger pour les générations à venir. Des milliards d’euros sont investis par l’État et l’Europe dans ce domaine, et notre île doit en recevoir toute sa part.
C’est de tout cela que je veux vous parler aujourd’hui. Certes, mon constat est dur. Mais il est fait par amour. Car j’aime notre île, d’un amour inconditionnel, ancré au plus profond de moi. Partir pour mieux revenir, telle a toujours été ma devise. Il était hors de question de rester loin, dans le confort, en spectateur indifférent et égoïste de cette déliquescence annoncée.
« Une civilisation qui s’avère incapable de résoudre les problèmes que suscite son fonctionnement est une civilisation décadente. Une civilisation qui choisit de fermer les yeux à ses problèmes les plus cruciaux est une civilisation atteinte. Une civilisation qui ruse avec ses principes est une civilisation moribonde » disait Aimé Césaire.

Je veux terminer par une note d’espoir : je le dis avec conviction, avec certitude, je crois en la capacité de résilience de notre île, en nos résidents, en notre ouverture d’esprit, en notre capacité à affronter le pire et à nous adapter à n’importe quelle situation, en nos nerfs d’acier qu’aucune tempête, aucune crise, aucune institution n’arriveront à contraindre.

Il est temps de relever Saint-Martin et chacun doit prendre sa part de l’effort commun. Je prendrai la mienne. Je serai aux côtés des parties prenante, des politiques, et de celles et ceux qui y seront ouverts. Je ferai part de ma réflexion sur tous les plans, économique, social, politique et environnemental… Je participerai au débat et à la reconstruction sans a priori idéologique, car je n’ai qu’une doctrine, qu’un intérêt, qu’un parti : Saint-Martin.

Jean-Marc VERMOT DE BOISROLIN

Source chômage :
https://guadeloupe.deets.gouv.fr/sites/guadeloupe.deets.gouv.fr/IMG/pdf/defm_saint-martin_2021_t4.pdf

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