Code Noir : pourquoi les anciennes colonies françaises de l'océan Indien sont oubliées du texte d'abrogation
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Code Noir : pourquoi les anciennes colonies françaises de l’océan Indien sont oubliées du texte d’abrogation

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Le débat autour du Code Noir continue de soulever des questions sensibles. L’annonce de son abrogation définitive aurait pu représenter un moment d’unité mémorielle. Pourtant, un détail a surpris plus d’un observateur : les anciennes colonies françaises de l’océan Indien n’apparaissent nulle part dans le texte adopté. Beaucoup s’interrogent donc sur ce silence, d’autant que leurs populations ont vécu la même violence institutionnalisée. Ce flou laisse un goût d’inachevé et invite à comprendre pourquoi cette omission dérange autant.

Un débat historique qui dépasse le cadre juridique

L’abrogation du Code Noir aurait pu sembler symbolique, puisque l’esclavage a été aboli il y a près de 180 ans. Pourtant, cette démarche n’est pas anodine. Le Code Noir de 1685, rédigé par Jean-Baptiste Colbert pour les îles de l’Amérique, a servi de matrice aux autres textes imposés dans les territoires coloniaux français. Il a structuré en profondeur les sociétés esclavagistes des Antilles françaises, mais aussi celles de l’île Bourbon et de l’île de France, devenues respectivement La Réunion et Maurice.

Entre 1723 et 1724, Louis XV a édicté des lettres patentes adaptées aux Mascareignes et à la Louisiane. Ces textes, souvent regroupés sous l’expression « Code Noir des îles de France et de Bourbon », ont régi des dizaines de milliers de vies. On estime qu’au moment de l’abolition de 1848, l’île Bourbon comptait près de 65 000 esclaves pour une population totale de 100 000 habitants. Le système était donc massif, structuré et comparable à celui de l’Atlantique.

Pourtant, lors de l’abrogation votée le jeudi 28 mai, seules « les îles de l’Amérique » sont explicitement mentionnées. Ce choix alimente un sentiment d’oubli mémoriel chez de nombreux habitants de l’océan Indien, qui estiment que leur histoire continue d’être reléguée au second plan. C’est dans ce contexte que l’historien et sociologue Raoul Lucas parle d’« un rendez-vous manqué avec l’Histoire ». Selon lui, la reconnaissance mémorielle ne peut se limiter aux Antilles. Un point de tension reste donc à éclaircir pour comprendre ce qui a été réellement voté.

Pourquoi les îles de l’océan Indien ne sont-elles pas nommées ?

Le cœur du problème réside dans la formulation du texte adopté. L’article 1er précise que « le code noir ou édit du Roy sur les esclaves des îles de l’Amérique de mars 1685 ainsi que l’ensemble des dispositions de toute nature prises pour son application, son adaptation ou son extension à d’autres territoires, sont abrogés ». En d’autres termes, la loi abroge officiellement l’ensemble des textes dérivés du Code Noir, y compris les lettres patentes de 1723 et 1724. Juridiquement, donc, les colonies de l’océan Indien sont bien concernées.

Cependant, cette mention reste implicite. Les territoires d’application ne sont pas nommés, contrairement aux Antilles. C’est cette omission qui a conduit la députée réunionnaise Emeline K/Bidi à proposer un amendement précisant clairement : « Ces lettres patentes de décembre 1723, connues sous l’appellation “Code Noir des îles de France et de Bourbon”, régissant l’esclavage dans les Mascareignes, sont également abrogées. » L’objectif était simple : inscrire noir sur blanc que La Réunion et Maurice étaient pleinement incluses dans la démarche.

Mais l’amendement n’a pas été voté. Cette décision a été perçue par certains comme un manque de considération pour la mémoire spécifique des Mascareignes. Pour Raoul Lucas, « on ne peut pas cantonner la question de l’esclavage aux Antilles ». Il rappelle que les politiques mémorielles et publiques influencent la façon dont les territoires reconnaissent et assument cette histoire. Le texte, en restant trop général, crée donc un décalage entre l’intention juridique et la réception symbolique. Cette subtilité amène logiquement à se demander si une formulation plus explicite n’aurait pas été préférable.

Comment cette abrogation fonctionne-t-elle concrètement ?

Pour comprendre les implications de cette abrogation, il faut examiner la logique juridique utilisée. Le principe retenu consiste à supprimer non seulement le Code Noir initial, mais aussi « l’ensemble des dispositions de toute nature prises pour son application, son adaptation ou son extension ». Cela inclut :

  • le Code Noir de 1685 pour les îles de l’Amérique,
  • les lettres patentes de 1723 et 1724 pour les îles de France et de Bourbon,
  • les textes applicables en Louisiane,
  • toutes les ordonnances locales dérivées de ces édits.

Autrement dit, tous les textes liés au système esclavagiste français sont désormais abrogés. La loi vise un ensemble global, ce qui permet d’intégrer sans ambiguïté les territoires de l’océan Indien. Mais cette approche technique ne remplace pas le besoin de reconnaissance spécifique, notamment dans un contexte où les mémoires de l’esclavage divergent selon les régions.

Les Antilles ont longtemps bénéficié d’une visibilité médiatique et politique plus forte concernant l’esclavage. L’océan Indien, en revanche, a souvent souffert d’une mémoire fragmentée, peu intégrée au récit national. Cette abrogation est donc un geste symbolique majeur, mais encore faut-il qu’elle soit perçue comme telle par les populations concernées. C’est ce décalage qui alimente aujourd’hui les discussions.

Une mise en perspective nécessaire pour honorer toutes les mémoires

Le débat actuel illustre à quel point la mémoire de l’esclavage reste un chantier ouvert. Dans les Mascareignes, des milliers de familles portent encore les traces de cette histoire. Le besoin de reconnaissance se manifeste régulièrement dans les commémorations, dans les recherches historiques ou lors de festivals tels que « Mémoires vivantes an nou », évoqué récemment à Petit-Canal. Ce type d’événement rappelle que la mémoire de l’esclavage n’est pas uniforme. Elle implique différents espaces : l’océan Atlantique, l’océan Indien, l’océan Pacifique.

L’absence de mention explicite des Mascareignes dans le texte d’abrogation ne remet pas en question la validité juridique de la démarche. Mais elle montre qu’une approche plus inclusive pourrait renforcer la cohésion mémorielle. Les chiffres le rappellent : près de 4 millions de personnes, déportées ou nées en captivité, ont été réduites en servitude par l’ensemble de ces textes. Les victimes des Mascareignes en faisaient partie, tout comme celles des Antilles et de Louisiane.

Pour éviter un sentiment d’invisibilisation, certains plaident pour de futurs textes plus précis, qui seraient mieux adaptés à la diversité des héritages coloniaux. D’autres soulignent l’importance d’intégrer l’histoire des Mascareignes dans les programmes scolaires et dans les politiques culturelles nationales. Plusieurs pistes se dessinent donc pour poursuivre le travail engagé par cette abrogation.

Les pièges fréquents lorsqu’on aborde le Code Noir

La première erreur consiste à considérer le Code Noir comme un texte unique. En réalité, il existait plusieurs versions, adaptées aux différents territoires. Une autre confusion fréquente consiste à croire que seules les Antilles françaises ont été concernées par le système esclavagiste encadré par ces édits, alors que les Mascareignes ont également été profondément marquées.

Enfin, beaucoup pensent que l’abrogation était symbolique et sans importance. Or, elle permet d’assainir le corpus juridique français et d’envoyer un message clair concernant un crime contre l’humanité. Ce geste n’efface rien, mais il s’inscrit dans un ensemble d’actions mémorielles essentielles.

Il reste toutefois des nuances à connaître pour éviter de reproduire les oublis historiques qui alimentent encore les débats.

Cette abrogation ouvre une nouvelle étape dans la manière d’aborder l’histoire esclavagiste française. Elle rappelle que chaque territoire mérite une reconnaissance pleine et complète. L’enjeu désormais sera de faire en sorte que toutes les mémoires, y compris celles de l’océan Indien, trouvent pleinement leur place dans le récit national.

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Written by
Amandine

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