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St Martin Week Actualités « On nous a traités comme des Français de seconde zone » : chlordécone aux Antilles, le scandale sanitaire que la France a laissé se produire
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« On nous a traités comme des Français de seconde zone » : chlordécone aux Antilles, le scandale sanitaire que la France a laissé se produire

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Dans les îles où la terre nourrit depuis des générations, beaucoup ont découvert qu’elle cachait un poison persistant. Cette réalité a brisé des familles, des métiers et une confiance déjà fragile envers l’État. Le scandale du chlordécone, resté sans procès après des décennies d’enquête, continue d’alimenter un sentiment d’abandon profond. Et pourtant, comprendre comment un tel drame a pu se produire est indispensable pour mesurer son ampleur.

Cet article retrace les faits, les responsabilités et les mécanismes qui ont laissé se répandre un pesticide dangereux dans l’environnement et dans les corps, au point que 80 % de la population antillaise porte encore aujourd’hui des traces de chlordécone dans le sang. Mais il reste une question essentielle, souvent négligée, qu’il faut aborder pour saisir l’ensemble de ce scandale…

Un scandale sanitaire enraciné dans l’histoire économique des Antilles

Le chlordécone n’est pas seulement l’histoire d’un pesticide. C’est l’histoire d’un système économique, celui de la monoculture d’exportation, qui a longtemps façonné la Martinique et la Guadeloupe. Dès la période esclavagiste, les grandes plantations de canne à sucre ont nourri la richesse de la métropole. Les terres étaient exploitées massivement pour produire un bien destiné à l’exportation, selon un modèle colonial fondé sur de vastes domaines et une main-d’œuvre contrainte.

Lorsque les Antilles deviennent départements, ce modèle reste intact. La banane remplace la canne, mais la logique ne change pas : priorité à l’exportation vers la France hexagonale, au détriment d’une agriculture vivrière pourtant indispensable. Les Blancs créoles détiennent toujours 90 % des terres agricoles, et les ouvriers agricoles restent faiblement rémunérés. Les grandes familles de planteurs diversifient leurs activités, profitant du fret qu’elles contrôlent pour s’étendre vers la distribution, l’automobile, les stations-service ou l’ameublement.

Dans ce contexte, la pression économique pour maintenir une production de bananes rentable est immense. Et cette pression va jouer un rôle déterminant dans l’acceptation et la prolongation d’un pesticide pourtant jugé dangereux dès son apparition. C’est ce mécanisme, invisible mais central, qui a ouvert la porte au chlordécone…

Le chlordécone : un pesticide dangereux autorisé malgré les alertes

Le chlordécone est synthétisé aux États-Unis par l’entreprise Allied Chemical, installée à Hopewell en Virginie. Commercialisé sous le nom de Képone, il appartient à la famille des pesticides organochlorés, connus pour être des polluants organiques persistants. La molécule se fixe dans les sols et les eaux pour des décennies sans se dégrader. Elle ne remonte pas dans la sève du bananier, ce qui protège les fruits, mais contamine les légumes racines comme l’igname, la patate douce ou d’autres tubercules qui poussent en contact direct avec la terre.

En France, la Commission des toxiques du ministère de l’Agriculture rejette à deux reprises le pesticide à la fin des années 60 en raison de sa toxicité. Le Képone est classé au tableau A des substances toxiques. Pourtant, en 1972, une autorisation provisoire de mise sur le marché est délivrée, alors que Jacques Chirac est ministre de l’Agriculture. Elle sera renouvelée annuellement.

À la même époque, un scandale éclate en Virginie : les ouvriers qui fabriquent le produit développent de graves pathologies. Des analyses montrent une contamination massive des sols et de la rivière, entraînant une interdiction de la pêche dans la baie de Chesapeake. Le procès qui s’ensuit condamne l’industriel, et les États-Unis prohibent totalement la fabrication, l’utilisation et la commercialisation du chlordécone sur leur territoire.

En France, les rapports Snegaroff et Kermarrec signalent eux aussi une pollution des sols. En 1979, l’OMS classe la molécule comme « cancérigène possible pour l’homme ». Pourtant, malgré l’interdiction du Képone dans plusieurs pays, l’usage se poursuit aux Antilles. Au début des années 80, un produit équivalent, le Curlone, prend le relais. Dans les années 90, des dérogations prolongent encore l’utilisation de la molécule afin de sauvegarder la productivité de la banane.

Ce choix politique et économique, fait au détriment de la santé des populations locales, va marquer durablement les territoires. Mais l’histoire ne s’arrête pas là…

Une contamination massive révélée tardivement

Il faut attendre le milieu des années 2000 pour que l’ampleur du désastre soit révélée au grand public. Les sols, les nappes phréatiques, les rivières, les littoraux : tout un écosystème est contaminé. Les pêcheurs guadeloupéens et martiniquais voient leurs zones de pêche interdites car les poissons et les crustacés sont pollués. Dans les jardins créoles, les légumes racines deviennent impropres à la consommation.

Les conséquences sanitaires deviennent elles aussi visibles. Martinique et Guadeloupe affichent un taux extrêmement élevé de cancer de la prostate, un des marqueurs associés à l’exposition au chlordécone. Les familles, déjà exposées pendant des décennies, apprennent qu’une partie des dommages est irréversible.

Les premières conclusions de l’étude Kannari 2, publiées par Santé publique France le 24 juin 2026, sont formelles :

  • Plus de 80 % des Martiniquais et Guadeloupéens présentent encore des traces de chlordécone dans le sang.

En septembre 2025, face à la nécessité d’informer, le ministère de la Santé lance un portail dédié : « Chlordécone : portail d’information et de ressources », conçu pour permettre aux habitants de mieux comprendre les risques et les façons de s’en protéger.

Mais même avec ces outils, une question majeure reste pendante : comment la justice a-t-elle pu conclure à un non-lieu après tant d’années d’enquête ?

Des décennies d’attente judiciaire pour un non-lieu

Les premières plaintes sont déposées il y a plus de vingt ans. L’instruction dure seize ans avant qu’un non-lieu ne soit prononcé en 2023. Le 22 juin 2026, le procès en appel confirme cette décision après deux décennies d’enquête. Pour les victimes, la déception est immense. Elles parlent d’un « empoisonnement de masse » resté sans responsables.

Plus de 500 parties civiles contestent désormais ce non-lieu devant la Cour de cassation. Leur lutte vise à obtenir la reconnaissance judiciaire d’un scandale qu’elles jugent plus grave encore que celui du sang contaminé. Elles dénoncent un État qui a laissé faire, malgré les alertes, malgré les interdictions étrangères, malgré les signes répétés des dégâts environnementaux et sanitaires.

Le combat judiciaire se poursuit donc, mais pour les familles, les agriculteurs, les pêcheurs et les habitants touchés, la justice tarde à répondre à l’ampleur de l’injustice vécue. Et cette attente ajoute une couche supplémentaire à un traumatisme collectif déjà profond…

Comprendre aujourd’hui pour protéger demain

La mise en lumière du scandale ne permet pas d’effacer la pollution durable du chlordécone, mais elle éclaire les choix politiques et économiques qui ont laissé s’installer un risque majeur. Pour de nombreux Antillais, cette histoire est celle de territoires sacrifiés pour maintenir une monoculture profitable à quelques familles influentes. Les propos du journaliste Guy Flandrina résonnent encore : « Les bananiers ont une puissance financière extraordinaire parce qu’ils contrôlent le fret. Tout ce qui part de ce pays est contrôlé par eux, tout ce qui arrive dans ce pays est contrôlé par eux. »

La prise de conscience collective progresse désormais grâce aux études, aux témoignages et aux documentaires, comme « Les Antilles empoisonnées, la banane et le chlordécone », réalisé par Nicolas Glimois et diffusé en 2024. La parole se libère, et les récits dévoilent l’ampleur d’un scandale qui aurait pu être évité.

Cette histoire n’est pas seulement celle du passé. Elle rappelle ce qu’il en coûte de privilégier la productivité à court terme au détriment de la santé publique. Elle invite à repenser la manière dont les décisions sont prises pour les territoires ultramarins, longtemps considérés comme périphériques.

Il reste encore beaucoup à dire, à comprendre et à réparer. Mais chaque avancée, même tardive, participe à reconstruire une confiance mise à mal pendant des décennies.

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Amandine
L’auteur

Amandine

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