Dans les couloirs des urgences du Centre hospitalier universitaire de la Guadeloupe, des patients en souffrance psychique ont attendu bien plus qu’une place. Certains sont restés immobilisés sur un brancard pendant plusieurs jours, sous les yeux d’autres malades et de leurs proches. Cette crise révèle une rupture profonde dans le parcours de soins psychiatriques de l’archipel.
Ce qui s’est produit en août ne relève pas d’un simple épisode d’engorgement. Derrière les brancards, la contention et l’absence de transfert, c’est toute une filière de santé mentale qui se retrouve sous tension.
Un afflux aux urgences qui a fait basculer la prise en charge
Entre le 2 et le 21 août 2026, les urgences du CHU de la Guadeloupe, ou CHUG, ont accueilli un nombre exceptionnel de personnes présentant des troubles psychiatriques. Jusqu’à 14 patients simultanément, majoritairement des hommes déjà connus des services hospitaliers, ont dû être pris en charge dans ce contexte.
Le problème ne concernait pas seulement l’évaluation médicale initiale. Après le diagnostic, ces patients devaient être orientés vers l’Établissement public de santé mentale, l’EPSM de la Guadeloupe. Or les lits nécessaires n’étaient pas disponibles.
Selon le Dr Patrick Portecop, directeur du SAMU-SMUR 971, un relais de l’EPSM devrait intervenir dans un délai de 48 à 72 heures au maximum. Il décrit ce niveau d’admissions comme un record pour les urgences du CHUG et rappelle que le manque de places est un problème déjà identifié.
Faute de solution d’hospitalisation psychiatrique, des patients sont restés aux urgences pendant trois à dix jours. Une durée qui dépasse largement le rôle habituel d’un service d’accueil des urgences, conçu pour stabiliser, évaluer et orienter. C’est précisément là que la situation est devenue particulièrement préoccupante.
Des patients maintenus sous contention pendant plusieurs jours
La réalité révélée par cette crise est celle de patients attachés à leur brancard au moyen de liens de contention. La procureure de la République de Pointe-à-Pitre, Caroline Calbo, a été alertée par le CHUG et s’est rendue sur place le 21 août 2026.
Elle a décrit le cas d’une personne sanglée par les jambes, installée dans un couloir parmi les autres patients pendant dix jours. Pour la magistrate, cette situation constitue une atteinte majeure aux libertés individuelles et une condition de prise en charge indigne.
La contention est une mesure de dernier recours. En psychiatrie, elle peut être envisagée pour prévenir un danger immédiat pour le patient ou son entourage, mais elle doit être strictement encadrée, surveillée et limitée dans le temps. Elle ne peut pas devenir une réponse au manque de lits ou à l’absence de structures adaptées.
Caroline Calbo a insisté sur un point important : il ne s’agit pas de mettre en cause des soignants qui tentent d’agir avec les moyens dont ils disposent. L’enjeu est d’alerter sur l’organisation de l’accueil psychiatrique en urgence et sur les conditions offertes à des personnes particulièrement vulnérables.
À l’issue d’une réunion d’urgence réunissant les services concernés, un nouveau protocole de prise en charge a été établi. Mais le constat local montre que le dysfonctionnement ne date pas seulement de cet été.
Des alertes répétées sur des conditions jugées indignes
Le 20 janvier 2026, le Contrôleur général des lieux de privation de liberté, le CGLPL, avait déjà dénoncé la situation. Dans son rapport de visite consacré aux soins sans consentement en Guadeloupe, l’institution jugeait indignes les conditions d’attente aux urgences pour les personnes relevant de soins psychiatriques.
Le CGLPL estimait également que les contentions observées se situaient hors de tout cadre légal. Son analyse allait plus loin : l’absence d’organisation de la filière contribuerait directement à sa paralysie.
La Chambre régionale des comptes, ou CRC, avait aussi tiré la sonnette d’alarme en mars 2026. Elle s’inquiétait d’une qualité des soins insuffisante, voire dangereuse, pour les patients souffrant de troubles mentaux en Guadeloupe.
| Date | Institution ou événement | Constat principal |
|---|---|---|
| 20 janvier 2026 | CGLPL | Attente aux urgences jugée indigne et contentions hors cadre légal |
| 9 mars 2026 | Chambre régionale des comptes | Qualité des soins considérée comme insatisfaisante, voire dangereuse |
| 2 au 21 août 2026 | CHUG et EPSM | Engorgement majeur et maintien de patients aux urgences |
La crise d’août s’inscrit donc dans une succession de signaux d’alerte. Reste à comprendre pourquoi les lits de psychiatrie ne permettent plus d’absorber les besoins.
199 lits à l’EPSM, dont une part bloquée faute de structures adaptées
La direction de l’EPSM reconnaît des difficultés de fonctionnement, tout en contestant l’ampleur du chiffre initialement évoqué par la procureure. Ida Jhigai, directrice de l’établissement, affirme que six patients ont été maintenus sous contention au service d’accueil des urgences du CHUG.
Elle précise que les deux derniers patients concernés ont été admis dès le vendredi soir. Depuis cet épisode, un point quotidien entre le CHUG et l’EPSM a été instauré afin de prévenir une nouvelle accumulation de patients aux urgences.
L’EPSM dispose de 199 lits d’hospitalisation. Pourtant, entre 50 et 60 lits sont occupés par des personnes qualifiées de « bed blockers », c’est-à-dire des patients qui ne nécessitent plus forcément une hospitalisation psychiatrique aiguë, mais ne peuvent pas quitter l’établissement faute d’alternative adaptée.
- Un Établissement d’hébergement pour personnes âgées dépendantes, ou EHPAD, adapté à la psychiatrie.
- Un foyer d’accueil médicalisé, ou FAM.
- Une maison d’accueil spécialisée, ou MAS.
Ces patients devraient pouvoir être transférés vers ce type de structure médico-sociale. En Guadeloupe, leur absence ou leur insuffisance limite les sorties de l’EPSM et bloque mécaniquement les admissions venant du CHUG.
La Martinique présente un équipement différent : elle dispose d’un EHPAD psychiatrique, de deux FAM et de deux MAS psychiatriques. Cette comparaison éclaire l’un des enjeux centraux : l’hôpital ne peut pas, seul, répondre à tous les besoins de santé mentale et d’accompagnement au long cours.
Des vacances d’été qui ont aggravé une pénurie déjà connue
L’Agence régionale de santé de Guadeloupe, Saint-Martin et Saint-Barthélemy reconnaît que le maintien de patients sur des brancards dans l’attente d’un transfert vers l’EPSM était inacceptable. Son directeur général, Philippe Luccioni-Michaux, relie l’engorgement des quinze premiers jours d’août à une raréfaction des ressources médicales pendant les grandes vacances.
À cette période, des praticiens prennent leurs congés et certains lits peuvent être fermés. Ces facteurs ont amplifié la saturation, mais ils n’expliquent pas à eux seuls la fragilité de la filière.
La situation s’est encore tendue après le meurtre du Dr Jean-Michel Gal, tué par l’un de ses patients au centre médico-psychologique du Gosier le 1er décembre 2025. Ce drame a profondément marqué la communauté médicale, qui a notamment réclamé davantage de sécurité et de moyens.
Selon Ida Jhigai, l’effet a pourtant été inverse. L’EPSM compterait désormais dix postes vacants : cinq psychiatres ont quitté la Guadeloupe et cinq autres se sont désistés, leurs proches étant inquiets de l’image de violence associée au territoire.
La Guadeloupe compterait ainsi, proportionnellement à sa population, deux fois moins de psychiatres que l’Hexagone. Cette pénurie rend chaque fermeture de lit, chaque départ et chaque période de congés plus difficile à absorber.
Ce qu’il faut éviter : réduire cette crise à un incident isolé
Le risque serait de considérer l’épisode d’août comme une parenthèse liée aux vacances. Les rapports du CGLPL et de la CRC, ainsi que les difficultés d’aval médico-social, montrent que les causes sont structurelles.
Il serait également erroné d’opposer les urgences du CHUG à l’EPSM. Les deux établissements dépendent d’une même chaîne : psychiatrie d’urgence, hospitalisation, centre médico-psychologique, suivi ambulatoire, EHPAD, FAM et MAS.
Le projet territorial de santé mentale élaboré en mars 2021 indique qu’un tiers des adultes de plus de 20 ans en Guadeloupe présente au moins un trouble psychique. Face à une demande croissante, les solutions doivent donc dépasser la seule ouverture ponctuelle de lits.
L’ARS a demandé la poursuite du travail entre le CHUG et l’EPSM sous la forme d’un groupe de travail. Son objectif est de fluidifier les parcours et d’empêcher que des patients restent durablement immobilisés dans les couloirs des urgences.
Le point décisif sera la capacité à transformer ce protocole d’urgence en réponses durables. Pour les patients, une prise en charge digne commence par une place adaptée, au bon moment, dans le bon service.


