Sur le sable humide de Fond Bellemare, en Martinique, des traces parallèles ont dessiné une boucle inhabituelle après une averse matinale. Elles relient deux cavités sommairement rebouchées, à l’abri entre les falaises de cette petite plage de Case-Pilote.
Pour les équipes qui surveillent le littoral antillais, ce type de découverte reste un moment fort. Mais cette saison, le nombre de nids relevés réserve une surprise que les spécialistes eux-mêmes observent avec attention.
Pourquoi chaque trace sur le sable compte autant
Les tortues marines reviennent pondre chaque année sur les plages de Martinique, de Guadeloupe et de Saint-Martin. Leur passage est souvent discret, nocturne, et ne laisse parfois qu’une piste dans le sable, un nid et quelques grains déplacés.
Ces indices sont pourtant essentiels. Ils permettent de suivre les populations reproductrices, d’identifier les plages les plus sensibles et de repérer les pressions qui compromettent la survie des œufs et des adultes.
En Martinique, L’Asso-Mer, l’Office national des forêts et plusieurs associations locales coordonnent le suivi sur 72 plages dites « à enjeu ». Elles sont jugées prioritaires en raison des activités humaines qui s’y concentrent. Entre 100 et 150 bénévoles patrouillent chaque jour durant la saison.
Le travail a une dimension scientifique, mais aussi très concrète. À Madiana, sur la commune de Schœlcher près de Fort-de-France, les équipes peuvent ne rien trouver au terme d’une tournée à l’aube, même sur une plage connue pour accueillir de nombreuses tortues. Quelques kilomètres plus loin, à Fond Bellemare, une seule piste peut changer la journée.
Les suivis existent depuis 1999 en Guadeloupe et depuis 2004 en Martinique. Cette continuité est précieuse pour comparer les années et détecter une progression, une stabilité ou un recul. Reste à savoir ce que révèle exactement la saison en cours.
La surprise de la saison : une forte activité des tortues imbriquées
Les traces observées à Fond Bellemare correspondaient à une tortue imbriquée, aussi appelée tortue caret aux Antilles. La bénévole Pierrette Simba a mesuré un écartement de 72 centimètres entre les traces parallèles, un indice caractéristique de cette espèce, Eretmochelys imbricata.
Le calendrier explique en partie cette présence. La tortue luth, ou Dermochelys coriacea, ouvre la saison de ponte entre février et juin. La tortue imbriquée lui succède, avec un pic qui s’achève au mois d’août. Enfin, la tortue verte, Chelonia mydas, prend le relais entre septembre et novembre.
Cette année, les observateurs martiniquais constatent une activité particulièrement marquée pour la tortue caret. Plus de 600 nids de tortues imbriquées avaient déjà été recensés à la fin août. C’est ce volume de pontes qui surprend et réjouit les équipes mobilisées sur le terrain.
Cette bonne nouvelle ne signifie pas que la situation est réglée. En Martinique, la tendance de la tortue imbriquée est décrite comme stable, avec environ un millier de traces de ponte par an depuis le début des suivis. Les nids observés en une saison donnent un signal encourageant, sans suffire à eux seuls à mesurer la santé future de toute la population.
Dans les eaux des Antilles, cinq des sept espèces mondiales de tortues marines sont présentes. Trois viennent pondre chaque année sur les centaines de plages de Martinique, de Guadeloupe et de Saint-Martin. Encore faut-il que les sites de nidification restent accessibles et calmes.
Comment les équipes repèrent et suivent les nids
Le suivi commence à l’aube, lorsque la marée, le vent et les promeneurs n’ont pas encore effacé les marques laissées pendant la nuit. Les bénévoles inspectent les secteurs de sable, recherchent les traces d’aller et de retour, puis examinent les zones où la tortue a creusé.
La méthode repose sur des gestes simples, mais rigoureux :
- Parcourir la plage tôt le matin afin de repérer une double rangée de traces reliant la mer à la zone de ponte.
- Mesurer l’écartement des pistes avec un ruban gradué. À Fond Bellemare, les 72 centimètres relevés ont permis d’identifier une tortue imbriquée.
- Observer les cavités creusées dans le sable et le trou rebouché par l’animal après la ponte.
- Relever la présence du nid et transmettre l’observation au réseau de suivi pour alimenter les données annuelles.
- Surveiller l’éclosion, qui intervient environ soixante jours après la ponte. Les nouveau-nés sont souvent appelés « tortillons ».
Cette attente est une motivation forte pour les bénévoles. Xavier Michel, retraité de 67 ans, a eu la chance d’observer une tortue finir de pondre. Il décrit une activité presque addictive : après avoir relevé un nid, on espère surtout voir les tortillons émerger deux mois plus tard.
Il est toutefois préférable de ne pas improviser une intervention sur un nid. Une trace peut cacher une tentative de ponte, un nid réellement déposé ou une zone fragile. Les associations, les gestionnaires du littoral et les services compétents sont les interlocuteurs adaptés pour signaler une observation.
Un équilibre fragile entre plage, herbiers marins et activités humaines
Les tortues marines des Antilles sont protégées depuis les années 1990, après plusieurs siècles de pêche. Malgré cette protection, elles demeurent menacées d’extinction, à l’exception notable de la tortue verte. L’Union internationale pour la conservation de la nature l’a reclassée en « préoccupation mineure » en 2025.
La situation varie beaucoup selon les espèces. La tortue verte montre une croissance qualifiée de relative en Martinique. À l’inverse, la tortue luth connaît un déclin important : on comptait environ 500 nids par an il y a deux décennies, contre 300 actuellement.
| Espèce | Nom scientifique | Période de ponte aux Antilles | Tendance évoquée en Martinique |
|---|---|---|---|
| Tortue luth | Dermochelys coriacea | Février à juin | Déclin, de 500 à 300 nids annuels |
| Tortue imbriquée ou caret | Eretmochelys imbricata | Après la tortue luth, pic achevé en août | Stable, autour de 1 000 traces par an |
| Tortue verte | Chelonia mydas | Septembre à novembre | Croissance relative |
La plage n’est pas le seul habitat à protéger. Les herbiers marins, où les tortues viennent s’alimenter, sont également déterminants. Autour de la Martinique, les observations de tortues en alimentation dans ces herbiers ont diminué de 28 % entre 2024 et 2025.
Le Parc naturel marin de Martinique relie cette baisse au fort dérangement généré par l’augmentation des activités nautiques. La saison de ponte se joue donc aussi en mer, bien au-delà de la bande de sable.
Les erreurs à éviter pour ne pas compromettre une ponte
La première erreur consiste à s’approcher trop près d’une tortue, surtout la nuit. Une femelle dérangée peut interrompre son déplacement ou renoncer à pondre. Il faut garder ses distances, rester discret et éviter toute source lumineuse dirigée vers elle.
Il ne faut pas non plus toucher les œufs, creuser dans le sable ou déplacer les traces. Les plages antillaises subissent déjà l’érosion côtière, la prolifération des sargasses, les espèces exotiques envahissantes et une fréquentation humaine élevée.
Enfin, les activités nautiques exigent une attention particulière près des herbiers marins. Réduire le dérangement des animaux contribue à préserver leur alimentation, tandis que le respect des zones de ponte protège la génération suivante.
Une piste fraîche mérite d’être observée à distance et signalée. Derrière ces marques éphémères se trouve peut-être un nid qui donnera naissance, environ soixante jours plus tard, à une nouvelle vague de tortillons vers la mer.




