Un rooftop, de la musique, des coupes de champagne et une jeunesse venue faire la fête. L’image peut sembler banale dans un lieu événementiel. Elle prend une tout autre dimension lorsqu’elle se déroule au sommet d’un site consacré à la mémoire de l’esclavage colonial.
En Guadeloupe, ces soirées ont déclenché une controverse qui dépasse largement la question d’une programmation estivale. Elles posent une interrogation sensible : jusqu’où un mémorial peut-il ouvrir ses espaces sans brouiller le sens de sa mission ?
Au Mémorial ACTe, la fête se heurte à la vocation du lieu
Le Mémorial ACTe, situé à Pointe-à-Pitre, en Guadeloupe, est dédié à la mémoire de la traite négrière et de l’esclavage. Sa fonction mémorielle place le site au cœur d’une histoire douloureuse, celle de victimes d’un crime contre l’humanité.
Or, du 10 juillet au 28 août 2026, huit soirées baptisées « YOU by Moët & Chandon » se sont tenues sur sa terrasse événementielle. Des DJ, du champagne et une ambiance dansante ont attiré une partie de la jeunesse guadeloupéenne sur le rooftop du mémorial.
Ce contraste a rapidement suscité des réactions. Pour certains observateurs, il ne s’agit pas seulement d’un débat sur la location d’un espace ou sur la nature d’une animation. La question touche au respect dû à un lieu construit pour transmettre, recueillir et faire réfléchir.
La polémique a pris une ampleur particulière après la publication, le 29 août, d’une tribune de Serge Romana. Son texte a été très commenté et a placé la direction du MACTe face à une demande d’explications. Le point central reste donc le même : comment concilier activité économique et exigence mémorielle ?
La controverse vient des soirées « YOU by Moët & Chandon »
Le débat ne porte pas sur une hypothèse. Il est né de huit rendez-vous festifs organisés sur le toit du Mémorial ACTe durant l’été 2026. Le format reposait sur une atmosphère de soirée : musique mixée par des DJ, consommation de champagne et danse.
C’est ce cadre festif, associé à un mémorial de l’esclavage, qui est contesté. Dans sa tribune, Serge Romana souligne le décalage entre la vocation du site et l’image d’un rooftop animé. Selon lui, un mémorial a d’abord pour rôle d’honorer une mémoire.
Il rappelle que le Mémorial ACTe est consacré aux victimes de l’esclavage colonial. Il compare cette exigence à celle que pourrait inspirer le mémorial du génocide tutsi au Rwanda. Dans un tel lieu, explique-t-il, l’idée d’une fête paraît inconcevable, car le silence et la méditation y sont imposés par la nature même du recueillement.
Cette comparaison ne signifie pas que tous les lieux de mémoire doivent fonctionner de façon identique. Elle met plutôt en lumière une attente : celle d’une cohérence visible entre l’usage d’un espace et le message historique porté par l’institution.
La terrasse événementielle se trouve certes sur un site qui peut accueillir des activités. Mais sa localisation au sein du mémorial donne à chaque choix de programmation une portée symbolique. C’est précisément ce symbole qui explique l’intensité des réactions.
Une location encadrée, mais une charte qui n’aurait pas été respectée
La direction du Mémorial ACTe affirme que ces événements n’ont pas été organisés sans cadre. Raphaël Lapin, président du conseil d’administration du Mémorial ACTe, rappelle que l’établissement pratique depuis longtemps une politique de location de ses espaces.
Selon lui, il ne s’agit donc pas de la première mise à disposition du site, ni de la dernière. Dans ce cas précis, un locataire a réservé la terrasse événementielle et a assuré l’organisation des soirées « YOU by Moët & Chandon ».
Mais un élément est devenu central dans la réponse de l’institution : une charte devait encadrer l’utilisation des lieux. Raphaël Lapin indique avoir demandé son approbation au conseil d’administration le 22 mai 2026. Cette charte, récente, avait été signée par le locataire.
La direction estime toutefois que ses règles n’ont pas été respectées. Elle affirme avoir adressé un rappel à l’ordre à l’organisateur. Des pénalités peuvent également être appliquées dans le cadre de l’exécution du contrat signé.
| Élément | Information communiquée |
|---|---|
| Lieu | Terrasse événementielle du Mémorial ACTe, à Pointe-à-Pitre |
| Événement | Soirées « YOU by Moët & Chandon » |
| Période | Du 10 juillet au 28 août 2026 |
| Nombre de soirées | Huit |
| Cadre annoncé | Location avec charte approuvée le 22 mai 2026 |
| Réaction de la direction | Rappel à l’ordre et pénalités contractuelles possibles |
La charte apparaît ainsi comme un point déterminant. Elle permet à la direction de défendre le principe de la location, tout en reconnaissant qu’un événement peut franchir les limites fixées par l’institution. Reste à savoir ce que ce rappel à l’ordre changera pour les futures programmations.
Le poids financier ne suffit pas à éteindre le malaise
Ces huit soirées représentent aussi un enjeu économique pour le Mémorial ACTe. Selon les informations disponibles, elles auraient rapporté environ 25 000 euros à l’établissement. Une recette qui éclaire le recours à la location d’espaces dans un équipement culturel.
Pour autant, cet argument financier ne répond pas entièrement au débat. Un lieu de mémoire doit souvent composer avec des contraintes de fonctionnement, d’entretien, de médiation culturelle et d’accueil du public. La location peut constituer une source de revenus légitime.
Mais la question n’est pas seulement celle du montant perçu. Elle concerne aussi la forme de l’événement, sa communication, l’image diffusée et les règles destinées à préserver la dignité du site. Une réception professionnelle, une conférence ou une rencontre culturelle ne produisent pas le même effet symbolique qu’une série de soirées dansantes accompagnées de champagne.
Dans cette affaire, le terme de terrasse événementielle compte également. Il suggère que certains espaces du Mémorial ACTe ont été pensés pour recevoir des manifestations. Pourtant, leur intégration à un site dédié à l’histoire de l’esclavage impose une vigilance renforcée.
La controverse rappelle donc qu’une charte ne peut être seulement un document contractuel. Pour être comprise du public, elle doit définir clairement ce qui est compatible avec un lieu de recueillement et ce qui risque d’en altérer le message.
Ce que la polémique révèle sur les lieux de mémoire
Un mémorial n’est pas un musée ordinaire ni une simple salle à louer. Il porte une responsabilité de transmission envers les familles, les visiteurs, les élèves et tous ceux qui viennent y comprendre une histoire collective. Au Mémorial ACTe, cette responsabilité est liée à l’esclavage et à la traite négrière.
La difficulté consiste à ne pas opposer mécaniquement mémoire et vie culturelle. Un lieu historique peut accueillir des débats, des œuvres, des cérémonies ou des projets artistiques. Ces initiatives peuvent même aider de nouveaux publics à s’approprier son histoire.
La limite se situe dans l’adéquation entre l’événement et le cadre. Une programmation respectueuse doit préserver la possibilité du recueillement. Elle doit aussi éviter que la mémoire des victimes ne devienne un simple décor pour une opération promotionnelle ou une soirée de marque.
- La nature de l’événement doit être compatible avec la mission du mémorial.
- Le respect de la charte doit être contrôlé avant et pendant la manifestation.
- La communication doit tenir compte de la portée symbolique du lieu.
- Les sanctions prévues au contrat doivent pouvoir être appliquées en cas de manquement.
Ce sont ces garde-fous qui permettent d’éviter que la recherche de recettes ne soit perçue comme un renoncement à la vocation première d’un établissement mémoriel.
Les points à ne pas minimiser dans cette affaire
Il serait réducteur de croire que la polémique vise toute location d’espace au Mémorial ACTe. La direction insiste justement sur le fait que cette pratique existe depuis longtemps. Le débat porte davantage sur les conditions concrètes de l’utilisation de la terrasse.
Il serait tout aussi hâtif d’affirmer que l’institution a validé sans réserve le déroulement des soirées. Son président affirme au contraire que la charte signée par le locataire n’a pas été respectée. Un rappel à l’ordre a été effectué, avec d’éventuelles pénalités à la clé.
L’organisateur des événements, sollicité au sujet de la controverse, n’a pas souhaité faire de commentaire. Cette absence de réponse laisse pour l’instant la direction du MACTe et les critiques de Serge Romana au premier plan du débat public.
À l’avenir, la clarté des règles et leur application seront déterminantes. Dans un lieu consacré à la mémoire de l’esclavage, le cadre ne peut pas être un détail.




