Préparer un concours aussi sélectif sans quitter son île pouvait sembler hors de portée à de nombreux étudiants guadeloupéens. Pourtant, une nouvelle voie s’ouvre désormais sur le campus de Fouillole, avec un accompagnement pensé pour transformer une ambition en projet concret.
Pour cinq jeunes de la première promotion, cette rentrée porte déjà une charge particulière. Elle pourrait aussi changer la trajectoire de futurs candidats venus de Guadeloupe, de Martinique et d’autres territoires ultramarins.
Pourquoi l’accès à la magistrature reste un défi pour les étudiants ultramarins
Le concours d’entrée à l’École nationale de la magistrature, l’ENM, demande une préparation solide et une disponibilité importante. Pour les étudiants guadeloupéens qui visent cette carrière, l’obstacle n’est pas seulement académique.
Longtemps, poursuivre un master ou préparer certains concours impliquait de quitter la Guadeloupe. Ce départ représente un coût, un éloignement familial et parfois une rupture avec le territoire où l’on souhaite pourtant construire son parcours professionnel.
Mathieu Cassin connaît cette réalité. Après avoir effectué sa licence en Guadeloupe, il a dû partir afin de poursuivre son master. Son retour pour intégrer la première promotion de cette formation représente donc, selon ses mots, une évidence et une grande fierté.
La question de la représentation dans la justice est aussi centrale. Mickaël Janas, premier président de la cour d’appel de Basse-Terre, a rappelé une attente exprimée dans un questionnaire auprès de Guadeloupéens : disposer d’une justice qui leur ressemble davantage.
Selon lui, les jeunes ultramarins disposent de nombreux talents, mais ils doivent être accompagnés pour pouvoir exercer les plus hautes responsabilités de l’État. L’enjeu consiste donc à permettre à plus d’étudiants originaires de Guadeloupe, de Martinique et des autres Outre-mer de revêtir, demain, la robe de magistrat. C’est précisément la mission de la formation inaugurée à Fouillole.
La réponse s’appelle la Prépa Talents de l’École nationale de la magistrature
La formation méconnue est la Prépa Talents de l’École nationale de la magistrature. Installée à l’UFR des Sciences juridiques et économiques de l’Université des Antilles, sur le campus de Fouillole, elle constitue la première classe de ce type créée en Outre-mer.
Cette Prépa Talents est également la huitième implantée au niveau national. Sa première rentrée solennelle a accueilli cinq étudiants, un lundi 5 octobre. Leur objectif est clair : se préparer au concours d’entrée de l’ENM, étape indispensable avant de suivre la formation qui mène au métier de magistrat.
Cette création est le résultat d’une idée née trois ans auparavant, lors d’un échange entre Michel Geoffroy, président de l’Université des Antilles, et Mickaël Janas. Leur question était simple : pourquoi ne pas créer en Guadeloupe une Prépa Talents de l’ENM ?
Le projet paraissait audacieux. Aucune classe comparable n’existait alors dans les territoires ultramarins. Il a fallu trois années de travail et de concertation entre la faculté, l’Université des Antilles, l’École nationale de la magistrature et le ministère de la Justice.
La création a été officiellement consacrée le 8 décembre 2025, lors de la visite du garde des Sceaux sur le campus du Camp Jacob de l’Université des Antilles. Pour Alain Maurin, doyen de l’UFR des Sciences juridiques et économiques, cette rentrée concrétise enfin un projet engagé depuis trois ans. Mais l’intérêt de cette classe repose aussi sur ce qu’elle apporte, au quotidien, aux candidats.
Comment les cinq étudiants vont préparer le concours depuis la Guadeloupe
La Prépa Talents permet aux admis de préparer le concours de l’ENM depuis la Guadeloupe. Cette proximité ne réduit pas l’exigence du concours, mais elle enlève un frein majeur : l’obligation de partir ailleurs pour accéder à une préparation structurée.
Pour cette première année, cinq étudiants ont été retenus. Leur parcours s’inscrit dans une succession d’étapes bien identifiées :
- Intégrer la Prépa Talents à l’UFR des Sciences juridiques et économiques, sur le campus de Fouillole.
- Se consacrer à l’année de préparation au concours d’entrée à l’École nationale de la magistrature.
- Passer puis réussir le concours, qui demeure particulièrement exigeant.
- Suivre la formation de l’ENM après l’admission au concours.
- Devenir magistrat à l’issue du parcours de formation, sans qu’il soit possible de savoir dès aujourd’hui où chacun exercera.
L’accompagnement constitue un point essentiel pour ces candidats. Andréa Deschamps a notamment souligné l’importance de pouvoir bénéficier d’un soutien adapté aux étudiants des Outre-mer pendant cette année de préparation.
Le dispositif comprend aussi une dimension financière. Les étudiants peuvent bénéficier de la Bourse Talents, un soutien destiné à faciliter l’année de préparation. Cet appui peut s’avérer déterminant pour ceux qui auraient autrement dû travailler en parallèle afin de financer leurs études.
Préparer un concours exigeant demande du temps, de la régularité et de la disponibilité. Pouvoir organiser ce travail depuis son territoire, au sein d’une classe dédiée, offre donc une possibilité nouvelle. Reste à comprendre pourquoi cette ouverture dépasse largement le destin des cinq premiers admis.
Une formation qui renforce la place de l’Université des Antilles
L’ouverture de cette Prépa Talents représente une reconnaissance pour l’Université des Antilles. Michel Geoffroy y voit la preuve que des formations de haut niveau peuvent être proposées sur le territoire guadeloupéen.
Le président de l’université a associé cette avancée à la confiance accordée par le ministère de la Justice et les juridictions locales à l’établissement. Pour lui, il s’agit d’un grand moment, à la fois pour l’université et pour la jeunesse du territoire.
Alain Maurin a rappelé que les classes Prépa Talents ne sont pas si nombreuses dans l’Hexagone. Le fait que l’Outre-mer accueille désormais la première d’entre elles donne ainsi une portée particulière à l’initiative menée en Guadeloupe.
Au-delà de la préparation individuelle, le projet porte une ambition de diversification de la magistrature. Mickaël Janas insiste sur ce point : la diversité du corps judiciaire passe aussi par les talents ultramarins.
Cette perspective ne signifie pas que les futurs magistrats exerceront nécessairement en Guadeloupe. Leur affectation future ne peut pas être déterminée dès l’entrée en préparation. Mais la possibilité de débuter ce chemin localement modifie déjà l’horizon des étudiants intéressés par le droit, les institutions judiciaires et le service public. Une première promotion doit toutefois faire face à une pression particulière.
Ce que représente le statut de première promotion
Entrer dans une formation inaugurale est une source de fierté, mais aussi de responsabilité. Emma Campion parle d’un immense honneur et souligne que le caractère inédit de cette année renforce son sentiment de réussite.
Les cinq étudiants ne sont pas encore magistrats. Ils doivent d’abord accomplir l’étape décisive du concours d’entrée à l’École nationale de la magistrature. La Prépa Talents offre un cadre et un soutien, mais elle ne garantit pas l’admission.
Il faut donc éviter de confondre l’entrée dans le dispositif et la réussite au concours. Cette formation ouvre une porte. Elle ne remplace ni le travail personnel ni la formation ultérieure à l’ENM.
Autre point important : la création de la classe répond à un objectif d’accès élargi, sans enfermer ses étudiants dans une destination professionnelle précise. Elle permet de commencer en Guadeloupe un parcours qui peut ensuite conduire à exercer dans différentes juridictions.
Pour cette première cohorte, le prochain enjeu est désormais concret : travailler, se préparer et tenter de réussir le concours. Derrière elle, d’autres candidats pourraient à leur tour envisager la magistrature sans devoir, dès le départ, quitter leur île.




