Rester chez soi quand la maladie fragilise, ne pas laisser les proches seuls face à l’épuisement, puis trouver un lieu de vie digne lorsque le domicile ne suffit plus. Cette vision paraît aujourd’hui évidente. En Martinique, elle ne l’était pas au début des années 1980.
Marc Séraline et Jean-Marie Clovis ont contribué à faire évoluer cette approche, avec une conviction simple : soigner une personne âgée ne consiste jamais uniquement à réaliser des actes médicaux. Leur parcours explique pourquoi leur méthode continue d’éclairer les défis du grand âge.
Une réponse née d’un manque de soins à domicile
Marc Séraline a obtenu son diplôme d’infirmier en 1979. Jean-Marie Clovis a été diplômé un an plus tard, en 1980. Tous deux ont commencé leur formation dans les hôpitaux parisiens, loin de la Martinique.
Ce départ n’était toutefois pas un projet d’installation durable. Leur ambition d’enfance était de devenir des professionnels du soin et de l’accompagnement, puis de mettre leurs compétences au service de leur île. Deux ans après leurs diplômes, les deux jeunes infirmiers reviennent donc en Martinique.
Leur première idée est ambitieuse : créer un centre de convalescence. Le projet nécessite des locaux, des financements et des autorisations. Face à cette complexité, ils s’orientent vers l’exercice libéral.
À cette période, les infirmiers libéraux restent peu nombreux en Martinique. Les soins à domicile se limitent souvent aux gestes les plus courants, notamment les injections. Marc Séraline et Jean-Marie Clovis veulent élargir ce cadre, en particulier pour les malades très fragiles et les personnes en fin de vie.
Ils perçoivent déjà un enjeu majeur : une personne peut souhaiter mourir chez elle, entourée des siens, mais elle doit pouvoir le faire dans des conditions médicales et humaines adaptées. C’est cette idée qui va structurer toute leur action.
La méthode Séraline-Clovis : penser le parcours de vie, pas seulement le soin
La méthode portée par les deux infirmiers repose sur une continuité : aider la personne âgée à rester à domicile aussi longtemps que possible, soutenir ses proches, puis proposer un accompagnement médicalisé lorsque la dépendance impose une autre solution.
Jean-Marie Clovis garde le souvenir douloureux d’un proche accompagné durant son enfance. La personne agonisait au lit et souffrait d’un encombrement respiratoire. Cette scène lui a fait comprendre qu’une fin de vie à domicile exige des moyens précis, pas seulement de la bonne volonté familiale.
Avec de l’oxygène, un aspirateur de mucosités et des soins infirmiers adaptés, les deux professionnels mettent progressivement en place une véritable prise en charge à domicile. L’objectif est de soulager, sécuriser et préserver autant que possible les repères familiers du patient.
Cette démarche ne sépare pas la maladie de la vie quotidienne. Elle tient compte de la famille, de l’épuisement des aidants, de l’autonomie restante et des besoins médicaux. Elle refuse aussi de considérer l’entrée en établissement comme un échec.
Pour Marc Séraline, la perte d’autonomie appartient aux grandes étapes de l’existence. Il identifie trois causes principales : l’accident, la maladie et l’avancée en âge. Accompagner signifie donc regarder cette réalité en face, sans abandonner la personne ni ses proches.
Comment leur accompagnement s’est construit sur le terrain
Le démarrage de leur activité libérale est difficile. Les médecins ne saisissent pas immédiatement l’intérêt de cette organisation nouvelle. Les deux infirmiers doivent alors aller au-devant des familles et de leurs premiers patients.
- Aller à la rencontre des besoins : Marc Séraline et Jean-Marie Clovis font du porte-à-porte. Ils expliquent ce que les soins à domicile peuvent apporter aux personnes malades et à leurs familles.
- Organiser des soins adaptés : ils mobilisent le matériel nécessaire, comme l’oxygène et l’aspirateur de mucosités, afin de répondre à des situations complexes au domicile.
- Créer une relation de confiance médicale : les chefs de service de l’hôpital civil acceptent progressivement de les rencontrer, de les écouter et de leur faire confiance.
- Répondre aux urgences humaines : leur première grande réussite concerne un patient très malade. Il doit rester vivant à son domicile pendant 72 heures, le temps que ses proches puissent arriver.
- Adapter la réponse quand le domicile ne suffit plus : lorsque les aidants ne peuvent plus assumer seuls, une structure médicalisée devient une solution d’accompagnement, et non une rupture.
Après cette première intervention de 72 heures, les appels se multiplient. Une famille sollicite leur cabinet, puis une autre. Le bouche-à-oreille transforme vite leur activité en point de référence pour des situations que peu de professionnels acceptent encore de prendre en charge.
Cette proximité avec les patients leur apprend aussi une réalité essentielle : le maintien à domicile a des limites. Reste à savoir comment protéger les familles lorsque l’épuisement devient trop lourd.
Du domicile à l’EHPAD : une solution pensée pour les familles
Au fil des années, les deux infirmiers constatent que les personnes âgées vivent plus longtemps et que certaines perdent leur autonomie. Les familles souhaitent aider, mais ne disposent pas toujours du temps, de la force ou des compétences nécessaires.
Jean-Marie Clovis évoque le cas d’un homme malade dont l’épouse avait pris deux mois de congés pour rester auprès de lui. À la fin de cette période, elle ne pouvait pas prolonger indéfiniment son absence professionnelle. Elle ne savait plus comment faire face.
Le constat est clair : le domicile ne peut pas être l’unique réponse. À cette époque, le terme EHPAD, pour établissement d’hébergement pour personnes âgées dépendantes, ne fait pas encore partie du langage courant. Il existe des maisons de retraite et quelques établissements publics ou privés, mais la médicalisation n’est pas organisée comme elle l’est aujourd’hui.
Marc Séraline et Jean-Marie Clovis créent d’abord une résidence sécurisée pour personnes âgées au lotissement La Carrière, à Fort-de-France. Puis ils portent le projet de l’Oasis, dont l’autorisation est obtenue au début des années 2000.
| Étape du développement | Donnée clé |
|---|---|
| Première capacité d’accueil | 39 places |
| Évolutions successives | 45 places, puis 53 places |
| Capacité atteinte | 95 places |
| Développement du groupe | 3 EHPAD |
| Arrivée des premières dotations | 57 mois après l’ouverture |
Ces 57 mois sans dotations obligent les fondateurs à faire fonctionner la structure, accueillir les résidents, recruter et payer les professionnels. Ils s’adaptent notamment en utilisant le système de prise en charge des soins à domicile. Leur engagement se traduit aussi par un principe fort : ne pas sélectionner les résidents selon leur degré de dépendance.
Une philosophie exigeante face à la très grande dépendance
À l’époque, certaines structures refusent les personnes ayant besoin de trop nombreux soins. Les deux infirmiers font le choix inverse. Leur expérience du terrain leur a appris que les patients les plus dépendants sont précisément ceux qui nécessitent le plus de continuité et de présence.
Cette position réclame une organisation solide. Il faut coordonner les infirmiers, les aides-soignants, les kinésithérapeutes et les orthophonistes. Il faut aussi gérer les salariés, l’administratif, les travaux et le quotidien des établissements.
Les débuts sont modestes et exigeants. Marc Séraline est resté, pour certains, l’image d’un directeur debout à quatre ou cinq heures du matin pour nettoyer lui-même les locaux. Au commencement, chaque tâche comptait.
Près de cinquante ans plus tard, le contexte a changé, mais les tensions demeurent. Le vieillissement de la population s’accélère et les besoins progressent plus vite que les effectifs disponibles. La pénurie concerne les infirmiers, les aides-soignants, les kinésithérapeutes et les orthophonistes.
Selon Jean-Marie Clovis, la crise est devenue particulièrement visible après 2015. Elle s’est encore accentuée avec la pandémie de Covid-19. En Martinique, où le vieillissement démographique est particulièrement marqué, l’enjeu dépasse désormais le nombre de places disponibles.
Accompagner jusqu’au bout sans s’effondrer
Prendre soin de résidents pendant des années crée inévitablement des liens. Des amitiés peuvent naître, puis survient la mort. Jean-Marie Clovis explique avoir appris à rester sincère dans sa présence, sans se laisser submerger par chaque disparition.
Lorsqu’une centaine de personnes doivent être accompagnées, la gestion des émotions devient aussi une compétence professionnelle. Cette juste distance ne signifie pas l’indifférence. Elle permet de continuer à soigner avec attention, jour après jour.
À bientôt 73 ans pour l’un et 71 ans pour l’autre, Marc Séraline et Jean-Marie Clovis envisagent la transmission. Ils veulent laisser leur place aux nouvelles générations, tout en restant disponibles pour conseiller ou aider ponctuellement.
Leur héritage tient dans cette idée concrète : accompagner le grand âge, c’est relier le domicile, les proches, les soins et l’établissement, sans jamais réduire une personne à sa dépendance. Pour les professionnels comme pour les familles, cette continuité reste une direction précieuse.




