Un déficit massif, des placements jugés hasardeux et une assemblée générale sous tension. L’affaire qui secoue la Fédération départementale des chasseurs de Guadeloupe dépasse largement le cercle cynégétique. Elle interroge la gestion d’une structure financée en grande partie par l’argent public et met en lumière un risque financier rarement évoqué dans ce secteur.
Une crise qui dépasse le simple débat interne
Lorsque les chasseurs de Guadeloupe ont rejeté le compte de résultat 2025 et le budget prévisionnel 2026, le 9 mai aux Abymes, ils ont voulu envoyer un message clair. La fédération se trouve face à un déficit annoncé de près de 850 000 euros, un montant considérable pour une association dont les ressources reposent majoritairement sur les contributions des adhérents et les financements publics.
Les critiques se sont rapidement cristallisées autour de deux axes. D’un côté, des placements financiers jugés « toxiques » par plusieurs membres. De l’autre, des dépenses de rénovation estimées à 600 000 euros pour le siège de la fédération, un montant que certains considèrent disproportionné.
Les tensions se sont encore amplifiées lorsque des chasseurs ont accusé le président, Louis Raphaël Morton, d’avoir « joué au casino avec l’argent de la fédération », selon les mots de Maurice Phillis. Une formule qui témoigne du fossé désormais creusé entre la direction et une partie des adhérents. Et pourtant, tout ce qui a été décidé l’a été en conseil d’administration, puis validé en assemblée générale en 2023.
L’affaire prend une dimension d’autant plus sensible que, comme l’a rappelé Béatrice Ibéné, présidente de l’association de sauvegarde de la faune aux Antilles, les fédérations de chasse bénéficient de financements publics, contrairement aux associations environnementales qui ne vivent que de dons. De quoi donner un relief supplémentaire à cette controverse, et montrer qu’un enjeu bien plus large se profile derrière cette controverse.
Reste à comprendre comment l’association en est arrivée là…
Un déficit alimenté par des placements risqués
Le cœur de la crise repose sur un choix stratégique effectué en 2023 : l’investissement de 780 000 euros dans deux fonds spécialisés dans la gestion de forêts privées. Un secteur perçu comme porteur, notamment dans le cadre des politiques de séquestration carbone et de valorisation des surfaces boisées. Mais le retournement économique a été brutal.
Selon Louis Raphaël Morton, la situation s’est aggravée avec un phénomène très spécifique : l’effet indirect de la politique climato-sceptique associée à l’élection de Donald Trump. Il explique que cette orientation politique a refroidi les investisseurs du secteur forestier, entraînant un retrait massif de capitaux et la défaillance des fonds dans lesquels la FDCG avait placé ses réserves.
Ces décisions avaient pourtant été prises dans les règles. Elles avaient été adoptées en conseil d’administration à la majorité requise, puis entérinées en assemblée générale. Le président rappelle d’ailleurs que les montants investis correspondaient aux réserves et ne concernaient pas le fonctionnement quotidien de l’association.
Mais cette défense n’a pas convaincu les contestataires. L’ancien président Georges Calixte, qui a dirigé la fédération entre 2000 et 2022, estime que ces placements sans garantie de capital relèvent clairement d’un « placement toxique ». Il y voit un parallèle avec les pertes subies par les Caisses autonomes des règlements pécuniaires des avocats (CARPA) de Guadeloupe et de Martinique entre 2019 et 2020, qui avaient conduit à une perte totale de 38 millions d’euros et à la création d’un fonds de soutien national.
Cette comparaison n’est pas anodine. Un chasseur a souligné, non sans ironie, que Louis Raphaël Morton avait été un temps membre de la CARPA Guadeloupe. Pour certains, ce rappel constitue une explication, ou au moins un indice, sur la manière dont les décisions ont été prises.
Le président affirme aujourd’hui qu’il tente de récupérer une partie des sommes via les procédures en cours. Mais plusieurs adhérents doutent fortement d’y croire encore, décrivant cette perspective comme relevant du « vœu pieux ». Et si récupérer le capital paraît improbable, la question des responsabilités reste entière, avec un déficit qui pèse lourdement sur l’avenir de la fédération.
Mais ce n’est pas le seul terrain sur lequel les critiques s’exercent, et cela ne fait qu’alimenter les inquiétudes…
Des dépenses de rénovation qui interrogent
Au-delà des placements, les chasseurs dénoncent la somme de 600 000 euros consacrée aux rénovations du siège de la fédération. Pour certains membres, ce montant dépasse ce qui était raisonnable pour une structure de cette taille.
Louis Raphaël Morton défend pourtant ces travaux avec fermeté. Il rappelle que les locaux étaient dans un état de vétusté avancée, incompatible avec les normes de sécurité imposées à un bâtiment contenant du matériel sensible et recevant du public. Selon lui, les dépenses étaient non seulement nécessaires, mais urgentes pour éviter une mise en conformité coûteuse ou un éventuel risque de fermeture administrative.
On touche là à une problématique fréquente dans les structures associatives, surtout lorsque celles-ci possèdent un patrimoine immobilier ancien. Les questions de sécurité, d’amiante, de normes incendie ou d’accessibilité peuvent rapidement faire exploser les budgets. La FDCG, comme beaucoup d’autres associations, semble avoir dû faire face à une équation complexe entre besoins urgents et capacités financières.
Reste que, dans le contexte actuel de déficit, ces travaux apparaissent comme un facteur aggravant, même s’ils n’en sont pas la cause première. Les adhérents attendent désormais une transparence totale sur les devis, les prestataires et les arbitrages qui ont mené à ces choix.
Et les critiques externes nourrissent encore un peu plus la controverse…
Une crise qui profite aux adversaires de la chasse
L’association de sauvegarde de la faune aux Antilles n’a pas manqué de réagir à ce qu’elle décrit comme un désastre annoncé. Sa présidente, Béatrice Ibéné, a publié un message dans lequel elle met en avant les succès de son organisation. Elle rappelle qu’en 12 ans, l’association a obtenu une quarantaine de décisions favorables et sauvé « des dizaines et dizaines de milliers d’oiseaux », tout cela sans argent public et avec ce qu’elle décrit comme une gestion exemplaire.
Ce type de déclaration renforce l’idée que la crise dépasse le cadre interne. Elle alimente un débat plus large sur la légitimité et la gestion financière des fédérations de chasse, régulièrement critiquées par les associations environnementales pour leur accès privilégié à certains financements publics.
Cette controverse fragilise donc l’ensemble du secteur cynégétique local. Elle donne du grain à moudre aux opposants à la chasse, alors que d’autres sujets, comme l’éradication du bulbul à ventre rouge à Wallis ou les opérations de contrôle de la chasse de nuit à Bourail, rappellent que les questions de biodiversité et de sécurité restent centrales dans les politiques publiques.
Dès lors, les chasseurs se trouvent à la croisée des chemins, avec un besoin urgent de restaurer la confiance, y compris auprès du grand public.
Les éléments à surveiller pour la suite
Plusieurs points cruciaux détermineront l’avenir de la FDCG.
- La capacité de l’association à récupérer, même partiellement, les 780 000 euros placés dans les fonds forestiers.
- La clarification complète des dépenses liées à la rénovation du siège.
- La transparence financière exigée par les adhérents pour éviter un nouveau déficit après les 850 000 euros de 2025.
- La capacité du conseil d’administration à rétablir un climat de confiance.
Ces éléments seront scrutés de près, car une fédération de chasse joue un rôle clé dans la gestion des espaces naturels, la formation des chasseurs et le suivi des espèces locales.
Un point d’attention pour les associations financées par fonds publics
L’affaire de la FDCG rappelle un enseignement essentiel : lorsqu’une association gère des fonds publics, la moindre erreur financière prend une dimension institutionnelle. Les risques élevés, comme les placements sans garantie de capital, peuvent mettre en péril non seulement une structure, mais aussi la confiance du public.
Les procédures judiciaires, les audits externes ou les réformes internes sont autant de leviers que la fédération devra probablement activer. À ce stade, tout dépendra de la capacité du président Morton à convaincre que la gestion peut revenir sur une trajectoire stable.
Les chasseurs de Guadeloupe, eux, attendent des actes, car la survie même de leur fédération est en jeu.
La fédération entre dans une phase décisive. Les prochains mois diront si elle parvient à se redresser ou si cette crise laissera une marque durable sur le paysage cynégétique guadeloupéen.




