La hausse du carburant bouleverse profondément les tournées des infirmiers libéraux martiniquais. Certains jours, le plein coûte plus qu’une partie des actes réalisés. Et face à cette pression financière qui ne cesse d’augmenter, un nombre croissant d’entre eux envisage de réduire, voire d’abandonner certaines visites à domicile. Une situation qui menace directement l’accès aux soins de nombreux patients, surtout dans les zones les plus éloignées.
Mais ce mécanisme, bien plus complexe qu’il n’y paraît, repose sur plusieurs facteurs très concrets que beaucoup ignorent encore.
Pourquoi le prix du carburant bouleverse l’équilibre des tournées
Depuis le 1er mai, le litre de gazole dépasse désormais 2 euros en Martinique. Ce seuil symbolique a un impact direct sur les dépenses professionnelles, en particulier pour les infirmiers libéraux, qui utilisent leur véhicule pour chaque acte de soin. Pour eux, se rendre au domicile d’un patient n’est pas une option : c’est la base même de leur métier.
Le cas de Donald Dogué illustre parfaitement cette contrainte. Chaque jour, il couvre environ 60 kilomètres et réalise une trentaine de soins. Tous les trois jours, il doit faire le plein. Ce plein lui revient désormais entre 103 et 106 euros, soit une augmentation nette de 15 à 20 euros par passage à la pompe. Rapportée à un mois de travail, cette hausse ponctionne directement son budget personnel.
Pour un indépendant dont chaque kilomètre est un outil de travail, une telle inflation réduit la marge financière déjà très étroite. D’autant que cette montée des prix du carburant s’ajoute à d’autres coûts incompressibles : cotisations, assurance professionnelle, matériel médical, mise aux normes du véhicule.
Et surtout, un autre élément rend la situation encore plus difficile à absorber…
L’équation impossible : hausse des charges et revenus figés depuis 2009
Si la situation devient critique pour les infirmiers libéraux de Martinique, c’est aussi parce que leurs tarifs n’ont pas été revalorisés depuis 2009. Cela signifie que leurs revenus sont restés strictement identiques pendant plus de quinze ans, malgré l’inflation et la multiplication des charges.
Ainsi, tandis que le prix du carburant grimpe, notamment avec un gazole désormais au-dessus des 2 euros le litre, les actes restent rémunérés selon des grilles tarifaires anciennes qui ne reflètent plus les réalités actuelles. Impossible, dans ces conditions, de répercuter la hausse des coûts sur les patients : les tarifs sont fixés nationalement et ne peuvent être modifiés individuellement.
Cette absence de marge entraîne des conséquences très concrètes. Comme le souligne l’infirmière libérale Marie-Noël Delannay, l’augmentation du coût du carburant diminue mécaniquement l’offre de soins. Les déplacements lointains ou faiblement rémunérés deviennent difficiles à justifier économiquement.
Un autre facteur vient complexifier encore davantage la situation et pousse les infirmiers à revoir leurs choix professionnels…
L’alternative électrique : une solution… mais pas pour tous
Pour limiter la hausse de leurs dépenses, certains infirmiers se tournent vers le véhicule électrique. C’est le choix qu’a fait Marie-Noël Delannay il y a 18 mois. Une décision qui a changé la structure de ses charges.
Elle explique être passée de 650 euros de gasoil mensuels à environ 120 à 140 euros d’électricité. À cela s’ajoute une réduction des coûts d’entretien, bien plus faibles sur une voiture électrique que sur un modèle thermique, notamment grâce à l’absence de vidange, au freinage régénératif et à une mécanique simplifiée.
Pour un professionnel parcourant plusieurs centaines de kilomètres par semaine, la différence financière est considérable. Sur une année, l’économie atteint plusieurs milliers d’euros, améliorant nettement la rentabilité de l’activité.
Mais si cette transition séduit de plus en plus de soignants, elle reste difficilement accessible. Le prix d’achat d’un véhicule électrique demeure un frein majeur, même avec les aides existantes. Et tous les infirmiers martiniquais ne disposent pas d’un espace de recharge adapté, notamment dans les communes les moins équipées.
Reste alors à comprendre comment les professionnels tentent malgré tout de gérer leur quotidien.
Comment les infirmiers tentent d’adapter leurs tournées
Pour maintenir leur activité tout en maîtrisant leurs dépenses, beaucoup d’infirmiers libéraux revoient l’organisation de leurs tournées. Mais chaque adaptation implique des choix difficiles qui peuvent réduire l’offre de soins.
Optimiser les trajets
L’objectif est de regrouper davantage les patients par secteur. Dans certains cas, cela signifie espacer les passages ou modifier les horaires habituels. Une tournée autrefois fluide devient un puzzle logistique où chaque kilomètre compte.
Réduire les actes faiblement rémunérateurs
Certains soins, comme les injections simples ou les prises de sang, rapportent peu par rapport au déplacement qu’ils nécessitent. Avec un carburant dépassant les 2 euros le litre, de plus en plus d’infirmiers hésitent à parcourir plusieurs kilomètres pour un seul acte peu rémunéré.
Réévaluer les zones couvertes
Lorsque les distances deviennent trop importantes, certains professionnels sont contraints de refuser de nouvelles demandes de soins dans des zones éloignées. Cela touche particulièrement les habitants des communes rurales ou des quartiers mal desservis.
Déposer une demande d’aide pour les gros rouleurs
Une aide financière existe : une réduction de 20 centimes par litre pour les professionnels effectuant un grand nombre de kilomètres. Cependant, les conditions d’accès sont strictes et excluent une grande partie des infirmiers libéraux.
Résultat : la majorité d’entre eux continuent de supporter seuls la hausse de leurs frais.
Mais même ces ajustements ne suffisent pas toujours. Et certains pièges guettent ceux qui tentent de s’adapter trop vite.
Points de vigilance et erreurs fréquentes dans l’adaptation des tournées
Face à la pression financière, des choix trop hâtifs peuvent fragiliser encore davantage l’activité. Certaines erreurs reviennent régulièrement chez les infirmiers libéraux confrontés à la hausse des coûts.
- Réduire une zone de tournée sans anticiper l’impact sur les patients dépendants.
- Accepter des actes mal valorisés situés loin, en pensant « amortir » avec le reste de la tournée.
- Sous-estimer les frais réels du véhicule thermique, notamment l’usure due aux démarrages fréquents.
- Investir dans un véhicule électrique sans calculer le coût total, notamment la recharge à domicile ou l’installation d’une borne.
- Omettre de déclarer certains déplacements éligibles aux aides existantes.
Comprendre ces pièges permet d’aborder la situation avec plus de lucidité et de sérénité.
Malgré ces obstacles, une réalité demeure : chaque infirmier libéral doit trouver un équilibre pour pouvoir continuer à assurer des soins essentiels à la population martiniquaise.
Dans les mois à venir, l’évolution des prix du carburant, mais aussi les décisions nationales concernant la revalorisation des actes, pèseront lourd dans leur capacité à poursuivre leur mission auprès des patients les plus éloignés du système de soins.




