Elle avait étudié, obtenu ses diplômes et appris un métier. Pourtant, une fois les portes franchies, rien ne ressemblait à la promesse d’une vie autonome et reconnue. Dans son récit, Nathalie Salmon ne décrit pas un manque d’efforts, mais un obstacle plus discret et plus tenace : le regard des autres.
Son humour, volontiers frontal, permet d’aborder une réalité douloureuse sans l’adoucir. Derrière les formules qui font sourire, son parcours interroge une société qui applaudit la réussite, tout en refusant parfois d’accorder une place réelle aux personnes handicapées.
Quand les diplômes ne suffisent pas à être reconnue
Lors d’une causerie organisée au Salon du livre sur le thème « Écrire son histoire pour faire changer les regards », Nathalie Salmon a donné le ton dès la question d’ouverture. Invitée à dire qui elle est, elle a répondu avec humour qu’elle était handicapée.
Cette réponse n’est pas une provocation gratuite. Elle révèle la manière dont le handicap peut prendre toute la place dans le regard social, même lorsque la personne a une formation, une personnalité, un métier et des projets. Nathalie Salmon a longtemps voulu faire reconnaître ses compétences avant toute autre étiquette.
Aujourd’hui, elle est déléguée interministérielle au handicap et à l’inclusion. Son chemin professionnel et personnel a nourri son livre, Je suis née morte, un récit né de la colère et de l’isolement.
Elle avait cru qu’en respectant les règles habituelles de la réussite, les préjugés finiraient par céder. Étudier, décrocher des diplômes, se former au journalisme, travailler son expression : tout semblait conduire vers une insertion naturelle. Mais l’expérience a été tout autre.
Selon elle, la société continuait à ne voir que son handicap. Ses qualifications ne semblaient pas modifier cette perception. C’est ce décalage qui rend son témoignage si puissant : la réussite individuelle ne suffit pas lorsque l’environnement reste excluant.
Son histoire pose donc une question plus large que son seul parcours. Que vaut l’injonction à « faire des efforts » si les portes restent fermées après tous ces efforts ? La réponse commence bien avant les études et l’emploi.
Une enfance marquée par un pronostic que sa mère a refusé
À la naissance de Nathalie Salmon, les médecins annoncent à sa mère un avenir extrêmement sombre. Ils estiment qu’elle ne pourra ni parler ni comprendre. Nathalie résume aujourd’hui ce pronostic avec une ironie mordante : on la destinait à n’être qu’un être passif.
Sa mère refuse pourtant de s’arrêter à cette prédiction. Elle l’éveille progressivement aux couleurs, aux chansons et à la lecture. Elle observe les réactions de sa fille et choisit de les prendre au sérieux.
Deux principes vont alors structurer l’éducation de Nathalie Salmon. Le premier est d’essayer par soi-même avant de solliciter une aide. Le second consiste à ne jamais mettre son intelligence en doute.
Cette transmission ne nie pas les difficultés. Elle lui donne plutôt des repères pour se construire dans un monde où l’on risque de décider à sa place. Nathalie poursuit ainsi sa scolarité hors de l’école, obtient ses diplômes, puis se forme au journalisme.
Ce parcours montre la force d’un accompagnement qui ne réduit pas une enfant à un diagnostic médical. Il rappelle aussi que l’autonomie ne signifie pas l’absence de soutien. Elle suppose un soutien ajusté, respectueux, et centré sur les capacités réelles de la personne.
Mais être préparée à agir ne garantit pas que la société soit prête à accueillir cette action. C’est précisément là que Nathalie Salmon se heurte à une période de solitude profonde.
Dix années d’isolement ont fait naître « Je suis née morte »
Après ses études, Nathalie Salmon pense avoir réuni les conditions nécessaires pour trouver sa place. Elle a travaillé, appris, obtenu des diplômes et acquis une formation journalistique. Elle imagine alors que ces preuves de compétence seront enfin reconnues.
Pourtant, les opportunités professionnelles ne viennent pas. Pendant dix ans, faute de travail, elle reste chez elle. Une année passe, puis deux, puis cinq, dans un quotidien où l’isolement gagne du terrain.
Elle explique avoir vécu sans amis et avoir fini par se demander quel sens donner à ses journées. Sortir de chez soi devient une épreuve. Ce détail est essentiel : l’exclusion ne se limite pas à un refus d’embauche.
Elle touche les liens sociaux, les déplacements, la confiance et la possibilité même de se projeter. Lorsqu’une personne doit anticiper chaque sortie, chaque regard ou chaque difficulté d’accès, l’espace extérieur peut devenir épuisant.
C’est dans cette rage qu’elle commence à écrire Je suis née morte. L’écriture lui offre d’abord une raison de se lever le matin et une façon de redonner un sens à ses journées. Le livre devient ensuite un outil pour faire entendre une parole trop souvent confisquée.
Lorsqu’elle annonce à sa mère que le manuscrit est achevé, celle-ci ouvre un gros annuaire jaune et contacte toutes les maisons d’édition. Nathalie, elle, doute que son histoire puisse intéresser quelqu’un. Quatorze ans après sa publication, l’ouvrage rencontre encore des lecteurs. Elle le décrit avec affection comme un adolescent qui poursuit sa propre vie.
Cette reconnaissance littéraire ne règle pas tout. Elle déclenche cependant une première bascule décisive : être enfin écoutée directement.
Être une interlocutrice à part entière change tout
Pour Nathalie Salmon, la publication de son livre constitue une première révolution. Avant cela, beaucoup de personnes s’adressaient à sa mère plutôt qu’à elle. Cette habitude d’infantiliser les personnes handicapées reste l’un des mécanismes les plus blessants de l’exclusion.
Parler à l’accompagnant plutôt qu’à la personne concernée revient à nier sa parole, ses choix et sa capacité de jugement. Dans son cas, le contraste est particulièrement cruel. Elle avait fourni des efforts considérables pour parler, se cultiver et construire une opinion.
Être reconnue comme une interlocutrice à part entière devient donc un enjeu fondamental. Ce n’est pas une marque de politesse secondaire. C’est une condition de la citoyenneté, de l’emploi et de la participation à la vie collective.
À 43 ans, Nathalie Salmon décide de sortir chaque midi chercher son repas seule en ville. Elle ne le fait pas pour transformer son quotidien en performance. Chaque déplacement reste un défi, mais elle considère que la visibilité est nécessaire.
Elle estime que la société doit voir les personnes handicapées dans les rues, les commerces, les administrations et les espaces culturels. Pourtant, elle entend encore des questions qui la renvoient à une dépendance supposée : où se trouve sa mère, et pourquoi est-elle seule ?
Sa réponse est claire : à 43 ans, elle affirme ne pas avoir besoin de quelqu’un pour exister dehors. Reste à traduire cette exigence de visibilité dans les politiques publiques.
De l’écriture à une politique du handicap dans tous les ministères
L’engagement de Nathalie Salmon prend une nouvelle dimension grâce à sa rencontre avec Moetai Brotherson. Ils se rencontrent au fil des Salons du livre et des séances de dédicaces. Leurs livres sont parus la même année, puis une amitié s’est installée.
Elle précise être issue d’une famille plutôt autonomiste. Mais elle souligne que leurs convictions communes dépassent ce débat politique. Lorsque Moetai Brotherson est élu président de la Polynésie française, il lui adresse un message pour lui proposer de rejoindre son gouvernement.
Nathalie Salmon croit d’abord à une erreur de destinataire et ne répond pas. Quelques heures plus tard, un second message précise que le handicap doit devenir une priorité. Elle comprend alors que la proposition lui est bien destinée.
Après leur rencontre, ils s’accordent sur les orientations à porter. Sa fonction de déléguée interministérielle consiste à travailler avec l’ensemble des ministères. L’objectif est de construire une politique cohérente du handicap dans tous les secteurs.
L’accessibilité figure parmi les priorités. Elle conditionne les déplacements, l’autonomie et la participation à la vie sociale. Mais Nathalie Salmon rappelle que les obstacles sont souvent administratifs autant que matériels.
| Enjeu | Conséquence concrète |
|---|---|
| Trottoirs communaux, relevant du Pays ou privés | Les responsabilités peuvent être dispersées |
| Accès à un cabinet médical privé | La collectivité ne peut pas toujours intervenir directement |
| Coordination entre ministères | Elle vise une action publique cohérente |
Elle résume cette complexité par une question très concrète : à qui appartiennent les trottoirs ? Quand une personne ne peut pas atteindre son médecin, l’obstacle peut dépendre du propriétaire du lieu. Cette réalité rend les démarches particulièrement difficiles.
Ce que son témoignage oblige à ne plus oublier
La première erreur serait de croire que le handicap est une affaire strictement individuelle. Nathalie Salmon montre au contraire que les difficultés naissent aussi de l’urbanisme, des règles de propriété, de l’organisation des services et des préjugés.
La seconde consiste à confondre aide et mise sous tutelle. Proposer un soutien ne doit jamais conduire à parler à la place d’un adulte, ni à présumer qu’il ne peut pas décider, circuler ou s’exprimer seul.
Enfin, l’accessibilité ne peut pas attendre une solution parfaite. Les trottoirs, les commerces, les cabinets médicaux et les lieux culturels façonnent immédiatement la liberté de circuler. Nathalie Salmon constate que la machine est désormais lancée, même si le rythme reste trop lent à ses yeux.
Son combat rappelle que l’inclusion se mesure moins aux déclarations qu’à une situation simple : pouvoir sortir, rencontrer, travailler et choisir sa vie sans devoir justifier sa présence.
Dans le même esprit, le onzième numéro de Web Connect’ devait être consacré à Destiny Tere, devenue tétraplégique à 16 ans après un accident de voiture. Sa mère, Raina Tuterarii, devait aussi témoigner de ce quotidien bouleversé lors d’un échange public prévu un mercredi 14 octobre à 18 heures, diffusé sur Facebook et YouTube.




