À Providence, les parcelles ne sont pas de simples hectares à céder. Elles portent des années de travail, des cultures installées et l’avenir de familles qui vivent de cette terre.
Au Morne-Rouge, les occupants historiques refusent de voir leur activité basculer dans une vente qu’ils jugent subie. Leur mobilisation pose une question sensible : comment préserver des exploitations déjà enracinées sans fermer la porte au renouvellement agricole ?
À Providence, un conflit foncier ancien remet l’avenir de vingt familles en jeu
Le dossier concerne 120 hectares de terres agricoles, situés dans le quartier de Providence, au Morne-Rouge, en Martinique. Le différend foncier remonte à 1983, une période où ces terrains appartenaient à la famille Pingray.
Cette année-là, de jeunes agriculteurs se sont installés sur des parcelles alors laissées en friche. Selon Bernard Mazarin, membre du comité de soutien des occupants, cette occupation s’appuyait sur la législation relative à la mise en valeur des terres en friche.
« C’était en toute légalité que nous avons occupé cette terre », affirme-t-il. Pour les agriculteurs concernés, leur présence ne se résume donc pas à une occupation ponctuelle. Elle correspond à un projet agricole construit sur plusieurs décennies.
Les occupants expliquent avoir défriché les terrains, aménagé les parcelles et développé des cultures grâce à des investissements collectifs. Ces travaux ont transformé des espaces abandonnés en surfaces exploitées, avec des équipements et une organisation agricole qui conditionnent aujourd’hui leur activité.
Un différend avec les anciens propriétaires avait déjà marqué l’histoire du site. Désormais, la question ne concerne plus seulement le passé de l’occupation : elle porte sur les conditions concrètes de maintien des exploitants en place. Car depuis 2025, le propriétaire a changé.
La Safer Martinique privilégie la vente des parcelles agricoles
La Safer Martinique, Société d’aménagement foncier et d’établissement rural, est devenue propriétaire du site de Providence en 2025. Son intervention place les terres dans un nouveau cadre : celui d’une réorganisation foncière agricole et d’une possible redistribution des parcelles.
Face à cette situation, les agriculteurs historiques demandent un bail de location-vente. Cette formule leur permettrait de continuer à exploiter les terrains tout en envisageant, à terme, une acquisition progressive. À leurs yeux, elle offrirait une continuité indispensable à la survie des exploitations déjà présentes.
La Safer Martinique privilégie cependant une autre orientation : la mise en vente des parcelles. Elle souhaite aussi favoriser l’installation de nouveaux exploitants. Cette priorité répond à l’une des missions habituellement associées aux Safer, qui interviennent sur le foncier rural pour accompagner l’agriculture et l’installation.
Le désaccord est donc net. D’un côté, les occupants réclament une solution qui reconnaisse leur ancienneté, les aménagements réalisés et les investissements consentis. De l’autre, la Safer veut organiser la vente des terres et ouvrir des perspectives à de nouveaux porteurs de projets agricoles.
Cette opposition ne se limite pas à une question de propriété. Elle confronte deux visions de la transmission agricole : consolider l’existant ou redistribuer le foncier pour renouveler les installations. Reste à comprendre ce que les familles demandent concrètement.
Le bail de location-vente, la solution défendue par les occupants
Le bail de location-vente est au cœur des revendications portées à Providence. Pour les agriculteurs, il ne s’agit pas de s’opposer au principe d’une régularisation foncière. Ils demandent plutôt une voie qui leur permette de ne pas être évincés au moment où les terres sont mises sur le marché.
Dans cette approche, la location assure d’abord la continuité du travail agricole. Les exploitants peuvent entretenir les cultures, utiliser les terrains et préserver les aménagements qui rendent les parcelles productives. L’éventuelle vente intervient ensuite dans un cadre plus progressif.
Cette demande s’explique aussi par la nature même d’une exploitation agricole. Une parcelle ne produit pas instantanément après un changement de mains. Elle suppose du défrichage, du drainage lorsque cela est nécessaire, des accès praticables, des plantations, de l’entretien et du temps.
Les occupants de Providence rappellent précisément avoir participé à cette transformation depuis leur installation en 1983. Leurs investissements ont été collectifs, selon leur comité de soutien. Pour eux, vendre les parcelles sans dispositif adapté reviendrait à fragiliser les personnes qui ont rendu ces terres exploitables.
La situation engage l’avenir d’une vingtaine de familles. Derrière chaque parcelle se trouvent des revenus, une activité professionnelle et une capacité à rester sur le territoire. C’est pourquoi les négociations occupent une place centrale dans ce dossier.
Une solution durable suppose toutefois de distinguer les attentes de chaque partie et de fixer des règles claires pour l’accès au foncier.
Comment une négociation peut préserver l’activité agricole à Providence
Pour avancer, les discussions doivent d’abord reconnaître la réalité du terrain. Les parcelles de Providence ne sont plus des terres en friche telles qu’elles étaient en 1983. Elles ont été défrichées, aménagées et mises en culture par les occupants historiques.
Une négociation foncière équilibrée pourrait s’appuyer sur plusieurs points concrets :
- Identifier les exploitants présents et la surface réellement travaillée par chacun.
- Recenser les aménagements agricoles réalisés sur les 120 hectares, notamment ceux financés collectivement.
- Évaluer la continuité des cultures afin d’éviter une rupture brutale de production.
- Définir les conditions d’accès à la propriété ou à une location durable pour les occupants concernés.
- Prévoir l’accueil de nouveaux exploitants sans ignorer les agriculteurs déjà installés.
La recherche d’un compromis est d’autant plus importante que les deux objectifs ne sont pas forcément incompatibles. Préserver les exploitations existantes peut aller de pair avec l’installation de nouveaux agriculteurs, à condition que les surfaces disponibles, les critères de sélection et les calendriers soient clairement établis.
Le point sensible reste la temporalité. Un exploitant qui ne connaît pas son avenir foncier hésite à planter, à entretenir ou à investir. À l’inverse, une collectivité foncière qui souhaite redistribuer des parcelles doit pouvoir présenter un projet lisible et équitable.
À Providence, le bail de location-vente est ainsi envisagé par les occupants comme un outil de sécurisation. Mais la mise en vente défendue par la Safer Martinique impose de trouver un cadre acceptable pour les familles concernées.
Entre maintien des anciens occupants et installation de nouveaux agriculteurs
Le dossier de Providence illustre une tension fréquente dans les territoires agricoles : la terre est limitée, tandis que les besoins sont nombreux. Les exploitants déjà en activité cherchent une stabilité. Les nouveaux agriculteurs ont besoin, eux aussi, de parcelles pour démarrer une production.
La Safer Martinique souhaite favoriser l’installation de nouveaux exploitants. Cette orientation peut répondre à un enjeu de renouvellement des générations agricoles. Elle devient toutefois difficile à accepter lorsque des agriculteurs présents depuis longtemps estiment ne pas être suffisamment reconnus.
Pour les occupants, l’ancienneté n’est pas le seul argument. Ils mettent aussi en avant les travaux accomplis depuis 1983 : le défrichage, l’aménagement des terrains et le développement des cultures grâce aux investissements collectifs.
Pour la Safer, la vente des parcelles constitue la voie privilégiée. Le débat porte donc moins sur l’utilité agricole des terres que sur leur attribution. Qui doit pouvoir acheter ? À quelles conditions ? Et quel avenir réserver aux familles déjà installées ?
Ces questions exigent une méthode transparente. Sans cela, le conflit risque de s’enliser alors que les terres, elles, ont besoin d’être cultivées et entretenues.
Les points à ne pas négliger dans ce bras de fer foncier
La première erreur serait de réduire ce conflit à un simple refus de vente. Les agriculteurs de Providence ne demandent pas que le foncier reste indéfiniment sans cadre. Ils défendent une location-vente qui sécuriserait leur présence et leur donnerait une perspective.
Il faut aussi éviter d’opposer automatiquement les anciens occupants aux nouveaux candidats à l’installation. La question centrale est celle de la répartition des 120 hectares et de la reconnaissance des exploitations qui ont participé à la mise en valeur des terrains.
Enfin, l’incertitude peut avoir un effet direct sur les cultures. Quand l’accès à la terre n’est pas stabilisé, investir dans les plantations, les équipements ou l’entretien devient plus risqué. C’est ce détail qui rend les négociations si décisives.
À Providence, l’enjeu dépasse donc la vente de parcelles : il concerne la continuité d’une activité agricole construite depuis plus de quarante ans.




