L’Atlantique ne laisse aucune place à l’improvisation. Entre Saint-Malo et Pointe-à-Pitre, chaque skipper devra composer avec le vent, la fatigue, les avaries et de longues heures de solitude.
Pour sept marins liés à la Guadeloupe, cette traversée est aussi un retour symbolique vers l’archipel. Leurs bateaux, leurs parcours et leurs ambitions diffèrent, mais tous regardent vers la même ligne d’arrivée.
Une Route du Rhum à part pour les marins de Guadeloupe
Le dimanche 1er novembre, 118 marins doivent prendre le départ de Saint-Malo pour la 13e édition de la Route du Rhum-Destination Guadeloupe. Cette course transatlantique en solitaire relie la Bretagne à Pointe-à-Pitre, avec une arrivée qui possède une résonance particulière pour les concurrents guadeloupéens.
Après plusieurs semaines de préparation sur les pontons malouins, les skippers entrent dans la phase la plus exigeante du projet. Une fois en mer, il faut assurer la marche du bateau, surveiller les fichiers météo, réparer si nécessaire et préserver assez d’énergie pour rester lucide.
La Route du Rhum oppose des navigateurs très expérimentés, des projets professionnels structurés et des marins amateurs capables de préparer seuls leur aventure. Les sept représentants guadeloupéens incarnent précisément cette diversité, de la Class40 aux trimarans Ocean Fifty et Vintage Multi.
Pour certains, l’objectif est un classement ambitieux. Pour d’autres, rallier Pointe-à-Pitre constitue déjà une victoire. Mais la première difficulté arrive bien avant les Antilles.
Les 7 skippers guadeloupéens et leurs objectifs sur l’Atlantique
Kéni Piperol, 30 ans, s’apprête à disputer sa deuxième Route du Rhum consécutive en Class40. À bord de son nouveau bateau, Drépavoile, le Guadeloupéen vise clairement une place dans le top 15. Son équipe a été renouvelée et son expérience doit lui permettre de livrer une course solide, sans perdre de vue le plaisir de naviguer.
Ulysse Pozzoli vit sa première participation comme l’aboutissement d’un rêve d’enfant. Il a grandi avec les arrivées de la Route du Rhum à Basse-Terre. Après une troisième place sur la Transat Café L’Or, obtenue avec son co-skipper Steven, il espère se rapprocher du podium.
Rodolphe Sepho, 40 ans, prend le départ de sa quatrième Route du Rhum. Il avait déjà participé aux éditions 2014, 2018 et 2022. Cette fois, il retrouve la Class40 avec son propre bateau, CANBT-OTI / Rêve de Large 5, pour un défi qu’il présente comme un dernier grand rendez-vous.
Yannick Rebuffat aborde sa première Route du Rhum avec un profil différent. Amateur averti, il a préparé son bateau sans équipe technique. Recherche de partenaires, sécurité, organisation et préparation nautique ont été menées en parallèle de son activité professionnelle.
Thibaut Vauchel-Camus vise la victoire en Ocean Fifty. Après son chavirage lors de l’édition 2022, il revient avec un nouveau trimaran pensé pour être plus polyvalent. Son ambition est nette : gagner et tenter de devenir le premier Guadeloupéen vainqueur de la course dans sa catégorie.
David Ducosson, 54 ans, s’élance pour une troisième participation malgré une préparation compliquée. Son trimaran Trilogik a subi un choc avec un objet non identifié pendant le convoyage vers Saint-Malo, endommageant un flotteur. Les réparations ont toutefois été terminées et le contrôle de sécurité a été validé.
Enfin, Damien Seguin, 47 ans, retrouvera l’épreuve en Vintage Multi. Le double champion paralympique, qui a grandi en Guadeloupe, naviguera sur le mythique trimaran de Loïck Peyron sous les couleurs d’Arkéa Handicap International. Son objectif sportif est tout aussi assumé : gagner.
Pourquoi les premières heures peuvent décider d’une grande partie de la course
La Route du Rhum ne se gagne pas au départ, mais les 48 à 72 premières heures restent déterminantes. Ulysse Pozzoli les identifie comme le passage le plus délicat, car il faut trouver immédiatement le bon rythme entre réglages, veille, navigation côtière et récupération.
À proximité des côtes, la vigilance est maximale. Le trafic maritime, les variations de vent, les manœuvres et les changements de trajectoire se succèdent. Un mauvais choix tactique ou un manque de repos peut peser lourd avant même que les concurrents ne soient pleinement lancés vers le large.
Le sommeil devient alors une donnée de performance. En solitaire, un skipper ne peut pas dormir plusieurs heures d’affilée comme à terre. Il fractionne ses périodes de repos, tout en gardant assez de disponibilité pour anticiper une rafale, un changement de mer ou un problème technique.
Cette gestion explique pourquoi les profils les plus expérimentés restent attentifs à chaque détail. Kéni Piperol veut s’appuyer sur son vécu en Class40. Rodolphe Sepho connaît les exigences de l’épreuve après trois départs. Damien Seguin possède une expérience rare des grandes courses océaniques.
Mais l’expérience ne protège pas de tout. Un flotteur endommagé, comme celui de David Ducosson, rappelle qu’un incident peut arriver avant le départ ou loin de toute assistance. Reste à savoir comment chaque marin transforme cette pression en énergie utile.
Des projets sportifs, mais aussi des engagements qui dépassent la course
La course au large ne se limite pas à la performance. Plusieurs de ces skippers utilisent leur projet pour faire vivre une cause, transmettre des compétences ou ouvrir la navigation à d’autres publics.
Rodolphe Sepho associe ainsi des jeunes Guadeloupéens à la préparation technique de son Class40. Son projet vise à créer de la transmission autour des métiers de la voile, de la maintenance et de la navigation. Pour lui, la présence de marins de l’archipel sur la Route du Rhum est essentielle.
Yannick Rebuffat veut aussi montrer aux jeunes qu’un rêve peut devenir concret. Son parcours d’amateur illustre une réalité souvent moins visible dans la course au large : un projet se construit aussi avec de la persévérance, des partenaires et une organisation rigoureuse.
Thibaut Vauchel-Camus porte, depuis 2012, le Défi Voile Solidaires en Peloton. Cette initiative sensibilise le public à la sclérose en plaques et soutient la recherche médicale. Son Ocean Fifty est donc à la fois un bateau de compétition et un support de mobilisation.
Damien Seguin poursuit pour sa part son engagement en faveur de l’inclusion. Premier marin en situation de handicap à avoir terminé la Route du Rhum puis le Vendée Globe, il démontre une nouvelle fois que le très haut niveau peut avancer avec une approche plus accessible de la voile.
Les différences à connaître entre Class40, Ocean Fifty et Vintage Multi
Les sept skippers ne naviguent pas tous sur les mêmes plateformes. Leurs catégories imposent des vitesses, des contraintes techniques et des façons de gérer le risque très différentes.
| Catégorie | Skippers concernés | Caractéristiques du défi |
|---|---|---|
| Class40 | Kéni Piperol, Rodolphe Sepho | Monocoques conçus pour la course au large, où la régularité, la stratégie météo et la fiabilité comptent beaucoup. |
| Ocean Fifty | Thibaut Vauchel-Camus | Trimarans rapides et puissants, qui demandent une gestion fine de la vitesse, de la mer et de la sécurité. |
| Vintage Multi | Damien Seguin | Multicoques historiques, dont la navigation associe patrimoine nautique, performance et maîtrise technique. |
David Ducosson navigue également sur un trimaran avec Trilogik. Son incident de convoyage montre l’importance des contrôles avant le départ, notamment sur les flotteurs, les appendices et les structures exposées aux chocs.
Les bateaux diffèrent, mais un principe demeure : finir une transatlantique exige de préserver la monture. Une option trop agressive peut coûter du matériel et mettre fin aux ambitions les plus élevées.
Les pièges que les skippers devront éviter jusqu’à Pointe-à-Pitre
Le premier piège serait de confondre ambition et précipitation. Thibaut Vauchel-Camus vise la première place, tandis que Damien Seguin veut gagner en Vintage Multi. Pourtant, sur l’Atlantique, la vitesse doit toujours rester compatible avec l’état de la mer et les capacités du bateau.
Le second danger est la fatigue. Les débuts de course concentrent les réglages et la pression des côtes. Négliger le sommeil durant cette période peut altérer la qualité des décisions, notamment face aux choix de route et aux manœuvres.
Enfin, la peur n’est pas forcément un frein. David Ducosson rappelle qu’elle peut être saine, car elle évite les erreurs inutiles. Cette prudence est précieuse face aux objets flottants non identifiés, aux avaries et aux changements de conditions météo.
Pour ces sept skippers, l’enjeu sera donc de rester compétitifs sans oublier l’essentiel : faire avancer le bateau, préserver l’homme et garder Pointe-à-Pitre dans le viseur.




